L’Irlande du Nord a perdu plus de 500 pubs en trois décennies. Les chiffres publiés par la profession sont sans appel : en 1997, 1 633 établissements disposaient d’une licence pour vendre de l’alcool. Fin 2024, ils n’étaient plus que 1 113. Dans le même temps, le nombre d’off-licences – points de vente d’alcool à emporter – est passé de 335 à 678.
Au-delà des statistiques, c’est un changement profond du paysage social et économique nord-irlandais qui se dessine.
Belfast, vitrine puis repli
La capitale n’a pas échappé à la tendance. Belfast comptait 225 pubs en 1997. Le nombre avait légèrement progressé jusqu’à 232 en 2007, période marquée par l’essor de l’économie nocturne après l’accord de paix. Mais la décrue s’est installée par la suite : 161 établissements seulement fin 2024.
Dans les villes périphériques, le recul est encore plus marqué. Lisburn, Ards ou Antrim ont vu leur nombre de pubs diminuer au fil des années, traduisant un déplacement des habitudes de sortie vers le centre-ville de Belfast avant un déclin plus généralisé.
Le choc du Covid
La pandémie a constitué un tournant brutal. Entre 2021 et 2022, plus de 100 licences ont disparu en une seule année, conséquence directe des fermetures administratives prolongées.
À Banbridge, les licences sont passées de 34 à 27. À Lisburn, de 42 à 32. En Fermanagh, de 76 à 62. Strabane et Omagh ont également enregistré des baisses significatives.
Même si une légère reprise a suivi la réouverture des établissements après quinze mois d’arrêt, le secteur peine à retrouver son niveau d’avant-crise. Les aides publiques ont permis d’éviter un effondrement total, mais elles n’ont pas compensé l’ensemble des charges fixes. Beaucoup d’exploitants sont sortis de la crise lourdement endettés.
À cela s’ajoutent la hausse des coûts énergétiques et l’érosion du pouvoir d’achat, qui limitent les dépenses de loisirs.
Autre évolution marquante : la progression des ventes d’alcool à domicile. Le nombre d’off-licences a plus que doublé en trente ans. La consommation s’est déplacée vers la sphère privée, accentuant la fragilisation des établissements traditionnels.
Le phénomène ne se limite pas à une question économique. Il traduit une modification des modes de sociabilité. Les pubs, longtemps au cœur de la vie communautaire nord-irlandaise, voient leur rôle se réduire.
Au-delà du commerce, un lieu de lien social
Pour de nombreux exploitants, la disparition d’un pub ne signifie pas seulement la fermeture d’un commerce. Elle entraîne la perte d’emplois et la disparition d’un lieu de rencontre essentiel dans les villes et les villages.
À Ballymena, Stephen Reynolds et son épouse ont cédé en 2024 leur établissement, The Front Page, après 34 ans d’activité. Il figure parmi les rares publicans ayant réussi à transmettre leur affaire en tant que pub et non en vue d’une reconversion immobilière.
Pendant la pandémie, l’établissement avait maintenu un lien actif avec ses habitués, multipliant les contacts sur les réseaux sociaux, organisant des livraisons de nourriture et apportant un soutien pratique à certains clients isolés.
Ce témoignage illustre une réalité souvent oubliée : dans de nombreuses localités, le pub constitue un espace de cohésion sociale, au-delà de la simple consommation d’alcool.
Si le nombre d’hôtels détenteurs de licences est resté relativement stable depuis 1997, le tissu des pubs indépendants s’est progressivement effrité. La hausse des charges, les contraintes réglementaires et l’évolution des comportements de consommation mettent à l’épreuve un modèle historique.
La situation en Irlande du Nord s’inscrit dans une tendance plus large observée ailleurs au Royaume-Uni et en Europe, où de nombreux établissements traditionnels ferment chaque année.
Reste à savoir si les campagnes de soutien et les initiatives locales permettront d’enrayer cette érosion. Car derrière chaque fermeture, c’est un fragment de vie collective qui disparaît.