Le Yémen, ou les limites de la puissance militaire

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De Nasser aux Américains, le Yémen a déjoué les ambitions de puissances autrement mieux armées que ses combattants. Tandis que Washington hésite à secourir l’Arabie saoudite, l’Europe pourrait retrouver, dans sa propre histoire, les ressources d’une politique moins brutale et plus subtile.

La route qui me ramenait de Barjols, en Provence, vers ma Bretagne adoptive m’avait conduit à faire halte dans une maison amie, au cœur de la Bourgogne. Il est de ces demeures où l’on retrouve, d’une visite à l’autre, cette continuité familiale qui devient rare, avec ses enfants qui grandissent, ses conversations reprises après de longs mois d’interruption, ses livres et ses objets dont la disposition semble obéir à un ordre ancien. Je retrouvai l’un des fils de la maison, militaire de son état, et remarquai, parmi ses affaires, un volume posé au-dessus des doudous de ses enfants. C’était un livre de Jacques Benoist-Méchin. Cette rencontre inattendue entre les peluches de l’enfance et l’œuvre d’un historien des grandes catastrophes européennes me parut charmante. Elle me donna surtout à penser.

Qu’un jeune officier français lise aujourd’hui Benoist-Méchin est une nouvelle plutôt réconfortante. L’homme fut, à mes yeux, l’un des esprits les plus pénétrants, les plus cultivés et les plus singuliers que la France ait produits au XXe siècle. Les vicissitudes de l’histoire, auxquelles ses propres engagements ne furent pas étrangers, le conduisirent à une longue relégation politique et intellectuelle. Son œuvre, pourtant, mérite mieux que l’oubli où l’ont laissée les fluctuations de la mémoire nationale. Il appartenait à cette espèce devenue presque introuvable d’historiens capables d’embrasser dans un même regard les opérations militaires, les ambitions des souverains, les mouvements profonds des peuples et les ressorts psychologiques qui font basculer le destin des nations.

Germaniste de premier ordre, familier dans sa jeunesse de Marcel Proust, il avait entrepris avant la guerre une monumentale Histoire de l’armée allemande, étudiant non seulement l’organisation et les campagnes des forces germaniques, mais aussi les conceptions politiques et intellectuelles qui présidaient à leur emploi. Il devait consacrer plus tard aux causes de l’effondrement français de 1940 ses Soixante jours qui ébranlèrent l’Occident, ouvrage considérable où le déroulement des opérations, les défaillances du commandement, les erreurs diplomatiques et les décisions des hommes d’État s’éclairent mutuellement. Son Histoire de l’armée allemande était d’ailleurs si estimée pour ses qualités documentaires que de Gaulle en fit acquérir, en 1945, une centaine d’exemplaires destinés aux officiers d’état-major. Benoist-Méchin avait compris que les défaites militaires sont souvent, avant toute chose, des défaites de l’intelligence.

Son propre itinéraire fut autrement tourmenté. Fasciné par l’Allemagne, puis par le national-socialisme, il embrassa la politique de collaboration avec le IIIe Reich, exerça d’importantes responsabilités dans le gouvernement de Vichy et milita activement pour une alliance politique et militaire avec Hitler. Arrêté à la Libération, condamné à mort en 1947, gracié par Vincent Auriol, il connut successivement plusieurs prisons, dont Fresnes et Clairvaux, avant de retrouver la liberté en 1954. Cette longue captivité, qui aurait pu le réduire au silence, devint une période de travail intellectuel intense. L’homme qui avait étudié l’armée allemande et les causes de la défaite française allait désormais tourner son regard vers une autre partie du monde.

Ce fut sa seconde vie, celle des grandes biographies orientales. Il écrivit sur Ibn Séoud, fondateur de l’Arabie saoudite moderne, sur Lawrence d’Arabie, sur Fayçal et sur ces hommes qui, au milieu des décombres de l’Empire ottoman et du système colonial européen, avaient façonné le visage contemporain du Proche-Orient. Il parcourut les pays arabes, rencontra leurs souverains et leurs chefs révolutionnaires, parmi lesquels Nasser, et acquit une familiarité peu commune avec les subtilités de leurs sociétés. L’ancien ministre de Vichy retrouva ainsi une place dans la vie intellectuelle française. Ses relations orientales lui valurent même de servir d’intermédiaire officieux entre Nasser et de Gaulle, à une époque où Paris et Le Caire avaient rompu leurs relations diplomatiques.

Parmi ses ouvrages, il en est un qui m’a particulièrement marqué : Mustapha Kémal ou la Mort d’un empire, publié en 1954. Je le lus dans ma jeunesse, il y a près d’un demi-siècle, et je crois pouvoir dire que ma vision de la Turquie demeure encore aujourd’hui profondément imprégnée de cette lecture. Benoist-Méchin y racontait moins l’existence d’un grand homme que la résurrection d’un peuple. Dans les ruines d’un empire immense, vaincu, démembré, livré aux convoitises étrangères, un officier avait trouvé les ressources morales et politiques nécessaires pour faire surgir une nation nouvelle. Le talent de l’historien consistait à montrer comment une volonté humaine, lorsqu’elle rencontre les forces profondes d’une société, peut déjouer les prévisions des diplomates et les calculs des états-majors.

Je songeais à tout cela en retrouvant ce livre dans les affaires d’un jeune officier. Je songeais aussi à cette extraordinaire complexité du Moyen-Orient, que Benoist-Méchin avait passé une grande partie de son existence à explorer. Les horlogers parlent de « grandes complications » pour désigner ces montres dont les mécanismes superposent des fonctions d’une extrême subtilité. Le monde oriental ressemble à l’une de ces pièces d’horlogerie, où les rouages visibles dissimulent d’autres rouages, où les équilibres les plus délicats peuvent être rompus par une intervention maladroite. Les solidarités tribales y rencontrent les ambitions des États modernes, les fidélités dynastiques se mêlent aux intérêts économiques, les rivalités nationales recouvrent des oppositions religieuses parfois millénaires. Rien n’y est tout à fait ce qu’il paraît être au premier regard.

Il y a surtout, dans ces sociétés, une dimension spirituelle que les Occidentaux, habitués à mesurer la puissance en tonnes d’acier, en milliards de dollars et en perfectionnements électroniques, peinent souvent à apprécier. Des hommes peuvent y trouver dans leur foi des ressources morales qui compensent une infériorité matérielle considérable. Lorsqu’une communauté considère son existence comme inscrite dans un ordre voulu par Dieu, et lorsque ses combattants acceptent la mort comme une éventualité dont le sens dépasse leur destinée individuelle, les instruments ordinaires de la dissuasion deviennent moins assurés. Il ne s’agit pas d’une indifférence générale à la vie humaine, mais d’une autre hiérarchie des valeurs, où la survie personnelle peut céder devant la fidélité religieuse, l’honneur ou le destin collectif.

Cette disposition n’est évidemment pas propre à l’islam, ni même à l’Orient. L’histoire européenne en présente maints exemples, depuis les anciennes sociétés guerrières jusqu’aux combats religieux et nationaux des siècles derniers. Nos sociétés contemporaines, qui ont progressivement fait de la préservation de la vie individuelle la mesure suprême de toute décision politique, ont cependant quelque difficulté à comprendre des adversaires qui ne raisonnent pas toujours selon les mêmes critères. Elles savent calculer le pouvoir destructeur d’une arme. Elles savent moins bien mesurer la détermination de celui qui accepte d’en subir les effets.

Ces réflexions m’accompagnaient encore lorsque je repris ma route vers l’ouest. Elles me revinrent avec une singulière acuité à la lecture de deux articles du Figaro, signés Georges Malbrunot et Mayeul Aldebert, consacrés à la situation de l’Arabie saoudite, aux attaques des Houthis du Yémen et aux hésitations américaines. Washington, malgré une puissance militaire sans équivalent, peine à imposer sa volonté à l’Iran et répugne désormais à reprendre les opérations contre les insurgés yéménites. Riyad, qui a dépensé des fortunes en armements modernes, voit ses installations frappées par des missiles et des drones. Les pétroliers sont menacés, les routes maritimes compromises, et les Européens découvrent qu’une partie de leur sécurité économique demeure suspendue aux décisions de combattants installés dans les montagnes de l’Arabie.

Nasser et le piège yéménite

Le Yémen a vu défiler bien des conquérants. En 26 avant notre ère, les légions d’Ælius Gallus, parties d’Égypte à la conquête de l’Arabie Heureuse, durent rebrousser chemin après une campagne désastreuse. Les Abyssins, les Perses, puis les Ottomans connurent des fortunes diverses dans cette contrée dont les montagnes opposent à l’envahisseur des difficultés singulières. Les Britanniques, maîtres d’Aden de 1839 à 1967, eurent longtemps la prudence de limiter leurs ambitions au littoral et à un réseau de protectorats méridionaux. La possession d’un port était déjà un avantage considérable ; elle n’impliquait pas nécessairement celle du pays tout entier.

Il fallut attendre le XXe siècle pour voir se produire l’une des plus retentissantes déconvenues militaires de l’histoire contemporaine du Moyen-Orient. Elle fut l’œuvre d’un homme dont la popularité dans le monde arabe paraissait alors immense : Gamal Abdel Nasser, précisément celui dont Benoist-Méchin avait su gagner la confiance.

En septembre 1962, des officiers yéménites renversèrent l’imamat qui gouvernait le Nord du pays et proclamèrent la république. Nasser, maître d’une Égypte devenue le phare du nationalisme arabe, crut reconnaître dans ce pronunciamiento une occasion providentielle. Il entendait soutenir les nouveaux dirigeants, étendre son influence jusqu’aux frontières de l’Arabie saoudite et prendre à revers les positions britanniques d’Aden. L’expédition devait être limitée. Elle ne le fut point.

Quelques milliers de soldats égyptiens débarquèrent d’abord au Yémen. Les effectifs augmentèrent bientôt, jusqu’à atteindre quelque 70 000 hommes au plus fort de l’engagement. L’armée égyptienne disposait de blindés, d’avions, d’artillerie et d’une supériorité matérielle écrasante sur les partisans de l’imam déchu, soutenus par l’Arabie saoudite. Ceux-ci disposaient cependant des montagnes, de leurs réseaux tribaux, d’une connaissance intime du terrain et d’une étonnante aptitude à poursuivre une guerre sans perspective de victoire immédiate.

Les Égyptiens tenaient les villes ; leurs adversaires conservaient la faculté de harceler les communications, d’attaquer les garnisons isolées, de se disperser puis de reparaître ailleurs. Les renforts se succédaient sans apporter la décision attendue. Le conflit devenait une dévoreuse d’hommes, d’argent et de matériel. L’armée de Nasser eut même recours à des armes chimiques contre les combattants royalistes et les populations des régions insurgées, sans parvenir à briser la résistance.

En juin 1967, lorsque survint la guerre des Six Jours, une partie considérable des forces égyptiennes était encore immobilisée dans cette aventure. La défaite infligée par Israël révéla brutalement les limites de la puissance nassérienne. Nasser dut retirer ses troupes du Yémen quelques mois plus tard, laissant derrière lui des milliers de morts et des ambitions ruinées. La république yéménite survécut néanmoins à son protecteur, sans devenir pour autant la dépendance docile que le maître du Caire avait imaginée. L’Égypte avait contribué à renverser un régime ; elle s’était épuisée à vouloir gouverner son successeur.

L’Arabie saoudite, géant de l’armement aux pieds d’argile

L’expérience égyptienne aurait dû servir d’avertissement aux Saoudiens lorsqu’ils entreprirent, en mars 2015, de rétablir par les armes le gouvernement yéménite chassé de Sanaa par les Houthis. Riyad disposait alors d’un avantage matériel considérable. Depuis des décennies, le royaume consacrait à sa défense des sommes prodigieuses, achetant aux Américains, aux Britanniques et à divers fournisseurs européens des quantités monstrueuses d’équipements militaires parmi les plus modernes du monde.

Avions de combat F-15 et Eurofighter Typhoon, missiles, systèmes Patriot, blindés, hélicoptères, équipements électroniques sophistiqués : l’Arabie saoudite avait accumulé un arsenal dont peu de puissances européennes pouvaient égaler la richesse. Les pétrodollars avaient permis de constituer, au moins sur le papier, une force militaire formidable. Seulement, acheter des armes et savoir en tirer un résultat militaire sont deux choses fort différentes.

L’aviation en fournit le plus spectaculaire exemple. Les Saoudiens possèdent des appareils remarquables, disposent d’équipages formés à grands frais et bénéficient du concours technique de leurs fournisseurs occidentaux. Ils peuvent conduire de nombreuses sorties, bombarder des positions, détruire des bâtiments et infliger des pertes à leurs adversaires. Ils n’ont pourtant jamais réussi à transformer cette supériorité aérienne en victoire décisive au Yémen. Après des années de bombardements, les Houthis tiennent toujours Sanaa et une grande partie des hautes terres septentrionales.

Le paradoxe est plus cruel encore lorsqu’il s’agit de défendre le territoire saoudien. Comment un royaume ayant dépensé des fortunes en avions et en systèmes antiaériens peut-il voir son principal aéroport frappé par des engins lancés depuis le Yémen ? Georges Malbrunot rapporte dans Le Figaro les explications d’une source militaire française : les Saoudiens ont négligé certaines couches de leur défense à courte et très courte portée. Ils peuvent intercepter des missiles balistiques évoluant à haute altitude, mais demeurent vulnérables aux drones et aux missiles de croisière volant près du sol.

Il serait injuste d’en conclure que les aviateurs saoudiens seraient incapables de piloter leurs appareils ou leurs techniciens de les entretenir. La carence est plus profonde. Une armée ne se constitue pas comme on remplit un catalogue d’armements. Il lui faut une doctrine, des cadres expérimentés, une organisation capable d’intégrer ses différents moyens, une culture du commandement et, surtout, une intelligence de l’adversaire. Toutes choses que les achats à l’étranger ne procurent pas nécessairement.

L’Arabie saoudite a ainsi découvert, à grands frais, qu’une puissance militaire ne s’achète pas au poids de l’or. Le royaume peut acquérir les meilleurs avions du monde ; il ne peut acheter l’expérience collective d’une armée, encore moins la résolution politique de vaincre une insurrection enracinée dans un pays voisin. La supériorité technologique ne dispense ni de l’apprentissage ni du discernement.

La résistance des hommes avant celle des armes

Les Américains, après leurs expériences vietnamienne, irakienne et afghane, devraient connaître cette vérité mieux que quiconque. Ils la retrouvent aujourd’hui face à l’Iran et aux Houthis. Les moyens technologiques employés sont sans commune mesure avec ceux des adversaires. Le résultat stratégique, lui, demeure incertain.

Il serait cependant erroné de ne voir dans les Houthis qu’une milice pauvre, armée de quelques fusils, recevant de Téhéran des instructions et des colis de missiles. Leur mouvement, Ansar Allah, est né dans les hautes terres zaïdites du Yémen septentrional, au sein d’une population longtemps marginalisée par le pouvoir central. Il s’inscrit dans une histoire religieuse et tribale beaucoup plus ancienne que la République islamique d’Iran. Les zaïdites appartiennent au chiisme, mais à une branche distincte du chiisme duodécimain professé par la majorité des Iraniens. Leur rapprochement avec Téhéran relève donc autant d’une convergence politique et militaire que d’une parenté confessionnelle.

Cette précision n’est pas une subtilité réservée aux orientalistes. Elle explique une partie de la résistance du mouvement. Les Houthis ne sont pas une simple création iranienne dont il suffirait de couper les communications pour obtenir la disparition. Ils disposent d’un enracinement local, d’une organisation militaire, de ressources propres, d’une administration coercitive et d’une autorité qui s’exerce sur une population considérable. Leur puissance repose aussi sur la contrainte, la répression de leurs adversaires et la mobilisation forcée. Réduire cette réalité à une exaltation religieuse serait aussi trompeur que de la réduire à une assistance étrangère.

Il reste que la religion joue un rôle essentiel dans cette cohésion. Au sein d’un monde musulman majoritairement sunnite, les communautés chiites ont souvent développé des traditions particulières de fidélité, de mémoire des persécutions et de résistance au pouvoir établi. Le souvenir de Karbala, du martyre de Hussein et de la légitimité disputée des descendants d’Ali appartient à cet univers spirituel, même si les zaïdites l’interprètent selon leurs propres traditions. Dans les mouvements révolutionnaires contemporains, cette mémoire peut nourrir une disposition au sacrifice que les sociétés occidentales comprennent de plus en plus difficilement.

Il ne s’agit pas de prétendre que les musulmans chiites mépriseraient la vie, ni que leurs adversaires sunnites seraient moins courageux. La question est celle de la signification donnée à la mort lorsqu’elle survient dans une lutte tenue pour légitime et inscrite dans un horizon religieux. Pour des combattants convaincus que leur existence relève d’une volonté divine, le calcul du risque peut différer profondément de celui des armées occidentales, soumises à la pression de leurs opinions publiques et à l’obligation politique de limiter leurs pertes.

À cette disposition morale s’ajoutent désormais des capacités militaires bien réelles. Avec l’aide iranienne, les Houthis ont appris à fabriquer ou assembler localement une partie de leurs armes, à employer des drones et des missiles de longue portée, à disperser leurs installations et à survivre sous les bombardements. Leur relative autonomie accroît leur résistance. Une partie de leur arsenal peut être détruite ; il se reconstitue. Des installations peuvent être frappées ; les hommes et les savoir-faire ne disparaissent pas nécessairement avec elles.

Voilà qui renverse singulièrement les termes du combat. Pour le prix d’un engin relativement peu coûteux, un mouvement insurgé peut contraindre une grande puissance à mobiliser des systèmes d’interception onéreux, à détourner ses navires, à protéger ses bases et à modifier ses plans. La dissymétrie militaire, jadis favorable aux armées régulières, peut ainsi devenir une dissymétrie économique favorable à ceux qui les harcèlent.

Deux détroits, une même vulnérabilité

Les événements de ces dernières semaines donnent à cette réflexion une portée autrement inquiétante. Les attaques contre les installations pétrolières saoudiennes et l’aéroport de Riyad, où treize personnes ont été tuées, démontrent que le royaume demeure vulnérable malgré ses achats considérables d’armement occidental. Il suffit parfois de quelques engins pour mettre en échec une défense dont les différentes composantes ont coûté des milliards.

Or l’Arabie saoudite occupe une place singulière dans l’équilibre énergétique mondial. Son oléoduc Est-Ouest permet d’acheminer du pétrole vers les terminaux de la mer Rouge sans passer par le détroit d’Ormuz. Cette solution, précieuse lorsque le golfe Persique devient dangereux, présente une vulnérabilité nouvelle dès lors que les Houthis peuvent menacer les navires au large des côtes yéménites, et les infrastructures pétrolières à terre.

C’est ainsi que deux détroits, Ormuz à l’est et Bab el-Mandeb à l’ouest, peuvent se trouver simultanément exposés aux représailles iraniennes et aux opérations de ses alliés. La menace ne se limite d’ailleurs pas à la fermeture matérielle des passages. Il suffit que les assureurs augmentent leurs primes, que les armateurs détournent leurs navires et que les terminaux pétroliers deviennent des cibles pour désorganiser une partie du commerce mondial. La guerre économique peut produire des effets considérables sans qu’une seule escadre ennemie ait été coulée.

L’Europe ne saurait regarder cette situation avec l’indifférence d’un spectateur lointain. Sa dépendance directe au pétrole du Golfe varie selon les pays, mais elle reste exposée aux cours mondiaux des hydrocarbures, aux difficultés du transport maritime, aux approvisionnements industriels et aux échanges avec l’Asie. La route de Suez et de la mer Rouge constitue l’une des grandes artères de son commerce extérieur. La contourner par le cap de Bonne-Espérance allonge les voyages, immobilise davantage de navires et renchérit le transport.

Il y a quelque ironie à voir des Européens qui discourent depuis des décennies sur leur autonomie stratégique découvrir que leur prospérité repose encore, pour une part, sur la sécurité de quelques passages maritimes éloignés. Une sécurité largement assurée, jusqu’à présent, par la puissance américaine.

Washington hésite, l’Europe découvre son dilemme

Le second article du Figaro, signé Mayeul Aldebert, éclaire cette nouvelle situation. Donald Trump, sollicité à plusieurs reprises par Mohammed Ben Salman, refuse pour l’instant de reprendre les opérations contre les Houthis. La campagne américaine de cinquante-deux jours menée en 2025 n’avait pas permis d’anéantir leur puissance militaire. Les États-Unis sont désormais fortement engagés contre l’Iran, leurs propres installations régionales ont subi des dommages et la perspective d’une nouvelle guerre, à quelques semaines des élections de mi-mandat, ne présente guère d’attraits pour la Maison-Blanche.

Ce refus ne signifie pas nécessairement l’abandon définitif de l’Arabie saoudite. Les intérêts économiques, militaires et technologiques des deux pays restent étroitement imbriqués. Il révèle néanmoins une évolution dont les Européens auraient tort de méconnaître la portée : les États-Unis ne souhaitent plus nécessairement payer, en hommes, en matériel et en risques politiques, le prix de la sécurité de chacun de leurs alliés.

Dès lors, le dilemme européen apparaît dans toute sa rudesse. Accepter que l’Iran et les mouvements qui lui sont associés disposent d’une capacité durable de pression sur les monarchies du Golfe et sur les grandes routes commerciales, ou prendre une part plus importante à leur protection. La première voie comporte le risque d’un affaiblissement de l’influence européenne dans une région essentielle. La seconde ouvre des perspectives infiniment plus hasardeuses si elle devait se traduire par une nouvelle entreprise militaire.

La France pourrait-elle jouer un rôle particulier ? Elle entretient des relations militaires anciennes avec les monarchies du Golfe, dispose d’une implantation permanente aux Émirats arabes unis et conserve, avec Djibouti, une position remarquable à proximité du détroit de Bab el-Mandeb. Sa marine connaît ces eaux. Ses forces armées possèdent des compétences éprouvées en matière de renseignement, d’opérations spéciales, de coopération avec des armées locales et de conduite d’opérations dans des environnements difficiles.

Il existe également, dans la tradition militaire française, un savoir-faire plus ancien, hérité notamment des campagnes africaines : comprendre les sociétés locales, identifier les autorités effectives, distinguer les fidélités religieuses des alliances politiques, négocier avec des chefs dont l’autorité ne procède ni d’une constitution ni d’un état-major. Le souvenir de ces expériences mérite d’être conservé, sans oublier les échecs auxquels elles ont aussi conduit.

Au Yémen, cet art politique serait indispensable. Le pays n’est pas un ensemble homogène. Les rivalités entre tribus, les ambitions des séparatistes du Sud, les divisions du camp gouvernemental, les intérêts parfois contradictoires de Riyad et d’Abou Dhabi composent un écheveau que ne saurait démêler une simple campagne de bombardements. L’Iran exploite ces fractures, mais ne les a pas toutes créées. Imaginer une coalition yéménite capable de contenir durablement les Houthis suppose de comprendre ces rapports humains et de construire des arrangements politiques que la force seule ne peut établir.

Le piège d’une nouvelle guerre terrestre

Reste la difficulté fondamentale : comment garantir durablement la navigation en mer Rouge lorsque des missiles et des drones peuvent être lancés depuis un territoire hostile ? Les interceptions navales et les frappes aériennes constituent des réponses nécessaires, mais elles ne suffisent pas toujours. Les moyens de lancement sont mobiles, dispersés et parfois dissimulés au milieu de régions habitées. Les détruire tous supposerait un effort de renseignement et de présence dont le coût serait considérable.

On retrouve alors la vieille tentation de l’intervention terrestre. Puisque les bombardements n’obtiennent pas la décision, il faudrait reprendre le terrain, contrôler les côtes, désorganiser les réseaux de ravitaillement et empêcher la reconstitution des arsenaux. Sur le papier, le raisonnement possède une certaine logique. Dans la réalité, il soulève immédiatement la question à laquelle Nasser ne sut jamais répondre : jusqu’où faut-il avancer pour que le terrain conquis soit véritablement sécurisé ?

Tenir un port ne garantit pas la tranquillité de ses accès. Occuper une portion de littoral ne met pas nécessairement les navires à l’abri d’armes tirées depuis l’intérieur. Protéger une route suppose d’en surveiller les abords. Chaque position acquise peut ainsi devenir le point de départ d’une obligation nouvelle, chaque succès tactique l’annonce d’un engagement supplémentaire.

La France dispose de forces remarquablement professionnelles, mais elle ne possède ni les effectifs ni les réserves permettant d’envisager seule une campagne prolongée dans les hautes terres yéménites. Une opération terrestre d’ampleur exigerait une coalition régionale, des forces locales crédibles, des moyens logistiques considérables et, surtout, un objectif politique suffisamment limité pour ne pas transformer la sécurisation de la mer Rouge en entreprise de reconstruction du Yémen.

La difficulté véritable n’est d’ailleurs pas seulement militaire. Elle est humaine et politique. Les Britanniques ont connu les réalités de l’Arabie méridionale. Les Français disposent d’une tradition d’intervention extérieure et d’une expérience des guerres irrégulières. Ni les uns ni les autres ne semblent aujourd’hui disposés à consentir des pertes importantes dans une guerre lointaine dont l’issue resterait incertaine. Les peuples européens accepteraient-ils le sacrifice de leurs soldats pour défendre un ordre régional dont les bénéficiaires directs disposent eux-mêmes de richesses immenses ? Rien n’est moins certain.

Retrouver l’art européen de la puissance

C’est peut-être ici que le retrait américain, loin de constituer seulement une mauvaise nouvelle pour l’Europe, pourrait offrir l’occasion d’une salutaire révision de nos conceptions stratégiques. Depuis la Seconde Guerre mondiale, les Européens ont progressivement adopté, sans toujours posséder les moyens de l’appliquer, une vision américaine de la puissance fondée sur l’accumulation des ressources matérielles, la supériorité technologique et la capacité de destruction. Les résultats de cette méthode ont été quelquefois remarquables sur le champ de bataille, beaucoup moins lorsqu’il s’agissait d’organiser politiquement les territoires conquis ou de faire accepter durablement les volontés du vainqueur.

L’Europe a pourtant une autre tradition. Pendant des siècles, des puissances européennes aux ressources humaines et matérielles relativement modestes ont exercé une influence considérable dans des régions éloignées, en combinant la maîtrise maritime, le commerce, la diplomatie, le renseignement et l’art des alliances. Les Portugais en fournirent, dès le XVIe siècle, un exemple saisissant dans l’océan Indien et le golfe Persique.

Lorsque Afonso de Albuquerque s’empara d’Ormuz en 1515, après une première intervention en 1507, il ne disposait évidemment pas des moyens d’occuper la Perse ou de conquérir toute l’Arabie. Les Portugais surent néanmoins exploiter les rivalités locales, négocier avec les souverains, établir des garnisons dans quelques positions choisies et transformer des points d’appui maritimes en instruments d’influence politique. Ils cherchèrent même un rapprochement avec la Perse safavide contre leurs adversaires communs, quoique ces projets diplomatiques ne produisissent pas tous les résultats espérés. Leur tentative de prendre Aden, en 1513, s’était d’ailleurs soldée par un échec : preuve que leur art n’était ni infaillible ni fondé sur la seule force des armes.

Cette politique ne fut pas toujours délicate dans ses procédés. Les conquêtes portugaises s’accompagnèrent de violences, de coercition commerciale et d’opérations souvent brutales. Il n’en demeure pas moins que Lisbonne avait compris une vérité cruciale : avec des moyens limités, il fallait agir sur les équilibres politiques locaux plutôt que prétendre soumettre par la force des espaces immenses et des populations nombreuses.

Les Britanniques perfectionnèrent à leur manière cet art de l’influence indirecte, en particulier dans le golfe Persique et l’Arabie méridionale. Leur empire reposait autant sur les traités, les protectorats et les relations avec les dynasties locales que sur les canons de la Royal Navy. La France elle-même posséda longtemps, en Afrique et au Levant, des officiers, des diplomates et des administrateurs capables de distinguer les allégeances tribales, les appartenances confessionnelles et les intérêts particuliers des pouvoirs locaux. Ces pratiques appartenaient certes à une époque impériale dont il serait absurde de vouloir reproduire les conditions. Elles témoignaient cependant d’une intelligence politique des sociétés humaines que la fascination contemporaine pour la technologie militaire a quelque peu reléguée dans l’ombre.

Pourquoi ne pas retrouver aujourd’hui quelque chose de cette méthode, dans un cadre diplomatique respectueux des souverainetés ? L’objectif européen au Yémen n’est pas de détruire les Houthis, encore moins de transformer leur société selon un modèle étranger. Il consiste à obtenir qu’ils cessent de menacer la liberté de navigation, les installations énergétiques et les États voisins. C’est un objectif limité, intelligible et susceptible de négociation, à condition de reconnaître que ceux qui contrôlent Sanaa constituent une force politique avec laquelle il faudra compter.

Il ne s’agirait donc pas de rechercher leur capitulation, mais leur neutralisation en tant que menace extérieure. Une réconciliation durable entre l’Arabie saoudite et les Houthis, un règlement des rivalités yéménites, des garanties de sécurité maritime et une réduction progressive de la dépendance militaire du mouvement envers Téhéran constitueraient des résultats autrement précieux qu’une nouvelle campagne de bombardements. Les Houthis conserveraient leur existence politique ; leurs voisins retrouveraient une sécurité acceptable ; les pétroliers pourraient reprendre le chemin de la mer Rouge. Une telle perspective exigerait naturellement des concessions réciproques et ne saurait être imposée par décret depuis Paris ou Londres.

Cette voie ne promet ni succès rapide ni solution miraculeuse. Les Houthis ont leurs ambitions propres, les Saoudiens leurs inquiétudes légitimes, les Iraniens leurs intérêts régionaux, tandis que les diverses factions yéménites n’entendent pas renoncer aisément à leurs prétentions. Le sultanat d’Oman a déjà montré combien la médiation et la patience pouvaient être utiles dans ce conflit. Les Européens auraient davantage à gagner en appuyant et en élargissant ces efforts qu’en prétendant se substituer aux acteurs régionaux.

Il faudrait, pour cela, retrouver une diplomatie capable de penser en termes d’équilibre plutôt que de victoire totale. Une diplomatie qui sache parler à des adversaires sans les approuver, reconnaître des intérêts sans les épouser, faire des concessions sans abandonner l’essentiel. Une diplomatie soutenue par des moyens militaires suffisamment crédibles pour protéger ses engagements, mais assez mesurés pour ne pas transformer chaque incident en guerre générale.

Il y a là un paradoxe qui mérite réflexion. La relative faiblesse militaire de l’Europe, si souvent déplorée, pourrait l’obliger à retrouver des ressources intellectuelles que l’abondance technologique américaine a parfois rendues superflues. Faute de pouvoir tout détruire, il faudrait apprendre à convaincre, à distinguer les difficultés plutôt qu’à multiplier les ennemis, à reconnaître les hiérarchies locales, à composer avec les fidélités anciennes et à rechercher des arrangements durables entre des puissances qui ne s’aiment guère.

L’histoire ne revient jamais à l’identique. Nous ne sommes plus au temps d’Albuquerque, des résidents britanniques ou des officiers français du Levant. Les sociétés ont changé, les peuples revendiquent leur souveraineté, les armes portent infiniment plus loin et les opinions publiques ne consentent plus aux aventures impériales. Les principes élémentaires de la politique, en revanche, n’ont guère vieilli.

Deux mille ans après Ælius Gallus, soixante ans après Nasser, le Yémen continue de rappeler aux grandes armées qu’il est plus facile d’entrer dans une guerre que de décider comment en sortir. La puissance ne se mesure pas seulement à ce que l’on peut détruire, mais aussi à ce que l’on est capable de préserver, d’organiser et de réconcilier.

En songeant à ce jeune officier bourguignon qui avait glissé un livre de Benoist-Méchin parmi les affaires de ses enfants, je me plais à imaginer qu’une génération de militaires français pourrait retrouver le goût de cette histoire où les hommes comptent davantage que les machines. Les Français et les Britanniques, qui connaissent mieux que d’autres le prix humain des interventions lointaines, pourraient puiser dans leur propre passé les éléments d’une politique moins tapageuse et peut-être plus efficace. Espérons qu’ils n’aient pas entièrement oublié les leçons apprises si chèrement par leurs anciens.

Balbino Katz
— chroniqueur des vents et des marées —
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