Relire Tintin et les Picaros… et comprendre le message géopolitique d’Hergé.

Sorti il y a cinquante ans, Tintin et les Picaros est le vingt-troisième et dernier album achevé de la célèbre série créée par Hergé. Marquant le retour de Tintin au San Theodoros, longtemps après L’Oreille cassée, cette aventure permet de mieux comprendre le message géopolitique d’Hergé sur l’Amérique du Sud.

1- Résumé

Tintin, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol apprennent dans la presse que leur amie Bianca Castafiore et les Dupondt ont été arrêtés au San Theodoros, régime autoritaire du général Tapioca, où la célèbre cantatrice devait se produire. Ils sont accusés de prendre part à un complot ourdi depuis Moulinsart, dont le capitaine Haddock serait l’instigateur, par ses contacts passés avec le général Alcazar, l’opposant de Tapioca. Castafiore et les Dupondt sont condamnés à mort au terme d’un simulacre de procès. Haddock et le professeur Tournesol acceptent alors l’invitation de se rendre à Tapiocapolis pour rencontrer le dictateur, mais Tintin, craignant un piège, refuse de les accompagner. Ils sont accueillis par le colonel Alvarez, qui les fait installer dans une villa luxueuse. Tintin les rejoint, et leur montre que la villa est surveillée au moyen de caméras et micros dissimulés. Le nouveau majordome, Pablo, que Tintin avait rencontré dans L’Oreille cassée, révèle aux trois héros que c’est en réalité le colonel Sponsz, l’ennemi dans L’Affaire Tournesol, qui a imaginé ce faux complot pour se venger. Pablo leur apprend que lors de la visite d’une pyramide précolombienne, une attaque de Picaros, les partisans du général Alcazar, sera simulée pour leur permettre de s’échapper.

Mais c’est un piège car Pablo collabore en réalité avec le colonel Sponsz. Alcazar, Tintin et ses compagnons parviennent à éviter le piège et rejoignent dans la jungle le camp des Picaros, en traversant le territoire des Arumbayas. Mais Tapioca faisant larguer des cargaisons de whisky dans les parages du camp, les picaros sont devenus alcooliques. Tournesol, inventeur d’un médicament qui rend intolérant à l’alcool, testé depuis plusieurs semaines sur le capitaine Haddock à son insu, parvient à sevrer les Picaros. C’est alors que Séraphin Lampion et ses Turlurons, invités par le général Tapioca à participer au carnaval mais égarés dans la jungle, arrivent par hasard chez les Picaros. Revêtant les costumes des Turlurons pour passer inaperçus, Tintin, Alcazar et les Picaros déclenchent la révolution. Tapioca abandonne le pouvoir, sans représailles à la demande de Tintin.

2- Un début de scenario décevant.

Pour la plupart des lecteurs avertis, les trois derniers albums étaient souvent considérés comme désacralisant Tintin. Tintin au Tibet, avec la seule nature pour ennemie, insistait sur les sentiments de Tintin, comme si Hergé connaissait une quête spirituelle. Mais le dessin restait superbe. La spécificité des Bijoux de la Castafiore était l’absence d’aventure. Dans Vol 714 pour Sydney, Tintin était guidé par un mystérieux télépathe qui prenait le rôle de maître de l’action.

Huit ans après Vol 714 pour Sydney, l’attente d’un nouvel album Tintin devenait longue, d’autant qu’il aborde un sujet politique. La prépublication de Tintin et les Picaros commence le 16 septembre 1975 dans les pages du journal Tintin et se poursuit jusqu’au 13 avril 1976.

Plusieurs aspects du scenario de Tintin et les Picaros ont pu décevoir les lecteurs de l’époque.

Dans Tintin et les Picaros, les héros ne sont plus exactement comme avant. Tintin abandonne ses culottes de golf pour des jeans marrons, sans doute pour le rapprocher des jeunes des années 1970. Il arbore même un signe peace and love sur son casque de moto et pratique le yoga. Serait-il devenu baba-cool ? Tintin est absent de cet album, de la page 12 à la page 20. Heureusement, il finit par se reprendre et, une nouvelle fois, montre son grand cœur, en contraignant Alcazar à réaliser son coup d’État sans effusion de sang puis en pardonnant à Pablo sa trahison.

Quant à Haddock (c’est dans cet album que l’on découvre que son prénom est Archibald), il suit une cure de désintoxication à son insu. Même Nestor se relâche, le majordome haut de gamme écoutant aux portes, goutant au whisky en cachette et considérant le capitaine comme un « patron » ! Ajoutons que les Arumbayas, autrefois redoutables, paraissent désormais habitués à côtoyer la civilisation. L’arrivée de Séraphin Lampion et de ses Turlurons donne même l’impression qu’il s’agit d’une jungle pour touristes que présente Hergé. Mais ne fait-il pas cela pour illustrer l’évolution de l’Amazonie entre 1935 (publication de L’Oreille cassée) et 1975 (publication de Tintin et les Picaros) ?

L’introduction est assez lente, avec l’exposé de la situation politique puis l’arrivée tardive dans l’aventure de Tintin. Pierre Assouline considère même que le charme n’opère plus : « Le scénario paraît relâché, la trame insuffisante, le point de vue sans enjeu, les personnages aussi peu attachants que des marionnettes se parodiant, les caractères sans épaisseur, les gags poussifs, l’intrigue sans relief, l’intérêt épisodique, le dessin trop appliqué, le graphisme parfois maladroit, les procédés trop évidents, les couleurs insupportablement criardes à la demande d’Hergé lui-même… » (Pierre Assouline, Hergé, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1996, p. 692-693). De nouveaux personnages font néanmoins leur apparition, comme Peggy Alcazar, une matrone américaine, autoritaire et exécrable, qui mène à la baguette son mari.

L’épisode comique mémorable reste sans doute le procès de la Castafiore, personnage drolatique récurent de la série.

Fondamentalement, on a l’impression de déjà-vu. Le scénario se focalise sur la rivalité entre le général Tapioca et le général Alcazar, intrigue récurrente depuis L’Oreille cassée. Dans cet album, Tintin est emprisonné au San Theodoros gouverné par Tapioca, mais la révolution de l’opposant Alcazar le libère, avant que ce nouveau dirigeant ne le condamne à mort à son tour. Dans Les Sept Boules de cristal, Tintin rencontre Alcazar en Europe, renversé par un coup d’État mené par Tapioca et reconverti en artiste de music-hall. À la fin de cet album, Tintin le croise à nouveau au port de Saint-Nazaire, d’où il compte regagner son pays, probablement dans l’intention de reprendre le pouvoir. Plus tard, dans Coke en stock, Tintin le retrouve, encore déchu, venu acquérir en Europe des avions pour renverser son adversaire, et, à la fin, la presse mentionne qu’Alcazar est parvenu à chasser son rival au San Theodoros. Mais au début de Tintin et les Picaros, l’on découvre que la situation s’est encore retournée…

3- Un dessin parfois trop chargé.

C’est par Le Lotus bleu qu’Hergé crée véritablement son style : la ligne claire. Hergé explique que « la ligne claire, ce n’est pas seulem ent une question de dessin. Bien sûr, le dessin est un aspect important de la question : on essaie d’éliminer tout ce qui est graphiquement accessoire, de styliser le plus possible, de choisir la ligne qui est la plus éclairante… Or la ligne claire, ce n’est pas seulement le dessin, c’est également le scenario et la technique de narration…Et par lisibilité, je veux dire essentiellement la clarté narrative » (Benoît Peeters, Le monde d’Hergé, Casterman 1991, p. 203). Ainsi, dans les premiers albums d’Hergé, le décor est simplifié à l’extrême.

Dans Tintin et les Picaros, Hergé comme auparavant trace à l’encre lui-même tous ses personnages. Mais le trait d’encre, plus épais, parfois maladroit, est d’une qualité moindre que les anciens albums.

Hergé ne laisse à ses collaborateurs que l’encrage des décors et accessoires. On peut regretter dans ce dernier album des décors surchargés. C’est la ligne claire qui en pâtit.

4- Une lecture géopolitique captivante.

Tintin et les Picaros s’inscrit dans la lignée des albums politiques d’Hergé, tels Tintin au pays des Soviets (révélation pour ses lecteurs de l’époque que la Russie soviétique est une dictature), Tintin au Congo (éloge du colonialisme belge), Le Lotus bleu (critique de l’impérialisme du Japon en Chine), Le Sceptre d’Ottokar (dénonciation de Anschluss), Tintin au pays de l’or noir (critique de l’impérialisme britannique au Proche Orient), Coke en stock (critique de la traite des noirs par les arabes) et L’Affaire Tournesol (dénonciation des régimes communistes).

Comme l’indique Hubert Védrine, « la géopolitique d’Hergé est celle de son temps » (Tintin le retour, hors-série Le Monde, déc. 2009, p. 23).

La genèse de cet album remonte à 1962. Hergé vient de terminer Les Bijoux de la Castafiore. Depuis les années 1950, l’Amérique latine est agitée par l’instabilité politique : coups d’État ou révolutions, liés à la guerre froide, sont soutenus par le bloc de l’Est ou le bloc de l’Ouest. De 1953 à 1959, les frères Fidel et Raúl Castro et Che Guevara mènent une guérilla pour renverser Fulgencio Batista et établir un système socialiste. En octobre 1962, la crise des missiles de Cuba met alors au cœur de l’actualité le régime de Fidel Castro. D’autres guérillas naissent au Venezuela et en Argentine. Régis Debray, jeune professeur français ayant rejoint la guérilla de Guevara en Bolivie, est arrêté et condamné à une peine de trente ans de prison par un tribunal militaire. Son procès donne lieu à une campagne internationale qui aboutit à sa libération en 1970. En Uruguay, un mouvement d’extrême-gauche choisit la lutte armée à travers la guérilla urbaine, avant d’être écrasé par le régime militaire. En avril 1964, le Brésil connaît une dictature militaire qui aboutit à un « miracle économique ». L’opinion internationale s’émeut du coup d’État au Chili en 1973 par le général Pinochet, aidé par les États-Unis, qui renverse l’expérience socialiste de Salvador Allende.

Ce sont ces bouleversements politiques que découvre Hergé lorsqu’il élabore cette nouvelle aventure. Tintin et les Picaros met ainsi en scène un régime dictatorial tenu d’une main de fer par le général Tapioca. À travers l’affrontement entre celui-ci et son rival le général Alcazar, Hergé donne sa vision du contexte sud-américain, marqué par de nombreuses révolutions.

Dès la première planche, on apprend de la bouche de Tintin que Tapioca, « tyran, cruel et vaniteux », est soutenu par la Bordurie de L’Affaire Tournesol, qui lui a délégué le colonel Sponsz pour l’aider dans son entreprise militaire. Son dictateur à grosse moustache, Plekszy-Gladz, était une référence à peine déguisée à Staline. Le nom de la ville, Tapiocapolis, fait référence à l’Union soviétique, puisque les villes de Tsaritsyne et Saint-Pétersbourg avaient été rebaptisées Stalingrad et Leningrad, en l’honneur des deux dirigeants communistes Staline et Lénine. D’abord inspiré de l’Allemagne nazie (dans Le Sceptre d’Ottokar), la Bordurie devient après-guerre un pays communiste (dans L’Affaire Tournesol). A leur arrivée au San Theodoros, le capitaine Haddock, le professeur Tournesol puis Tintin sont enfermés dans une villa truffée de micros et de caméras. Ils découvrent rapidement la mainmise du pouvoir sur la justice, à travers le simulacre du procès de Bianca Castafiore et des Dupondt. Le procureur général y fait même l’éloge de la « noble idéologie de Plekszy-Gladz ». Le général Tapioca apparaît ainsi comme une « marionnette du bloc de l’Est ».

En face, si les Picaros ressemblent aux guérilleros de Che Guevara, ils n’en ont que l’apparence : le général Alcazar est soutenu par une multinationale commerciale et financière américaine, l’International Banana Company. Il s’agit d’un pastiche de l’United Fruit Company, société bananière américaine qui a notamment soutenu un coup d’État au Guatemala et financé l’opposition cubaine à Fidel Castro. De son monopole de la production et de l’acheminement des fruits au Guatemala vient le terme de « République bananière » pour qualifier des régimes corrompus. Comme l’affirme Tintin, c’est un « bel imbroglio ».

Alcazar, désirant faire une purge et rebaptiser la capitale « Alcazaropolis », personnifie la dictature autant que son prédécesseur. On se souvient surtout des deux cases du début et de la fin de l’album (vignettes 9 de la page 11 et 11 de la page 62), montrant le même bidonville surveillé par des policiers, l’une avec un panneau « Viva Tapioca », l’autre « Viva Alcazar », qui renvoient ainsi dos à dos les deux camps.

La presse de gauche reproche alors à Hergé une vision désabusée de la révolution d’Alcazar, qui ne change rien pour le peuple. Charlie Mensuel, revue de bandes dessinées publié de 1969 à 1986, estime qu’il s’agit d’un album « bâclé et puant politiquement » !

Mais en refusant de prendre parti, Hergé veut montrer son désenchantement par rapport aux révolutions sud-américaines. Hergé répond alors à ses détracteurs sa pensée : « toute dictature, quelle qu’elle soit, de gauche ou de droite, est haïssable » (Hergé, la question politique, extrait de Hergé, à l’ombre de Tintin de H. Nancy, sur YouTube, 2016). Il se défend de fustiger l’ensemble des révolutions, en expliquant que c’est seulement la révolution montrée dans l’album qui ne change rien : « Il y a des révolutions qui apportent quelque chose, d’autres qui n’apportent rien, d’autres qui apportent pire et celle-là c’est la même chose » (Tintin chez les Picaros, sur ina.fr, TF1 Actualités Dernière, 2 mai 1976). Son refus de s’engager en faveur d’un camp ou d’un autre met sur un pied d’égalité la dictature de gauche et celle mise en place par la CIA.

François Rivière et Benoît Mouchart rapportent que, lorsqu’un journaliste l’interroge sur ce qu’il pense de Pinochet, Hergé répond : « Je me refuse à juger. Car je ne dispose d’aucune information vraiment objective qui pourrait me permettre de porter un jugement. Tout ce que l’on sait de lui provient de sources partisanes, les uns farouchement contre, les autres farouchement pour. Prendre parti, dans un cas comme celui-ci, et comme dans des quantités d’autres cas, relève uniquement du sentiment ou même de la passion, et non de la raison » (https://www.geo.fr/histoire/tintin-et-les-picaros-les-dictateurs-doperette-et-joyeux-guerilleros-dherge-211562).

En somme, Hergé se contente de dénoncer les dictatures, qu’elles soient inspirées par le capitalisme ou par le communisme. On ne lui donnera pas tort…

Tintin et les Picaros, 60 pages, 12,50 euros. Editions Casterman.

Kristol Séhec.

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