Mario Draghi a exprimé à haute voix ce que beaucoup à Bruxelles suggéraient depuis longtemps. Lors d’un discours à l’université de Louvain, l’ancien Premier ministre italien et ex-président de la Banque centrale européenne a appelé à une transformation progressive de l’Union européenne en une fédération, qu’il a qualifiée de « fédéralisme pragmatique ». Selon lui, l’Europe doit soit devenir une véritable puissance, soit se résigner à n’être guère plus qu’un grand marché façonné par d’autres.
La fédéralisation, autrefois rejetée par les détracteurs comme une « théorie du complot », est désormais ouvertement défendue par l’une des figures les plus influentes de l’élite technocratique européenne. Mais le diagnostic de Draghi sur le malaise de l’Europe est-il fondé ? Et le remède qu’il propose rendrait-il le patient plus fort, ou simplement plus centralisé et moins démocratique ? The European conservative a examiné la thèse de Draghi avec Jacek Saryusz-Wolski, un vétéran de l’UE, ancien vice-président du Parlement européen, premier ministre polonais chargé de l’intégration européenne et actuellement conseiller du président polonais Karol Nawrocki.
Traduction par nos soins.
Quelle est la véritable signification du discours de Draghi à Louvain ? S’agissait-il véritablement d’une avancée majeure ou simplement d’une reformulation d’idées qui circulaient depuis longtemps dans les cercles élitistes ?
Ce n’était pas la première fois que l’idée de transformer l’UE en un État était exprimée ouvertement. Des notions similaires figuraient, par exemple, dans l’accord de coalition CDU/CSU-SPD d’un précédent gouvernement allemand. Mario Draghi lui-même s’était déjà exprimé en ces termes. Ce discours se distingue à deux égards. Premièrement, il offre une vision globale, une synthèse plutôt qu’une remarque en passant. Deuxièmement, et surtout, il intervient à un moment très précis. Draghi ancre explicitement son argumentation dans ce qu’il présente comme une conjoncture mondiale exceptionnelle : rivalité géopolitique entre les États-Unis et la Chine, turbulences économiques, guerre et affaiblissement de la base industrielle européenne. Ces défis sont présentés comme des pressions urgentes qui ne laisseraient à l’Europe d’autre choix qu’une transformation institutionnelle rapide. En d’autres termes, Draghi présente la fédéralisation non pas comme un choix politique, mais comme une nécessité historique. C’est cette formulation qui donne à son discours son poids particulier.
Certains pourraient se demander si Mario Draghi a encore une importance politique. Après tout, il est un ancien Premier ministre et un ancien président de la BCE. Quelle est sa position aujourd’hui au sein de l’establishment bruxellois ?
Sans exagération, Mario Draghi peut être décrit comme un gourou de l’élite bruxelloise. Il est régulièrement cité comme un successeur potentiel d’Ursula von der Leyen. Plus important encore, ses diagnostics et ses prescriptions sont écoutés avec beaucoup de sérieux. Il doit s’exprimer lors du prochain sommet informel du Conseil européen, le 12 février, pour conseiller les dirigeants de l’UE sur la manière de répondre à la situation actuelle. Cela suffit à démontrer qu’il ne s’agit pas simplement de la voix d’un intellectuel fédéraliste parmi d’autres. C’est la voix d’un homme considéré comme faisant autorité et compétent par la classe dirigeante européenne.
Êtes-vous d’accord avec son argument principal, à savoir que seule une Europe fédérale peut relever les défis actuels ?
Je suis en désaccord fondamental, à commencer par le langage lui-même. Le système actuel de l’UE n’est pas fédéral ; il est anti-fédéral dans sa conception même. Dans une véritable fédération, les unités constitutives sont des composantes égales de l’ensemble. L’UE, en revanche, fonctionne selon un système de vote pondéré en fonction de la population, qui favorise structurellement les grands États. Ce n’est pas du fédéralisme, c’est de la hiérarchie. Ce qui est proposé ressemble moins à une fédération qu’à une entité centralisée avec une puissance hégémonique et des provinces subordonnées, plus proche dans son esprit du Second Empire allemand, voire d’une structure féodale. Mais il s’agit là d’une remarque préliminaire.
Sur le fond, l’idée que tous les problèmes majeurs peuvent être résolus par la création d’un État central va à l’encontre de la logique et de l’expérience historique. Le problème de l’Europe n’est pas un excès de décentralisation ou de déréglementation. C’est le contraire : trop de centralisation et trop de réglementation. Le diagnostic est peut-être en partie correct, mais le remède ne l’est pas. L’histoire en offre de nombreuses preuves. La reprise économique de l’Argentine après son effondrement économique a été le résultat de réformes déréglementaires plutôt que centralisatrices. La décentralisation et la subsidiarité libèrent le potentiel économique, tandis que la planification centrale le supprime. L’Europe occidentale n’a pas connu l’expérience des économies planifiées. L’Europe centrale et orientale, si. Nous savons ce que produisent les systèmes économiques centralisés et directifs, et ce n’est pas la prospérité.
Draghi affirme que lorsque l’UE agit déjà de manière quasi fédérale (commerce, concurrence, marché unique, politique monétaire), elle est considérée comme une puissance mondiale. Lorsqu’elle ne le fait pas, elle apparaît faible. Cet argument est-il valable ?
Il y a ici une fracture logique évidente. Draghi affirme que pour renforcer l’économie européenne, désormais rebaptisée « compétitivité », nous avons besoin d’une base économique plus centralisée.
Or, la politique commerciale relève déjà de la compétence exclusive de l’UE. Et qu’est-ce que cela a donné ? Là où le pouvoir est le plus centralisé, les résultats sont loin d’être impressionnants. Prétendre que la solution consiste simplement à « continuer dans la même voie » est intellectuellement incohérent. L’affirmation selon laquelle la politique étrangère et de sécurité nécessite une autorité monolithique n’est guère plus convaincante. Le lien entre une telle centralisation et la relance économique est au mieux ténu. Pire encore, l’ensemble du concept est profondément antidémocratique. Ce qui frappe dans le discours de M. Draghi, c’est ce qui y est absent : toute référence au consentement démocratique. Il n’est pas question de demander aux citoyens s’ils souhaitent une telle transformation. La démocratie fonctionne, même si elle est imparfaite, au niveau des États-nations. L’expérience proposée la viderait de sa substance et la remplacerait par des structures de gouvernance au niveau de l’UE qui manquent de véritable légitimité démocratique. Cela reviendrait à démanteler la démocratie là où elle existe et à la remplacer par un régime technocratique. C’est là l’essence même de l’antidémocratisme.
Draghi avertit que sans fédéralisation, l’Europe sera confrontée à la désindustrialisation. Identifie-t-il correctement les causes du déclin économique de l’Europe ?
Non. Le principal facteur de désindustrialisation est la politique climatique imposée au niveau central. Les coûts énergétiques ont explosé, ce qui pousse l’industrie à quitter l’Europe. C’est là la cause profonde. Ce n’est pas l’insuffisance de la fédéralisation.
Et quelle est votre évaluation de la doctrine économique de Draghi en tant que telle ?
Les prescriptions du programme de Draghi pour sauver l’économie européenne s’inscrivent dans une approche néo-keynésienne : stimuler la demande par l’émission massive de dette. Il s’agit d’une théorie qui perd progressivement du terrain et qui est remplacée par ce que l’on appelle communément l’économie de l’offre, c’est-à-dire des politiques visant à stimuler et à organiser la production plutôt que la consommation. L’économie américaine s’oriente clairement dans cette direction.
Du point de vue de la doctrine économique, les propositions de Draghi reviennent à ramener l’Europe vers des remèdes qui ont déjà échoué, tout en ignorant les profonds changements qui s’opèrent actuellement dans l’économie mondiale.
Le raisonnement de Draghi est-il réaliste en matière de défense ? Il suggère que la fédéralisation pourrait résoudre le déficit de sécurité de l’Europe.
Ce n’est pas réaliste, cela frôle le charlatanisme. La création d’un État européen doté de sa propre armée est politiquement et socialement irréalisable. Il n’y a pas de consensus public pour un tel projet, ni pour la fiscalité qu’il nécessiterait. Selon les estimations de l’UE, les dépenses de défense devraient atteindre environ 10 % du PIB sur deux à trois décennies pour rattraper le retard. Personne n’est prêt à accepter cela. De plus, il est impossible de concilier simultanément quatre objectifs : maintenir l’État providence, augmenter massivement les dépenses de défense et poursuivre deux politiques européennes extrêmement coûteuses, à savoir le climat et la migration. Les données allemandes suggèrent que la politique migratoire coûte à elle seule plusieurs points de pourcentage du PIB chaque année. La politique climatique ajoute un autre lourd fardeau. Il est impossible de financer tout cela à la fois. Il faut faire des concessions. Réduire les prestations sociales est politiquement impossible. Négliger la défense est stratégiquement impossible. La seule conclusion rationnelle est que l’Europe doit abandonner ses politiques climatiques et migratoires actuelles. Draghi refuse de faire ce choix.
Que se passera-t-il si la vision de Draghi prévaut malgré ces objections ?
Nous assisterions à la construction d’un État centralisé par l’usurpation continue de compétences par l’UE dans des domaines où elle n’a aucun droit en vertu du traité, ce qui constitue une violation flagrante des articles 4 et 5 du traité. Cette prise de pouvoir pourrait se produire de manière brutale, par le biais d’une modification du traité, ou de manière progressive, par ce qu’on appelle poliment le « glissement de compétences », déjà visible dans au moins dix domaines distincts.
Premièrement, l’Union commence à priver les États membres du contrôle de leur propre territoire, de leurs frontières et, en fin de compte, de la composition ethnique de leurs sociétés. Le pacte sur les migrations, l’élargissement des compétences de Frontex et les politiques équivalant à un remplacement de population vont tous dans ce sens. Deuxièmement, l’UE empiète sur ce qui a toujours été le monopole fiscal de l’État. Selon une interprétation stricte des traités, cela était jusqu’à récemment interdit. Aujourd’hui, cependant, l’Union propose de « se sauver » en augmentant ses ressources propres, en d’autres termes, en prélevant des impôts qui relevaient jusqu’à présent de la prérogative exclusive des gouvernements nationaux. Troisièmement, il y a la dette. L’UE emprunte à grande échelle et utilise cet endettement comme un instrument extra-traité pour orienter les politiques économiques nationales. Le fonds de relance post-COVID en a été le précédent ; aujourd’hui, cette logique est étendue à la politique de défense par le biais de mécanismes tels que SAFE. Quatrièmement, il y a l’euro lui-même, au sein duquel existe un mécanisme latent visant à contraindre tous les États membres à adopter la monnaie unique, ce qui revient en fait à un monopole obligatoire sur l’émission de monnaie.
Cinquièmement, l’Union empiète sur le monopole de l’État en matière de politique énergétique. Par le biais du Green Deal, elle dicte le mix énergétique en violation flagrante des articles 192 et 194 du TFUE, qui réservent explicitement cette compétence aux États membres. Sixièmement, une Cour de justice de l’UE de plus en plus politisée est utilisée pour étendre les compétences de l’Union au-delà des traités, sur la base de la fausse doctrine selon laquelle les décisions judiciaires peuvent modifier les traités et constituer une source indépendante de droit. Ce n’est pas le cas. Septièmement, nous assistons à des tentatives visant à enfreindre le monopole national sur les services de renseignement, avec l’émergence de structures embryonnaires au sein de la Commission, sans le consentement des États membres.
Huitièmement, l’Union empiète sur le cœur même de la démocratie : les élections. La commission judiciaire du Congrès américain a révélé que Bruxelles s’était ingérée dans les processus électoraux de huit pays. Le mécanisme de changement de régime par le biais de la conditionnalité budgétaire, intégré à la fois dans la facilité pour la reprise et la résilience et désormais dans le règlement SAFE, est étroitement lié à cela. Neuvièmement, l’UE s’engage dans le domaine de la sécurité et de la défense, à travers des initiatives telles que ReArm et SAFE, malgré l’absence de mandat politique et de capacité matérielle pour fonctionner comme une véritable union de défense. Dixièmement, et c’est le plus inquiétant, elle empiète sur la liberté d’expression et les libertés civiles. Des questions qui étaient autrefois réglées au sein des démocraties nationales sont désormais réglementées au niveau de l’UE. Sous prétexte de réglementation « technique » des plateformes numériques, des pratiques véritablement orwelliennes de censure d’Internet font leur apparition. Je fais ici référence à la loi sur les services numériques et à la loi européenne sur la liberté des médias, cette dernière autorisant d’ailleurs l’arrestation de journalistes dans certaines circonstances.
Tout cela étouffe les sociétés européennes, tant sur le plan social qu’économique. La réponse de Draghi est toujours la même. C’est exactement le contraire de ce qu’il faudrait faire. L’Union devrait renoncer à ces excès, et non les accentuer.
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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