Et partit le chevalier Déon…

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Le maître demeure en ses œuvres toujours vivantes, car peu d’écrivains auront autant ressemblé à leurs livres que Michel Déon.

Pas sûr que les hommages du Tout-Paris médiatico-intellectuel pleuvent comme à Gravelotte sur la disparition du dernier des mousquetaires de la littérature française d’après-guerre, Michel Déon. L’actualité de cette fin d’année est encombrée d’autres morts illustres – du show-biz, celles-là –, voire d’un tapageur homicide en la personne de Jacqueline Sauvage, graciée, au nom d’un droit régalien né sous l’Ancien Régime, par un François Hollande, désormais désireux de laisser une empreinte des plus flatteuses de lui pour la postérité.

Ironie de ce chassé-croisé judiciaro-littéraire, Déon était monarchiste, ancien secrétaire de rédaction à L’Action française auprès de Charles Maurras, lors même que la rédaction s’était repliée en zone sud, pendant l’Occupation. Exercice d’une prérogative souveraine que les tenants des « quarante rois qui, en mille ans, firent la France » n’auraient certainement reniée.

Ainsi s’en est allé le chevalier Déon, ce « hussard » entre des guillemets qu’il accolait volontiers à cet adjectif qui, selon ses propres mots, n’était qu’une « appellation [servant] seulement à faciliter le travail des critiques littéraires » (dans un entretien au Magazine littéraire de décembre 1973). À une époque où l’on clamait sa témérité de préférer avoir tort avec Sartre que raison avec Aron, cette ribambelle d’écrivains qui ne se limitait nullement à Nimier, Blondin, Laurent et Déon (l’on y comptait encore André Fraigneau, Paul Morand, Jacques Perret, Henry de Montherlant, etc.) pouvait aisément se rallier à l’oriflamme fédératrice de cette caste aristocratique de « fascistes baroques » vitupérant – déjà – la pensée unique de leur temps.

Avec la mort de l’auteur des Poneys sauvages et des Trompeuses Espérances – parmi la quarantaine de ses romans et nouvelles –, c’est toute une tradition littéraire et politique – la littérature est la poursuite, par les moyens de l’imaginaire, de la politique jusqu’à même s’en affranchir – qui se referme. Pour longtemps. À l’heure des polygraphies incontinentes, monstres obsolescents de papier engendrés par l’industrie de l’édition, Déon faisait figure de vieil artisan attentionné de la plume et du style.

Le style c’est l’homme, selon une vieille formule en cours dans les travées bouillonnantes d’une « nouvelle » droite à laquelle Déon lui-même confessait appartenir, à la condition, comme il disait, qu’un tel positionnement impliquât d’« être extrêmement libre de son expression, être capable d’admirer Aragon et Drieu la Rochelle et d’en faire un parallèle ». Et le style de Déon était tout en sensualité et en volupté, en délicatesse comme en maturité.

Il suffit de se replonger – comme le fit l’auteur de ces lignes – dans Le Balcon de Spetsai pour s’y enivrer, jusqu’à l’infini, de nectars gorgés de soleils attiques. Dans sa fameuse Histoire de la littérature française (préfacée par… Michel Déon), Kléber Haedens – autre « hussard » conséquent, s’il en fut – pouvait justement écrire : « On pourrait reprocher à Michel Déon de recréer un paradis terrestre et de faire couler trop de soleil sur trop de fleurs et de fruits. Mais il décrit apparemment ce qu’il a sous les yeux. »

Et partit Déon, un froid et sombre soir de décembre. Mais le maître demeure en ses œuvres toujours vivantes, car peu d’écrivains auront autant ressemblé à leurs livres que Michel Déon.

Aristide Leucate
Docteur en droit, journaliste et essayiste

Source : Boulevard Voltaire

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