Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Autrefois, pour se rendre au bourg des fermes situées en pleine campagne, il n’y avait que de mauvais petits chemins qu’on appelait des garennes.
C’est par là que les gens allaient à la messe, le dimanche, par là aussi que les morts allaient au cimetière.
En hiver, quand ces chemins étaient défoncés par les pluies, on prenait par le champ voisin pour franchir le mauvais pas.
De là tant de sentiers longeant les vieilles routes, dans la campagne bretonne, et paraissant faire avec elles double emploi. De là tant d’échaliers aux marches de pierre, encastrés dans les talus, pour en permettre ou pour en faciliter le passage.
Plus tard, on construisit des routes meilleures, et les anciennes furent abandonnées des vivants. Mais les morts, c’est-à-dire les convois funèbres, continuèrent d’y passer. On eût cru commettre un sacrilège, en conduisant un homme à sa dernière demeure par une autre voie que celle où l’avaient précédé ses père, grand-père, vieux-père (bisaïeul), doux-père (trisaïeul) et tous ses aïeux, de temps immémorial.
Ces chemins, désormais fréquentés par les seuls enterrements, reçurent le nom de chemins de la mort (hent ar Maro).
Malheur au propriétaire assez mal avisé pour vouloir interdire, sur ses terres, l’accès d’une de ces voies sacrées[99].
Je venais de prendre à ferme le domaine de Kerlann en Penhars, voici de cela une trentaine d’années. Parmi les prairies dépendant du domaine, il s’en trouvait une qui n’était que marécages et fondrières. Une voie charretière la traversait. Je la fis condamner, pour empêcher mes bêtes d’aller s’embourber dans ce sol mouvant. Aux deux issues, je fis mettre des barrières fixes (marc’h-cleut).
Un matin, comme j’étais aux champs, quelle ne fut pas ma surprise en voyant un enterrement arrêté devant une de ces barrières.
Je courus de ce côté.
— Que voulez-vous ? demandai-je à l’homme qui conduisait la charrette funéraire.
— Passage, parbleu !… De quel droit as-tu bouché le chemin de la mort ?
— Malheureux, si tu engageais ta charrette dans ce pré, je suis certain que tu ne l’en tirerais plus.
— C’est par ici que nos morts sont toujours allés au cimetière ; c’est par ici qu’ils passeront encore, que tu sois content ou non !
Ce n’était pas le moment d’entamer une discussion. Je fis enlever la barrière, bien résolu à la remettre en place aussitôt après et à interdire désormais, au moyen d’un écriteau, le passage par cette dangereuse prairie.
Mais quand, le soir, j’en parlai à ma femme et à nos voisins, tous se récrièrent d’une seule voix :
— Y songes-tu ? Fermer le chemin de la mort ! Mais nous n’aurions plus dans cette maison une seule nuit de repos ! Les morts que tu aurais empêchés de passer par une route qui leur est consacrée, viendraient nous arracher de nos lits, nous rouler à terre et nous faire mille avanies !… Garde-toi de commettre une semblable impiété !
Je dus m’incliner. Les barrières fixes disparurent définitivement. Je les remplaçai par des murets en pierres sèches, faciles à démolir et à reconstruire.
C’est surtout dans ces mauvais petits chemins, appelés chemins de la mort, qu’on rencontre la charrette de l’Ankou.
Un dimanche soir que je m’étais attardé au bourg, je trouvai, en rentrant au logis, ma femme et ma servante à demi mortes de peur. Elles avaient des figures si bouleversées que je fus effrayé moi-même. Évidemment il avait dû, en mon absence, survenir quelque malheur. J’élevais à cette époque un magnifique poulain. Ma première pensée fut qu’il s’était cassé la jambe.
Voyant que les femmes restaient là, sans mot dire, comme hébétées, je m’écriai :
— Mais enfin, parlez donc ? Qu’est-ce qui est arrivé ? Ma femme finit par ouvrir la bouche :
— N’as-tu rien rencontré sur ta route ? fit-elle d’une voix haletante.
— Non, rien ! pourquoi ?…
— Tu n’as pas vu déboucher une charrette par le chemin de la mort ?
— En vérité, non.
— Nous non plus, nous ne l’avons pas vue, mais, en revanche, je te promets que nous l’avons entendue ! C’était là-bas, dans la montée. Jésus Dieu, quel bruit ! Les chevaux soufflaient avec une telle force, qu’on eût dit le fracas d’un vent d’orage… Le grincement de l’essieu vous déchirait l’oreille… À un moment l’attelage s’est mis à piétiner sur place, comme impuissant à gravir la côte… Ah ! il en donnait des coups de sabots dans le sol ! Cela sonnait comme des marteaux sur l’enclume… Le bruit a duré cinq à six minutes, puis, subitement, tout s’est tu… Marie la servante et moi, nous nous regardions avec stupeur pendant tout ce vacarme. Nous n’osions bouger, ni l’une ni l’autre. Je ne sais pas comment nous ne sommes pas devenues folles…
— Folles assez, vraiment ! Est-ce qu’on se met dans ces états, pour une charrette qui passe ?
— Oh ! ce n’était pas une charrette comme les autres !… D’abord il n’y a que les charrettes d’enterrement qui se risquent dans ce chemin, et il n’y a personne de mort dans le quartier.
— Alors ?…
— Hausse les épaules, tant que tu voudras. Je te dis, moi, que Carr ann Ankou est en tournée dans nos parages. Nous ne tarderons pas à savoir quelle est la personne qu’il vient chercher.
Je laissai dire ma femme, et sortis là-dessus pour aller donner un coup d’œil aux étables.
Comme je revenais, je trouvai dans la cuisine un de nos proches voisins. Il avait la mine affligée ; j’allais lui en demander la raison, quand ma femme me dit :
— J’espère que vous ne vous moquerez plus de moi, René. Voilà Jean-Marie qui vient nous annoncer que sa fille aînée a trépassé subitement, et me prier d’aller faire la veillée auprès du cadavre.
Naturellement, je ne trouvai rien à répondre.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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