Norman Lewis, chercheur au MCC Bruxelles : « La véritable menace pour la démocratie vient de l’intérieur de l’Europe »

Norman Lewis est l’un des analystes européens qui a le plus clairement mis en garde contre la transformation silencieuse du projet européen dans les domaines de la liberté d’expression, du contrôle du discours public et de la gestion politique de la démocratie. Chercheur, essayiste et chercheur invité au MCC Bruxelles, Lewis a passé plus de deux décennies à étudier les relations entre le pouvoir, la technologie, la réglementation et la légitimité démocratique en Europe. Ses travaux se sont particulièrement concentrés sur la manière dont, sous le couvert de la protection des droits et de la lutte contre la désinformation, des mécanismes de contrôle sont mis en place qui érodent les fondements du pluralisme politique.

Le rapport récemment présenté par Lewis pour le MCC Bruxelles – et publiquement discuté lors d’un événement organisé le 28 janvier à Bruxelles – s’inscrit parfaitement dans cette ligne d’analyse critique. Axé sur le « bouclier démocratique » et la nouvelle architecture réglementaire de l’Union européenne, le document examine comment Bruxelles est passée de la gestion d’un « déficit démocratique » bien connu à la tentative de se protéger de la dissidence politique. L’objectif n’est plus de renforcer la participation citoyenne, mais de la contenir, de la réinterpréter ou, si nécessaire, de la délégitimer lorsque les résultats électoraux ne correspondent pas aux priorités de la Commission.

L’événement du 28 janvier a confirmé que ce débat a dépassé la sphère académique pour devenir un enjeu politique central. L’annulation d’élections, la sécurisation du discours public et le rôle croissant d’acteurs non élus – ONG financées par la Commission elle-même, « signalants de confiance » et grandes plateformes technologiques – révèlent une tendance qui préoccupe de plus en plus les analystes, les juristes et les journalistes. Dans ce contexte, cette interview de Javier Villamor (European Conservative) avec Norman Lewis offre un diagnostic direct et sans concession de la direction que prend le modèle européen de gouvernance démocratique.

Traduction par nos soins.

Ces derniers mois, le concept de « bouclier démocratique » a occupé le devant de la scène dans le discours de la Commission européenne, en particulier à la suite d’élections controversées et de débats sur l’ingérence étrangère. Vu de l’extérieur, il semble s’agir d’une réponse réactive aux événements récents. Pourtant, vous affirmez que ce n’est pas le cas. Quand cette idée a-t-elle réellement commencé à prendre forme et qu’est-ce qui la motive ?

Il ne s’agit en aucun cas d’une mesure réactive. Ce à quoi nous assistons est le résultat d’un long processus qui remonte au moins au début des années 2000. C’est à cette époque que les grands débats européens sur le racisme, les discours de haine et la cohésion sociale ont commencé. Au départ, ces débats avaient une portée relativement limitée, mais ils se sont rapidement étendus. Avec la montée des politiques identitaires, l’UE s’est mise en quête de discours capables de donner une cohérence à un paysage idéologique de plus en plus fragmenté.

Dès le départ, ces discours ont fait bien plus que décrire les problèmes sociaux : ils ont fourni une justification à l’intervention politique dans le discours public. Au fil du temps, et surtout avec l’émergence de formes plus virulentes de contestation politique, ces outils ont clairement été réorientés vers le contrôle de l’espace démocratique.

Bon nombre de ces politiques sont présentées comme une défense des minorités et de la stabilité sociale. Pourtant, vous affirmez que leur véritable objectif n’est pas tant la protection que la réglementation et la limitation du débat. Où se produit ce changement ?

Le changement se produit lorsque le concept de « discours de haine » cesse d’être précis et devient entièrement élastique. Il commence par les questions raciales, puis s’étend à la religion, puis au genre, à l’orientation sexuelle, etc. Chaque extension ajoute une nouvelle catégorie qui doit être protégée, tout en réduisant simultanément l’éventail de ce qui peut être dit publiquement.

Le problème est que cela ne se fait pas sur la base de critères juridiques clairs, mais politiques. Il ne s’agit pas de définir des comportements interdits spécifiques, mais de créer un environnement dans lequel la liberté d’expression est permanent conditionnelle. Dans ce contexte, la liberté d’expression se transforme en « liberté de ne pas s’exprimer », c’est-à-dire l’idée que certaines opinions doivent être réduites au silence pour garantir la stabilité sociale. Cela représente un profond changement de paradigme.

Internet et les réseaux sociaux semblent avoir accéléré ce processus. Pourquoi suscitent-ils un tel malaise au sein des institutions européennes ?

Parce qu’ils rompent fondamentalement avec le modèle classique de communication politique. Internet est, par nature, décentralisé. Il n’y a pas de centre de contrôle clair, et tout le monde peut publier, exprimer des opinions et s’organiser. Pour des institutions comme celles de l’UE, qui se sont historiquement construites à distance de la pression électorale directe, cela représente une menace structurelle.

Avec les réseaux sociaux, les citoyens cessent d’être des destinataires passifs et deviennent des acteurs politiques. Ils ne dépendent plus des médias traditionnels ou des intermédiaires institutionnels. Du point de vue de Bruxelles, cela signifie non seulement une perte de contrôle du discours, mais aussi quelque chose de plus profond : la perte de l’autorité morale pour définir ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas dans le débat public.

Dans quelle mesure cette crainte de perdre le contrôle est-elle liée au soi-disant déficit démocratique de l’UE ?

Elle y est entièrement liée. Le déficit démocratique n’est pas seulement un concept académique, c’est une réalité structurelle. La Commission européenne, par exemple, n’est pas directement élue par les citoyens et, à proprement parler, n’est pas responsable devant eux. Pendant de nombreuses années, cela a été compensé par une forme de consensus passif : les gens acceptaient le projet européen parce qu’il apportait stabilité et prospérité.

Ce consensus s’est effondré avec la crise financière, la détérioration économique subie par de larges segments de la société et l’émergence de partis qui remettent ouvertement en cause les politiques de l’UE. À partir de ce moment, les institutions ont commencé à considérer le vote comme un problème à gérer plutôt que comme l’expression légitime de la souveraineté populaire.

Vous identifiez un tournant clair en 2016, avec le Brexit et l’élection de Donald Trump. Qu’est-ce qui change à ce moment-là ?

La perception du risque change. Jusqu’alors, la dissidence était gênante mais tolérable. À partir de 2016, elle a été interprétée comme une menace existentielle. Le vote cesse d’être considéré comme un mécanisme de correction démocratique et devient quelque chose de potentiellement dangereux s’il produit les « mauvais » résultats.

C’est alors que s’impose l’idée que la démocratie elle-même doit être « protégée », même des électeurs. Et une fois que cela se produit, la démocratie cesse d’être une démocratie au sens propre du terme.

Le Bouclier de la démocratie est présenté comme un outil permettant de contrer les menaces externes, en particulier l’ingérence étrangère. Pourtant, vous affirmez que l’accent est en réalité mis sur les menaces internes. Comment ce changement s’est-il opéré ?

Grâce à la sécurisation du débat politique. Les conflits sociaux, économiques et culturels internes sont réinterprétés comme le résultat d’une ingérence externe. De cette manière, la dissidence est délégitimée : elle n’est plus une opposition politique ancrée dans l’expérience vécue par les citoyens, mais le produit d’une manipulation étrangère.

D’un point de vue institutionnel, cela est extrêmement pratique, car cela permet d’éviter toute forme d’autocritique. Si les gens protestent ou votent « incorrectement », ce n’est pas parce que les politiques ont échoué, mais parce qu’ils ont été induits en erreur.

Dans ce contexte, la loi sur les services numériques apparaît comme un instrument clé. Pourquoi la considérez-vous comme si décisive ?

Parce qu’elle permet de traduire cette logique dans la pratique quotidienne. Grâce à la DSA, la Commission peut contrôler le discours sans donner l’impression d’agir en tant que censeur. La censure est externalisée à des plateformes technologiques opérant sous la menace de sanctions et à des ONG financées par la Commission elle-même qui signalent les contenus problématiques.

Il en résulte un système extrêmement efficace dans lequel personne n’assume de responsabilité politique directe. La Commission affirme qu’elle ne fait qu’appliquer la loi, les plateformes prétendent qu’elles se contentent de se conformer à la réglementation et les ONG agissent en tant qu’arbitres moraux sans légitimité démocratique. Il en résulte pourtant une restriction très réelle du débat public.

Ce modèle est-il déjà appliqué dans des processus électoraux concrets ?

Oui, et c’est là l’aspect le plus troublant. Des cas comme celui de la Roumanie révèlent une tendance très claire : rapports d’ONG, mécanismes de réponse rapide, pression des médias et, finalement, annulation des élections ou exclusion des candidats gênants. Tout cela est enrobé d’un langage technique et légaliste qui dissimule la nature politique de l’intervention.

Il ne s’agit plus seulement de contrôler le discours, mais de garantir des résultats électoraux compatibles avec les intérêts institutionnels.

Quelle vision de l’électeur européen sous-tend tout ce cadre ?

Une vision profondément paternaliste. Les citoyens sont considérés comme vulnérables, facilement manipulables et moralement immatures. Le langage de la « résilience démocratique » cache une profonde méfiance à l’égard de l’électorat. Au fond, il y a un mépris évident pour la capacité des citoyens à prendre des décisions politiques autonomes.

En réponse à cette situation, vous avez annoncé la création d’un observatoire au MCC Bruxelles. Quel est exactement son objectif ?

L’objectif principal est de mettre tout cela au grand jour. L’observatoire réunira des organisations de défense de la liberté d’expression, des journalistes d’investigation et des citoyens de toute l’Europe. Nous surveillerons les interventions institutionnelles, les processus électoraux, le financement des ONG, les campagnes d’influence secrètes et l’utilisation politique de la réglementation numérique.

Il ne s’agit pas de soutenir un parti en particulier. Il s’agit de défendre un principe fondamental : la contestation politique n’est pas une menace pour la démocratie, elle en est l’essence même. La seule façon d’arrêter ce processus est de le dénoncer publiquement et de le soumettre à l’examen des citoyens.

Enfin, cette expansion des mécanismes de contrôle est-elle un signe de force ou de faiblesse du projet européen ?

C’est clairement un signe de faiblesse. Si la légitimité était solide, ces instruments ne seraient pas nécessaires. Le véritable problème n’est pas l’ingérence extérieure, mais la perte de confiance interne. Et cela ne peut être résolu par la censure ou la technocratie, mais en redonnant un pouvoir réel aux citoyens.

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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