Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Marie-Jeanne Hélary vivait seule, depuis de longues années, dans une petite maison au bord de la grève. Elle passait le temps à filer sur le pas de sa porte. Elle n’avait pas de plus chère jouissance que de voir de beau linge filé par elle et tissé par le tisserand du bourg s’empiler sur les planches de son armoire.
Un soir, elle tomba malade, se coucha, et ne se releva plus.
Comme voisins, elle n’avait que les Rojou, dont la ferme était située à un quart de lieue de là dans les terres.
La pauvre vieille dut mourir seule, comme elle avait vécu.
Le lendemain, le fermier Gonéri Rojou, étant allé prendre du goémon à la grève, s’étonna de voir fermée la porte de Marie-Jeanne.
— Elle sera peut-être partie en pèlerinage, pensa-t-il. Il dit la chose à sa femme, en rentrant.
Deux jours se passèrent.
Le troisième jour, la femme Rojou dit à son homme :
— Je vais faire un tour du côté de chez Marie-Jeanne, pour voir si elle est revenue.
Quand elle arriva à la maison de la vieille, elle trouva la porte encore fermée. L’idée lui vint de regarder par la fenêtre. Elle vit alors une chose bien triste. La moitié du corps de Marie-Jeanne Hélary pendait hors du lit, et sa tête posait sur le banc-tossel. La femme Rojou courut d’une haleine à la ferme.
— Prends un levier, dit-elle tout essoufflée à son homme, et suis-moi.
Le levier servit à jeter la porte dans la maison. L’odeur de la morte infectait, sa chair tombait déjà en pourriture. Rojou et sa femme la tirèrent cependant du lit et l’étendirent sur la table.
— Nous allons toujours l’ensevelir, dit l’homme. Vois donc si tu ne trouveras pas dans l’armoire quelque pièce de toile propre, car les draps du lit sont sales et presque en lambeaux.
La femme Rojou n’eut pas plus tôt ouvert l’armoire qu’elle demeura émerveillée, comme en extase. L’armoire était comble de linge tout neuf, qui sentait bon la lavande, et qui était blanc comme neige et fin au toucher comme de la soie.
— Oh ! la belle armoirée ! s’écria la femme Rojou. Et le malin esprit lui souffla aussitôt une vilenie dans l’oreille.
Vous n’êtes pas sans savoir combien les ménagères aiment le beau linge et comme elles s’enorgueillissent, à chaque lessive, de l’entendre claquer au vent, sur l’herbe des prés, puis de le voir se disposer en hautes piles sur les étagères, dans les armoires de chêne. Le rêve de la femme Rojou avait toujours été de pouvoir, comme la vieille Marie-Jeanne, passer ses journées à filer de fin lin qu’elle verrait ensuite se transformer en fine toile. Mais la « pauvre » n’avait, hélas ! que trop à faire dans son ménage, autour de son homme, de ses quatre enfants, et des bêtes qu’il faut soigner à l’instar des gens. Depuis douze ans qu’elle était mariée, son rouet chômait dans un coin de la cuisine, et, en fait de toile, il n’y avait guère chez elle que de la toile d’araignée.
Donc le malin esprit lui disait :
— Femme Rojou, tu es seule avec ton mari dans la maison de la défunte. Personne encore, dans la contrée, ne sait que la vieille a trépassé. Personne non plus ne sait au juste ce que renferme son armoire. Nul ne sera surpris qu’on l’ait trouvée vide. Pas un héritier ne réclamera, puisque Marie-Jeanne Hélary vivait solitaire et racontait elle-même qu’elle avait perdu toute sa parenté. Ce qu’elle laisse s’en ira à vau l’eau, deviendra la proie de l’État, du « gouvernement », qui est à lui seul plus riche que tout le monde, et qui n’a jamais fait quoi que ce soit pour Marie-Jeanne Hélary. Toi, au contraire, tu t’es toujours montrée serviable envers elle, tu vas tout à l’heure t’occuper de lui rendre les derniers devoirs. N’est-il pas juste que tu prennes ta part de ce qu’il y a dans sa maison et dont elle n’a désormais que faire ?
Ainsi parla le diable, le tentateur éternel.
Lénan Rojou était une honnête femme, mais elle était la fille de sa mère, et sa mère était la fille d’Ève. Elle écouta les propos du démon.
— Ho ! ho ! Gonéri, dit-elle, ce n’est pas les linceuls qui manquent. Il y a ici de quoi ensevelir cent cadavres. Regarde plutôt !
Comme sa femme, Gonéri Rojou s’extasia.
— Si tu voulais, reprit celle-ci, nous aurions à nous tout ce linge, sauf ce qu’il en est besoin pour faire un « drap de mort » à la vieille Marie-Jeanne.
— Après tout, observa Rojou, pourquoi d’autres, et non pas nous ?
— Il y a là de quoi faire six douzaines de beaux draps de lit, autant de nappes pour envelopper le pain[144], et au moins quatre-vingts chemises d’homme, de femmes et d’enfant. Ne le crois-tu pas, Gonéri ?
— Si, ma foi !… Écoute, tu vas rester ici garder la vieille. Moi, je vais déloger les pièces de toile et les transporter chez nous. Cela ne sera ni vu, ni entendu. Je t’en laisserai seulement une, dans laquelle, pendant que je ferai ma tournée, tu tailleras le linceul.
Et Gonéri Rojou de partir, chargé comme un âne. Encore ne sentait-il pas le poids de son péché qui aurait dû peser à ses épaules plus que tout le reste.
Au bout d’une demi-heure, il était de retour.
Le cadavre de Marie-Jeanne Hélary attendait toujours son linceul. Lénan Rojou, à genoux sur une pièce de toile déployée à terre, tenait une paire de ciseaux dans sa main droite, mais ne se décidait pas à en faire usage.
— Damen ! s’écria Gonéri, dès le seuil, il ne semble pas que tu aies beaucoup avancé la besogne.
— Aussi bien, répondit Lénan, ce serait grand dommage d’entamer une toile si blanche pour un pauvre corps qui tombe en pourriture. Ne penses-tu pas que la vieille Marie-Jeanne aimerait autant dormir, une fois morte, dans les draps où elle couchait de son vivant ?
— Tu as peut-être raison, dit Rojou qui, comme beaucoup de maris, occupés aux durs travaux des champs, laissait à sa femme le soin de penser pour elle et pour lui.
Il fut entendu qu’on n’entamerait pas la pièce de toile neuve et qu’on ensevelirait la vieille dans ses vieux draps.
Ce qui fut fait.
Le soir même, le glas tinta pour le décès à l’église du bourg. Un menuisier apporta le cercueil ; Marie-Jeanne Hélary y fut couchée à demi-nue, et en grande hâte, car elle puait à force. Gonéri Rojou s’était chargé de tous les frais d’enterrement et de sépulture. Dans tout le pays, on loua sa générosité. Le dimanche d’après, M. le recteur le prôna en chaire, lui et sa femme, en les recommandant tous deux en exemple à l’assistance, comme de parfaits enfants de Jésus-Christ.
Ils ne se montrèrent nullement vains de ces éloges. De quoi on leur sut encore plus de gré.
Au fond, ils n’avaient pas la conscience tranquille. Lénan, elle, se consolait assez facilement de ses remords. Il lui suffisait de contempler la belle ordonnance que présentait, dans son armoire naguère si vide, le linge de Marie-Jeanne Hélary. Mais, de Gonéri Rojou, il n’en était pas de même. Le pauvre cher homme n’avait plus goût au travail, mangeait du bout des dents et ne pouvait dormir que d’un œil.
Une nuit qu’il somnolait ainsi, il se dressa tout à coup sur son séant. On cognait à la porte.
— Qui est là ? demanda-t-il.
Pas de réponse.
Il pensa que c’était quelque ivrogne attardé, quoiqu’il n’y eût pas grand passage par l’aire de sa métairie.
— Qui est là ? répéta-t-il une seconde fois, puis une troisième.
Toujours pas de réponse.
— Damné sois-je ! s’écria-t-il d’un ton d’autant plus furieux qu’il avait l’esprit plus malade, je m’en vais tout à l’heure vous faire confesser votre nom, que vous veniez de la part de Dieu ou de la part du diable !
Il fit mine de se lever, mais il n’eut pas plus tôt la tête hors du lit qu’il sentit ses cheveux se hérisser d’épouvante. La porte du logis était grande ouverte. Il était cependant bien sûr d’en avoir solidement poussé le verrou, avant de se coucher. Ce n’était rien encore. La nappe qui enveloppait le pain, sur la table de la cuisine, se déployait, se déployait. On eût dit un drap repoussé peu à peu par les pieds d’un dormeur qui a trop chaud. Puis, sur la nappe, se dessina la forme rigide d’un cadavre. La tourte de pain, à peine entamée, servait d’oreiller à la tête. Cette tête, Gonéri Rojou la vit se soulever lentement.
Il referma les yeux, bien décidé à ne rien voir de plus.
Mais il oublia de se boucher les oreilles.
Il ne put s’empêcher d’entendre un petit pas menu de vieille qui trottinait, trottinait à travers la maison.
Puis ce fut le bruit que font en s’écartant les battants mal graissés d’une armoire.
Puis ce fut une voix cassée, chevrotante, qui ricanait, en imitant par moquerie l’exclamation jaillie naguère des lèvres de Lénan devant le linge de Marie-Jeanne Hélary :
— Oh ! la belle armoirée ! la belle armoirée !
Gonéri Rojou entr’ouvrit les paupières. Il éprouvait un besoin de voir, qui était plus fort que sa volonté d’homme.
L’oblique clair de lune, entrant par le cadre de la porte, découpait sur le sol de terre battue un carré de lumière blanche tout pareil à une toile étendue en long et en large. À l’une des extrémités était agenouillée une vieille femme. Elle tenait une paire de ciseaux dans sa main droite. Gonéri la reconnut à son profil. C’était Marie-Jeanne, la morte !
— C’est pourtant dommage, disait-elle, continuant d’imiter le ton de Lénan, c’est pourtant dommage d’entamer une toile si blanche pour un pauvre corps qui tombe en pourriture… La vieille Marie-Jeanne aimerait autant, une fois morte, dormir dans les draps où elle couchait de son vivant…
Gonéri Rojou sentit une sueur froide ruisseler le long de ses membres.
La vieille fit une pause, puis reprit :
— Eh bien ! non ! non ! non ! Je veux être ensevelie dans le lin que j’ai filé !
Par trois fois, elle répéta avec insistance :
— Il me faut mon linceul ! Il me faut mon linceul !! Il me faut mon linceul !!!
Là-dessus, elle disparut.
Par amitié pour sa femme, Gonéri Rojou ne l’avait point réveillée. À l’aube, elle se réveilla d’elle-même. Gonéri lui dit alors :
— Femme, sais-tu quel est le premier travail que tu vas faire à ton lever ?
— Oui, mon homme, je vais piler de l’ajonc vert pour les bêtes, puis je débarbouillerai les enfants.
— Non, dit Gonéri, tu te mettras sur ton « trente-et-un »[145] ; tu tâcheras d’être à l’église au moment où M. le recteur reçoit à confesse, et tu lui avoueras en confession notre faute.
— Y penses-tu, Gonéri ? Et de quoi donc te mêles-tu, s’il te plaît ?
— Ce n’est pas tout, poursuivit l’homme ; je marcherai sur tes pas, emportant sur mes épaules le linge volé qui est là, dans l’armoire. N’oublie pas de demander au recteur quel usage nous en devrons faire.
— Quel usage… quel usage !!… répartit la femme, en colère. Si quelqu’un doit le savoir, c’est moi, et non le recteur ! Ne t’inquiète donc pas de ce linge.
— J’ai mes raisons pour m’en inquiéter, dit Gonéri. Il y va de ta paix et de la mienne, en ce monde et dans l’autre.
Il raconta à sa femme sa vision de la nuit.
Lénan, dès lors, ne fit plus d’objection. Elle disposa elle-même le faix de linge sur les épaules de son mari et le précéda au bourg. Arrivée à l’église, elle se blottit dans le confessionnal du recteur, pendant que Gonéri l’attendait, avec sa charge, près des fonts baptismaux.
Le recteur dit à Lénan, quand elle lui eut tout avoué :
— Revenez cette nuit, ma fille, accompagnée de votre homme. Quant au linge, vous le déposerez à la sacristie, où je l’exorciserai. J’espère en avoir fait sortir avant ce soir l’âme funeste qui est en lui et qui n’est autre que votre péché à tous deux.
Lénan et Gonéri s’en retournèrent à la ferme, mais le soir de ce jour les retrouva en prière, dans l’église, avec le recteur.
Quand sonna l’heure de minuit, celui-ci fit signe à Lénan.
— Voici l’heure, dit-il. Prenez dans la sacristie les pièces de toile ; ne vous étonnez point de les sentir aussi légères que plume, et allez les étendre une à une, sur la tombe encore fraîche de Marie-Jeanne. Ayez surtout bien soin d’attendre qu’une ait disparu avant de déplier l’autre. Nous prierons ici, pendant ce temps, votre mari et moi. Quand tout sera fini, vous viendrez nous rendre compte, et vous nous direz ce que vous aurez vu.
Lénan Rojou n’était pas fière, en s’en allant, à l’heure de minuit, accomplir cette restitution, dans le cimetière de la paroisse.
Gonéri Rojou non plus n’était pas fier, dans le chœur de l’église, où il priait côte à côte avec le recteur pour le retour heureux de sa femme.
Il fut soulagé d’un grand poids en la voyant reparaître par la porte de la sacristie, saine et sauve.
Elle tremblait pourtant de tous ses membres.
— Eh bien ? Lénan, demanda le recteur.
— Oh ! répondit-elle, j’ai vu des choses que nul autre ne verra.
— Expliquez-vous, Lénan !
— D’abord, monsieur le recteur, j’ai déplié une première pièce de toile sur la tombe. Un vent s’est élevé aussitôt, et la pièce de toile s’est envolée en gémissant. J’en ai déplié une seconde. Le même vent s’est élevé de nouveau, et la seconde pièce de toile s’est envolée comme la première, mais sans gémir. J’en ai déplié une troisième. Celle-ci a fait un bruissement léger comme l’haleine du printemps à travers les feuilles nouvelles. Puis elle s’est gonflée comme une voile, et s’en est allée au loin, par le chemin de Saint-Jacques[146] tout au fond du ciel. La terre de la tombe alors s’est crevassée ; j’ai vu Marie-Jeanne Hélary allongée, toute nue, dans le creux noir de la fosse. J’ai déplié la quatrième pièce de toile. Au lieu de s’envoler, celle-ci s’est engouffrée en terre, et la morte s’est roulée dedans, en faisant : brr ! brr ! comme quelqu’un qui a très froid. Restait la cinquième et dernière pièce. J’allais la déplier et l’étendre, lorsque quatre anges descendus du paradis me l’ont arrachée des mains. J’ai entendu une voix mélodieuse qui disait : « Vous êtes pardonnés ! » Et c’est tout.
— C’est assez ! prononça le recteur. Ton mari et toi, Lénan Rojou, vous pouvez aller en paix. Souvenez-vous seulement que s’il est mauvais de voler les vivants, il est odieux de voler les morts ! Quant à Marie-Jeanne Hélary, soyez certains qu’elle ne vous tourmentera plus[147] !
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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