Libre, insolent, irrévérencieux : Roger Nimier continue de troubler les conformismes littéraires et moraux. Dans cet entretien accordé à Breizh-info, Thierry Bouclier, auteur du livre sur l’auteur paru dans la collection Qui suis-je ? revient sur l’héritage du romancier, trop souvent réduit au cliché du « chef des hussards ». Il évoque un écrivain inclassable, étranger aux idéologies, amoureux de ce qu’il est désormais interdit d’aimer – les femmes, l’alcool, la vitesse – et farouchement hostile aux polices de la pensée. À travers Les Épées, Le Hussard bleu, ses chroniques acérées et ses combats pour la littérature contre la morale, Bouclier dessine le portrait d’un mousquetaire des lettres, rétif au « récit officiel » et au terrorisme intellectuel. Une plongée dans l’esprit nimérien, entre impertinence et mélancolie, élégance et danger, pour comprendre pourquoi, aujourd’hui encore, Nimier reste nécessaire.
Breizh-info.com : Pourquoi Nimier aujourd’hui ? Qu’est-ce qui, selon vous, manque à notre époque et que Nimier peut encore apporter – sur le style, l’esprit, la liberté d’écrire ?
Thierry Bouclier : L’œuvre de Nimier est empreinte d’une liberté de ton, d’une insolence et d’une irrévérence pour les idoles de son époque. Il ne se prenait pas au sérieux et pratiquait une ironie mordante. Même s’il était incontestablement un homme de droite, il était tout, sauf un idéologue. Il était étranger à tout sectarisme. Il n’était pas de son siècle, et encore moins du nôtre. Je le vois comme amoureux de tout ce qu’il est aujourd’hui interdit d’aimer, les femmes, l’alcool et la vitesse. Il a été vu comme un hussard. Sans doute. Mais plus encore comme un mousquetaire.
Breizh-info.com : On réduit souvent Nimier au “chef des hussards”. Qu’est-ce que cette étiquette éclaire vraiment, et qu’est-ce qu’elle cache de l’homme et de l’œuvre ?
Thierry Bouclier : Il n’a effectivement jamais été « chef des hussards » pour la simple raison que les hussards, en tant que courant littéraire structuré, n’ont jamais véritablement existé. Cette histoire résulte d’une mystification du critique Bernard Frank dans sa célèbre chronique, « Grognards et Hussards », parue en 1952, dans Les Temps modernes, la revue de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir. Nimier y est associé à Jacques Laurent et Antoine Blondin, avant d’être rejoint par Michel Déon.
En revanche, il a existé un esprit, mais également un style hussard, admirablement décrits par l’écrivain Pol Vandromme : « Le style du hussard, c’est le désespoir avec l’allégresse, le pessimisme avec la gaieté, la piété avec l’humour. C’est un refus avec un appel. C’est une enfance avec son secret. C’est l’honneur avec le courage et le courage avec la désinvolture. C’est une fierté avec un charme ; ce charme-là hérissé de pointes. C’est une force avec son abandon. C’est une fidélité. C’est une élégance. C’est une allure. C’est ce qui ne sert aucune carrière sous aucun régime. C’est le conte d’Andersen quand on montre du doigt le roi nu. C’est la chouannerie sous la Convention. C’est le christianisme des catacombes. C’est le passé sous le regard de l’avenir et la mort sous celui de la vie. C’est la solitude et le danger. Bref, c’est le dandysme. » Voilà un bon résumé de l’œuvre de Nimier.
Breizh-info.com : Les Épées choque encore par son irrévérence envers le “récit officiel”. Que dit ce roman de la France de l’après-guerre, et de ce que Nimier refuse d’avaler ?
Nimier, avec la fraîcheur de ses vingt années atteintes en 1945, comprend, pour reprendre la célèbre phrase de Brasillach, que « l’Histoire est écrite par les vainqueurs ». Ce qui s’écrit au lendemain de la guerre ne correspond pas à ce qu’il a vu et vécu pendant cinq ans. La France dressée et unie derrière le grand homme de Londres, les héros d’un côté et les traitres de l’autre, le parti des 75.000 fusillés, tout cela ne cadre pas avec la réalité. Il va donc l’écrire, dans Les Épées et Le Hussard bleu, non pas dans un esprit partisan ou de réhabilitation, mais pour choquer et respirer dans une atmosphère qui l’étouffe. On imagine sa réaction s’il revenait aujourd’hui et découvrait les dérives contemporaines du « récit officiel ».
Breizh-info.com : Nimier est souvent décrit comme anti-sartrien. Mais au fond, il combat quoi : une philosophie, une morale, une police des consciences, un système médiatico-universitaire ?
Thierry Bouclier : Un peu tout cela. On a oublié ce qu’a été, au lendemain de la guerre, la pesanteur « sartrienne » sur le monde intellectuel en général et celui des lettres en particulier. Sartre régnait en maître, alors même que son attitude sous l’Occupation avait été plus qu’ambigüe. Ayant accepté de se soumettre à la censure allemande et de laisser jouer Huit clos devant un parterre « vert-de-gris », il fait figure de grand épurateur à la Libération. Il incarne toute l’imposture de cette époque. Nimier se dresse donc contre que l’on appelle de nos jours le « terrorisme intellectuel ».
Breizh-info.com : Vous insistez sur le fait qu’il n’a pas été “diabolisé”. À vos yeux, est-ce d’abord une affaire de biographie (pas de Vichy), de mort jeune, ou de talent littéraire impossible à effacer ?
Thierry Bouclier : Assurément les trois. Il n’a jamais eu le moindre rapport avec le régime de Vichy. Cela aide à échapper au sceau de l’infamie. Une mort prématurée est également souvent un tremplin pour entrer dans la légende. Nous songeons à l’acteur James Dean ou au chanteur Eddie Cochran Mais si son œuvre avait été médiocre, son nom ne serait pas parvenu jusqu’à nous. Combien d’écrivains, pourtant talentueux, sont entrés dans un long purgatoire après leur mort ? Nimier a échappé à ce sort.
Breizh-info.com : Nimier a défendu des écrivains “compromis” en mettant la littérature au-dessus du reste. Où placez-vous la frontière entre jugement moral et jugement littéraire – et pourquoi cette question reste explosive ?
Thierry Bouclier : Nimier a contribué à ce que Jacques Chardonne, Paul Morand ou André Fraigneau, sacrifiés sur l’autel de l’Épuration, retrouvent toute leur place dans le monde de lettres. Et en 1957, il est à l’origine du retour de Céline sur le devant de la scène avec la promotion qui entoure D’un château l’autre. Evidemment qu’il faut savoir séparer l’homme de son œuvre. Faut-il encenser Aragon pour lire Aurélien ? Avoir leurs mœurs pour apprécier Montherlant ou Gripari ? Être un bouffeur de curés pour savourer Les Deux étendards ? Être alcoolique pour se délecter d’Un singe en hiver ? Être communiste pour écouter Jean Ferrat ? Nous pourrions multiplier les exemples à l’infini. Au nom d’un moralisme absurde et puritain, Brasillach est voué aux gémonies, quatre-vingt ans après sa mort, alors qu’il est un très grand écrivain.

Breizh-info.com : Il y a chez lui une tension entre l’impertinence et la mélancolie. Comment cette dualité s’exprime-t-elle concrètement dans ses livres, et chez quel personnage (Sanders ?) la voit-on le mieux ?
Thierry Bouclier : Cette dualité s’exprime notamment dans Le Hussard bleu et Les Enfants tristes, chez François Sanders et Olivier Malentraide, héros respectifs des deux romans. François Sanders, homme rempli de paradoxes, rejetant la violence tout en aimant frapper les plus faibles, à la fois attachant et détestable, tendre et bagarreur, romantique et grossier avec les femmes, religieux mais pas pieux, lisant Alexandre Dumas et se saoulant au gin, et portant ce jugement sur lui-même : « J’étais un type détraqué, depuis longtemps je le savais. Trop d’alcool, trop de sang, trop de XXe siècle dans le sang, trop de mépris. Avec ça, bien carré, capable de me conduire comme un autre, ça et là. » À ses côtés, son double et son contraire, le jeune et beau François Saint-Anne : « Ce ne sont pas tout à fait deux personnages distincts, parce que l’un comme l’autre connaissent bien Nimier. Dans la mesure où, comme le croyait Pascal, il y a deux hommes en nous, ils sont chacun l’un de ces hommes-là », a justement écrit Pol Vandromme.
Breizh-info.com : Nimier cesse d’écrire des romans pendant dix ans. Pourquoi ce silence romanesque, et qu’est-ce qu’il produit : maturation, déplacement vers la critique, stratégie, lassitude ?
Thierry Bouclier : Le conseil lui est donné par Jacques Chardonne, après la parution, en 1953, de son roman Histoire d’un amour, qui reçoit un accueil mitigé de la part de la critique. Nimier lui promet alors de ne rien publier pendant dix ans. Et il a tenu parole. Mais le sort a voulu que son retour dans le domaine du roman se produise après sa mort, avec la publication posthume de D’Artagnan amoureux ou Cinq ans avant. Un conseil sans doute judicieux qui a permis à Nimier de développer son talent de critique littéraire, comme en témoignent ses chroniques et articles rassemblés dans les deux tomes des Journées de lecture et L’Élève d’Aristote.
Breizh-info.com : Nimier scénariste et dialoguiste (Malle, etc.) : le cinéma a-t-il changé son écriture ? Et inversement, que reste-t-il de Nimier dans la culture cinéma de l’époque ?
Thierry Bouclier : Il reste un film, que je conseille à vos lecteurs de découvrir ou de revoir, Ascenseur pour l’échafaud, de Louis Malle, sorti en 1958. Avec Maurice Ronet – un monstre sacré du cinéma français, malheureusement quelque peu oublié -, Jeanne Moreau et Lino Ventura. Un jeu d’acteurs. Des dialogues. Une ambiance. Et la musique de Miles Davis. Du grand cinéma français. Un des meilleurs films de Louis Malle avec Le Feu follet, sorti en 1963, d’après le roman éponyme de Pierre Drieu la Rochelle.
Breizh-info.com : Pour un lecteur qui ne l’a jamais lu : par où commencer (un roman, un recueil de chroniques, un portrait) et quels pièges éviter pour ne pas “mal lire” Nimier (anachronisme, moraline, caricature politique) ?
Thierry Bouclier : Je conseillerai naturellement Le Hussard bleu, qui reste son meilleur livre. Un ouvrage qu’il faut lire à vingt ans. Ou plus tard, si la vie vous a fait passer à côté. Un véritable traité d’impertinence et d’insolence. Et pour les amoureux de la belle littérature et des grands écrivains, ses critiques littéraires, rassemblées dans les deux ouvrages cités ci-dessus.
Propos recueillis par YV
Photo d’illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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