Dans la province côtière de Manabí, en Équateur, la mer est devenue une zone grise où se croisent pêche artisanale, routes du narcotrafic et économie clandestine. Une enquête publiée par EL PAÍS décrit un phénomène en expansion : des groupes criminels, au premier rang desquels Los Choneros, utiliseraient la chasse au requin et le commerce d’ailerons comme activité complémentaire à leurs trafics principaux — drogue et carburant — en s’appuyant sur des pêcheurs locaux, des techniques de navigation éprouvées et des failles dans le contrôle maritime.
Des pêcheurs “logisticiens” des routes du Pacifique
L’enquête part d’un épisode révélateur : en février 2023, un navire est intercepté au large du port mexicain de Lázaro Cárdenas, avec près de 700 livres de cocaïne et 1 650 litres d’hydrocarbures. Parmi les personnes arrêtées, deux pêcheurs équatoriens attirent l’attention : leurs dossiers migratoires montrent des allers aériens répétés vers le Mexique, le Guatemala et le Salvador depuis 2016… sans trace de départ d’Équateur par avion. La piste avancée par les enquêteurs : ils quitteraient Manabí par la mer avec une cargaison illégale, la livreraient en haute mer, abandonneraient ensuite l’embarcation, puis rentreraient par des vols commerciaux.
Le dossier mentionne un homme au cœur de ce maillage : Leonardo Briones Chiquito, surnommé “Iguana” ou “Mexicano”, présenté comme un ancien capitaine de bateau de pêche, « connaissant les secrets de la mer », devenu chef d’un groupe lié au crime organisé. Les autorités l’auraient documenté via écoutes, surveillances et perquisitions sur une période d’environ un an. Dans ce schéma, les ports de Manabí — notamment autour de Jaramijó — serviraient de points de départ pour des liaisons rapides vers des “mères porteuses” en mer, sur les routes menant à l’Amérique centrale, au Mexique et aux États-Unis.
Quand la cocaïne finit à l’eau… puis est “repêchée”
Le texte rapporte des méthodes très concrètes. Lorsqu’une intervention des forces de l’ordre est détectée, les équipages jetteraient les sacs de drogue à la mer. Pour éviter les représailles des commanditaires — l’enquête évoque des exécutions d’hommes de main en cas de perte de marchandise — des dispositifs de géolocalisation seraient parfois fixés à des bouées satellites afin de récupérer ensuite les colis.
Des échanges interceptés illustreraient l’état d’esprit et la culture du risque : une conversation évoque des drones aperçus au large et des sacs de jute balancés par-dessus bord, avec une demande de prière à la Vierge pour « pouvoir avancer ». Dans un autre passage, on parle d’“inspecteurs colombiens” à bord et de moteurs neufs, sous-entendant la recherche de vitesse et d’autonomie.
Requins et ailerons : le “bonus” après la livraison
C’est là que l’enquête introduit un second volet : le trafic d’espèces marines, et en particulier la capture de requins pour leurs ailerons.
Dans une affaire démarrée en 2018 après l’interception d’un navire par les garde-côtes américains, les enquêteurs décrivent un système transnational lié à des alliances criminelles. Depuis Manabí, une flotte transporterait du carburant pour ravitailler des bateaux en attente dans le Pacifique, tandis que des vedettes rapides convoyeraient la cocaïne. Et, “sur le chemin du retour” ou après livraison, certains navires procéderaient à des prises de requins grâce à la pêche à la palangre (longue ligne munie d’hameçons).
Le point clé est réglementaire : depuis 2007, une règle équatorienne autoriserait la commercialisation de requins capturés “accidentellement” dans la pêche artisanale. L’enquête suggère que cette zone d’ambiguïté faciliterait des pratiques de capture et de découpe orientées vers les ailerons, très recherchés sur certains marchés asiatiques.
Selon un responsable cité, les ailerons seraient acheminés vers les Galápagos pour être conservés et stockés, avant d’être expédiés — via des filières d’exportation — vers l’Asie, notamment la Chine, où ils sont décrits comme une délicatesse, parfois entourée de croyances “aphrodisiaques”.
Des saisies massives près des Galápagos
Les chiffres avancés dans l’enquête sont lourds. Un ancien directeur de la police antidrogue (cité comme le colonel Carlos Ortega) évoque plusieurs opérations maritimes : deux bateaux de pêche interceptés près des Galápagos auraient transporté au total 27 tonnes d’ailerons destinés aux marchés asiatiques. Une autre interception, le 10 août (année non précisée dans le passage), aurait permis aux garde-côtes américains de saisir 10 tonnes d’ailerons à bord d’un bateau, avec 18 Équatoriens arrêtés (dont une majorité originaire de Manabí). Une opération d’avril 2024, dite “Phoenix 113”, menée avec l’US Navy et les garde-côtes américains, aurait conduit à la saisie de 16,6 tonnes d’ailerons.
Dans ces cas, les autorités soupçonneraient que les mêmes navires aient auparavant servi au transport de cocaïne, avant de “rentabiliser” le trajet en capturant des requins, puis en revendant les ailerons à des intermédiaires liés à des flottes de pêche opérant une partie de l’année en eaux internationales.
Le rôle des flottes chinoises et l’ombre des “stations-service flottantes”
Un enquêteur du renseignement, cité anonymement, pointe le rôle possible de navires de pêche industriels opérant près des Galápagos, en particulier des flottes chinoises, décrites comme une interface potentielle : échanges de marchandises, ravitaillement, transferts. L’enquête évoque aussi une logique de troc : espèces marines, carburant subventionné et drogue contre… armes, dont une partie de gros calibre et d’origine américaine.
L’auteur souligne toutefois une difficulté : l’obtention de preuves “dures” serait limitée, notamment en raison d’un faible partage d’informations sur les saisies et de l’opacité des circuits une fois la cargaison sortie des eaux équatoriennes.
Failles de contrôle et blanchiment : quand le poisson change d’étiquette
Un consultant en sécurité, Guido Núñez, décrit plusieurs “trous” dans la raquette. Jusqu’à une date récente, du carburant subventionné aurait été attribué aux pêcheurs sans mécanisme efficace empêchant sa réutilisation dans des opérations clandestines en mer. Autre point : la possibilité de transformer une prise de requin en un produit “banalisé” via des circuits de revente. L’enquête mentionne des cas où de la chair de requin arriverait dans des ports de Manabí, transiterait vers Quito et serait vendue sous une autre appellation, comme de la corvina, dans certains marchés urbains.
L’arrière-plan est aussi financier. Dans une enquête distincte liée au blanchiment, une entreprise de pêche/exportation aurait servi de vecteur à 17 millions de dollars blanchis entre 2021 et 2024, selon les autorités. Le texte rapporte également l’assassinat de Briones Chiquito et de son épouse en juillet 2025, suivi d’une flambée de violence dans la province (18 morts la nuit du crime, d’après l’enquête).
Manabí, entre tradition maritime et économie de la peur
La province vit historiquement de la pêche. Selon un général retraité cité, Freddy Sarzosa, l’expertise des pêcheurs — capables de naviguer sans instruments technologiques — serait exploitée par les organisations criminelles. Les motivations seraient à la fois économiques et coercitives : un transport maritime de drogue réussi pourrait rapporter 10 000 à 30 000 dollars à un pêcheur, mais la moitié du paiement ne viendrait qu’à la fin, avec un risque constant d’extorsion.
Le danger, lui, est double : interception par les autorités en mer (avec détention à l’étranger, parfois sans communication facile avec l’ambassade), et menaces sur les familles lorsque la marchandise est perdue. Le texte souligne l’existence de centaines de pêcheurs détenus dans d’autres pays, selon des associations de proches.
Ce que montre l’enquête d’EL PAÍS, c’est moins une “dérive” marginale qu’une hybridation : narcotrafic, carburant, espèces protégées, blanchiment, armes. Les requins, dans ce tableau, deviennent une marchandise opportuniste — facilement monnayable — sur les mêmes routes que la cocaïne. Et les Galápagos, symbole mondial de biodiversité, apparaissent en toile de fond d’un corridor maritime où la criminalité organisée teste en permanence les limites de la surveillance.