Procès Hashim Thaçi : Nikola Mirkovic décrypte l’acte d’accusation et le rôle de l’UCK dans la guerre du Kosovo

Le Procureur du Tribunal spécial de la Haye a requis une condamnation à 45 ans de prison pour Hashim Thaçi, l’ancien chef de l’UCK et ancien président du Kosovo, pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité commis pendant la guerre au Kosovo.

Pour comprendre comment des criminels notoires,provenant d’une organisation considérée comme terroriste jusqu’en 1997 avant d’être blanchie par les États-Unis, ont pu accéder aux plus hautes sphères de la République autoproclamée du Kosovo, nous avons interrogé Nikola Mirkovic, militant humanitaire franco-serbe, expert en géopolitique et auteur notamment de Le Martyre du Kosovo (2013) , L’Amérique Empire : Une critique de la domination mondiale des États-Unis, et Bienvenue au Kosovo (2019).

Breizh-info.com : Le Tribunal spécial pour le Kosovo a requis 45 ans de prison contre Hashim Thaçi pour meurtres (100 personnes identifiées), tortures et actes de barbarie, enlèvements, persécutions et séquestrations, perpétrés principalement contre des Serbes et des Albanais accusés de « collaboration ». Pourriez-vous revenir sur ces accusations pour nos lecteurs ?

Nikola Mirkovic : Hashim Thaçi était le chef politique de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo), mouvement albanais indépendantiste de la deuxième moitié des années 1990. Il était considéré comme un terroriste par les autorités yougoslaves. L’UCK a été responsable de près de 1 500 attentats terroristes sur le territoire du Kosovo et de la Métochie, au sud de la Serbie, pour la seule année 1998. Même l’envoyé spécial de Bill Clinton dans les Balkans, Robert Gelbard, a qualifié l’UCK de mouvement terroriste. Les pratiques des membres de l’UCK, aujourd’hui bien documentées, étaient terrifiantes contre les Serbes, mais également contre des Albanais accusés d’être pro-yougoslaves, amis des Serbes ou non alignés sur les méthodes et objectifs de l’UCK. Le procureur du tribunal spécial pour le Kosovo (ouvert en 2020 suite au rapport terrifiant de Dick Marty sur les pratiques de l’UCK) accuse les hauts responsables albanais de crimes contre l’humanité « commis dans le contexte généralisé ou systématique d’attaques contre la population civile » et de « crimes de guerre commis dans le contexte d’un conflit armé non international ». Ce sont des accusations réelles extrêmement graves que tous les habitants du Kosovo et de la Métochie connaissent bien depuis les années 1990, mais que l’Occident a refusé de voir malgré les avertissements de l’envoyé spécial du président américain Bill Clinton, Robert Gelbard, qui avait désigné l’UCK comme un mouvement terroriste en 1998. N’oublions pas qu’un an plus tard, Bernard-Henri Lévy, Pascal Bruckner ou encore André Glucksmann co-signèrent une tribune dans Le Monde intitulée « Aider l’UCK », appelant à « aider l’UÇK moralement

Brezih-info.com : Hashim Thaçi avait accédé à la présidence de la République autoproclamée du Kosovo, et été reçu avec les plus grands égards par maints dirigeants occidentaux.  Il se trouve actuellement sur le banc des prévenus aux côtés de trois autres ex-soldats de l’UCK, qui ont également occupé des postes élevés au sein des institutions du Kosovo. Comment des individus ayant commis des crimes aussi effroyables ont-ils pu diriger la nation autoproclamée ? Le vent a-t-il tourné pour les anciens membres de l’UCK ?

Nikola Mirkovic : Thaçi et les terroristes de l’UCK se sont retrouvés à la tête de l’État autoproclamé du Kosovo uniquement parce qu’ils ont reçu le soutien politique, militaire et financier des pays membres de l’OTAN. N’oubliez pas qu’au début de 1999, l’armée yougoslave administrait une cuisante défaite à l’UCK. Celle-ci était sur le point d’être complètement détruite quand, tout à coup, l’OTAN a bombardé la Yougoslavie illégalement, au mépris du droit international. Au bout de 78 jours de guerre, l’armée yougoslave a dû laisser les forces de l’OTAN envahir le Kosovo et la Métochie sans pour autant abandonner politiquement le territoire, comme le rappelle la résolution 1244 de l’ONU, toujours en vigueur aujourd’hui. Quand l’OTAN arrive, elle donne les clefs du pouvoir aux terroristes de l’UCK, qui sont les seuls hommes organisés dont dispose l’OTAN pour contrôler le territoire. Évidemment, une fois en place, l’UCK continue à se comporter comme des terroristes. Plus de 1 000 Serbes sont assassinés avec l’arrivée de l’UCK au pouvoir, malgré la présence d’environ 40 000 soldats de l’OTAN sur place. L’OTAN ferme complètement les yeux sur les agissements criminels de l’UCK sur place. L’ONU ne condamne pas l’agression illégale de l’OTAN, mais elle enfonce le clou en nommant un anti-serbe notoire, Bernard Kouchner, comme représentant spécial du secrétaire général de l’ONU sur place. Kouchner laisse faire les membres de l’UCK. Pour l’ancien cadre de l’UCK, Naim Miftari : « En 1999, aucun crime ne pouvait être commis au Kosovo sans que Kouchner en soit informé. » Tous ces crimes ont été savamment cachés par les atlantistes qui ne voulaient pas qu’on découvre l’ampleur des attaques contre les Serbes, puisque évidemment les Serbes étaient censés être les méchants dans cette histoire. Aujourd’hui, plus de 25 ans plus tard, ces crimes sont tellement nombreux qu’ils ne peuvent plus rester sous silence. C’est la raison de la création, en 2015, d’un tribunal spécial pour les crimes au Kosovo. Le vent tourne pour l’UCK, même si c’est trop tard. Il aurait fallu tenir ce tribunal en 1998, lorsque l’UCK commettait tous ses crimes. L’OTAN est arrivée à ses fins politiques en arrachant le Kosovo à la Serbie et se fiche de sacrifier quelques terroristes qui les ont pourtant bien aidés dans leur manœuvre de déstabilisation régionale. On verra si le vent a vraiment tourné si les accusés sont vraiment condamnés ou non.

Breizh-info.com : En 2011, le rapport Marty était adopté par l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Il faisait état d’un vaste trafic d’organes prélevés par des membres de l’UCK sur leurs prisonniers – principalement des Serbes, des Roms et des Albanais accusés de « collaboration ». Ce trafic était conduit par le « groupe de la Drenica », un noyau de combattants de l’UCK regroupés autour de deux figures clés : Shaip Muja et… Hashim Thaçi lui-même. Pourquoi cette accusation n’a-t-elle pas été maintenue à l’encontre des prévenus ?

Nikola Mirkovic : Le SITF (Special Investigative Task Force), ou Équipe spéciale d’enquête, une unité d’enquête criminelle indépendante établie par l’Union européenne en septembre 2011, a été créée en réponse au rapport Marty, qui alléguait des crimes graves commis pendant et après le conflit au Kosovo (1998-2000), notamment des traitements inhumains, des enlèvements, des détentions illégales, des exécutions extrajudiciaires et des allégations de trafic d’organes impliquant des membres de l’UCK. Cette équipe a clairement prouvé qu’il y avait eu du trafic d’organes par des membres de l’UCK. Le premier procureur principal, l’Américain Clint Williamson, avait reconnu ces crimes mais estimait que le trafic d’organes se produisait à une moindre échelle par rapport aux autres crimes. On peut penser que c’est pour cela que cette accusation n’a pas été retenue contre les militants albanais. C’est dommage, car ces trafics illustrent la barbarie des membres de l’UCK.

Brezh-info.com : En l’absence de force de police propre, le pouvoir réel des tribunaux internationaux, est souvent limité. Quelle validité détient le tribunal spécial de La Haye pour le Kosovo ? 

Nikola Mirkovic : Ce tribunal est essentiellement financé par l’Union européenne et des pays membres de l’OTAN, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui ont été alliés de l’UCK dans les années 1990. On peut donc avoir de sérieux doutes sur la probité du tribunal. On peut regretter qu’il se limite à certaines personnes et qu’il ne poursuive pas tous les criminels de guerre de l’UCK. Aussi, le succès de ces procès dépend beaucoup de la collaboration de l’État fictif du Kosovo, pour qui les membres de l’UCK sont des héros. On a donc un tribunal qui n’est pas 100 % impartial. Pour autant, ils ont fait des arrestations et ils avancent sur certains dossiers. Je pense que la finalité de ce tribunal est de condamner quelques criminels albanais afin de faire bonne figure et de montrer aux Serbes et aux témoins internationaux qu’un semblant de justice aura été organisé à l’encontre des terroristes de l’UCK. Ça reste très symbolique, car si en effet il est prouvé que l’UCK était dirigé par des criminels et que ce sont ces criminels que l’OTAN a soutenus pour créer le Kosovo, alors la suite logique serait de laisser les Serbes reprendre militairement leur territoire. Mais vous pouvez être certain que ni l’UE, ni les États-Unis, ni l’OTAN ne permettront cela.

Breizh-info.com : Dans quelles conditions vivent aujourd’hui les Serbes du Kosovo ?  Quels sont, selon vous, les principaux freins à la paix dans cette région où sévit encore une sorte de guerre civile larvée ? Une réconciliation avec les Albanais du Kosovo est-elle encore possible ?

Nikola Mirkovic : La situation des Serbes est terrible. Belgrade les abandonne progressivement malgré les discours officiels et même le Nord de l’Ibar, jadis bastion serbe, est en train de se vider de ses Serbes au profit des Albanais. Les Serbes se sentent de plus en plus seuls malgré le droit international qui leur donne raison. N’oublions pas que des pays qui représentent les 5/7e de l’humanité ainsi que l’ONU ne reconnaissent pas du tout l’indépendance du Kosovo. Cinq pays de l’UE ne reconnaissent pas l’indépendance du Kosovo et, pour autant, l’UE avance sur l’intégration du Kosovo comme si cela était un fait acquis. Cela fait évidemment mal aux Serbes. Pour autant, ceux qui restent sont des purs et durs. Ils sont moins de 7% de la population mais ils essayent de ne pas abandonner leurs terres, maintiennent leur foi orthodoxe et ont de plus en plus de familles nombreuses. Pour eux, l’histoire du peuple serbe au Kosovo est l’histoire d’un peuple martyre quasiment sans discontinuité depuis 1389.

Breizh-info.com : Quels sont, selon vous, les principaux freins à la paix dans cette région où sévit encore une sorte de guerre civile larvée ?

Les principaux freins sont liés à la politique atlantiste pratiquée par les USA et l’UE depuis les années 1990. Cette politique a démembré la Yougoslavie en petits États dont aucun n’est réellement autonome. Les milliards d’euros versés par les atlantistes dans la région n’ont pas visé à construire la paix mais à favoriser l’accès des multinationales des pays atlantistes au sein de ces nouveaux marchés. Cette précipitation économique, militaire et financière s’est faite au détriment d’un plan de stabilité globale pour la région incorporant les intérêts de chaque peuple. Ainsi de nombreux problèmes n’ont toujours pas été réglés au niveau des frontières notamment ou de l’organisation politique comme en Bosnie-Herzégovine qui a à sa tête encore aujourd’hui un Haut représentant allemand ! Comme l’UE et les USA n’ont pas apporté la prospérité mais qu’ils ont participé au démantèlement de l’industrie locale pour maintenir des salaires bas, ces nouveaux États demeurent plus pauvres qu’en Europe de l’Ouest et il y a encore beaucoup de corruption. Beaucoup de jeunes des Balkans émigrent ce qui est un signe flagrant du nation building atlantiste. Comme les solutions politiques n’ont pas été réglées, que les nations sont devenues dépendantes de l’UE et ne s’enrichissent pas et qu’il y a encore des tensions historiques vous avez là, hélas, de bons ingrédients pour que la situation dégénère de nouveau.

Breizh-info.com : Une réconciliation avec les Albanais du Kosovo est-elle encore possible ?

Oui, bien évidemment, elle est possible et même nécessaire car Serbes et Albanais sont voisins et entretiennent une histoire commune. Au Moyen-Âge Serbes et Albanais étaient alliés avant la conversion massive des Albanais à l’islam et leur soumission aux Ottomans. Aujourd’hui les deux communautés reprennent progressivement le dialogue mais celui-ci sera compliqué tant que les atlantistes utiliseront les élites albanaises comme un facteur de déstabilisation dans les Balkans comme ils l’ont fait au Kosovo et en Métochie qui a été volés aux Serbes. Il est difficile d’instaurer un dialogue entre deux peuples quand une tierce partie tient un couteau sous votre gorge.

Comprendre le Kosovo et les grosses tensions actuelles

Propos recueillis par Audrey D’Aguanno

Photo d’illustration : DR

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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