À Lyon, la marche pour Quentin : silence lourd, colère froide et réveil d’un peuple [Reportage]

Le cortège s’est formé comme se forment les foules qui n’ont pas envie de spectacle. Pas de musique, pas de kermesse militante, pas de triomphe. Juste des visages fermés, des mains dans les poches, des épaules tendues. Ce samedi 21 février, à Lyon, ils étaient plusieurs milliers (peut être 5000-6000 ?) à marcher pour Quentin. La ville, elle, regardait par à-coups, depuis les fenêtres, derrière les rideaux, au coin des rues. Une marche sous haute surveillance, encadrée, contenue, verrouillée. Une marche qui ressemblait à un avertissement.

On pouvait sentir la pression avant même de voir les premières banderoles. À chaque carrefour, des rangées de policiers, casques, boucliers, le dispositif lourd de ceux qui ne veulent pas revivre les scènes d’affrontements que la France a fini par considérer comme “normales”. Deux drones tournaient au-dessus du parcours. Les fourgons formaient des barrages mobiles. La foule avançait entre des couloirs. À Lyon, ce jour-là, l’ordre public avait pris le pas sur tout le reste : sur la circulation, sur le commerce, sur la routine. Comme si la ville entière avait été mise en mode “gestion de crise”.

Un cortège sans folklore, mais pas sans message

En tête, des portraits de Quentin. Plus loin, des pancartes : “justice”, “l’extrême gauche tue”, “antifas assassins”, “LFI complice”. Des drapeaux tricolores, aussi. Et puis, au milieu de ce qui ressemblait à une foule de sympathisants, des profils plus variés qu’on ne l’imagine quand on réduit tout à des étiquettes comme l’a fait la presse mainstream, mention spéciale au live délirant de BFMTV : des gens venus seuls, des couples, des pères silencieux, des femmes, des retraités, des étudiants. Beaucoup de jeunes, oui. Mais pas uniquement des militants au sens strict.

Camille, 34 ans, assistante de direction, disait être venue “sans carte, sans organisation”. Elle parlait vite, comme si elle voulait éviter que l’émotion remonte. “Je ne connaissais pas Quentin. Je ne suis pas d’accord avec tout ce qu’on raconte sur ces milieux-là. Mais mourir comme ça, à 23 ans, pour une histoire politique, c’est un effondrement. On est censés vivre dans un pays civilisé. C’est ça qui me fait peur. Ce n’est pas Quentin seulement. C’est la normalisation de la violence.”

Un peu plus loin, un homme d’une cinquantaine d’années, prénom Gérard, veste sombre, regard clair, ne s’embarrassait pas de prudence. “Moi, je suis venu parce que j’en ai marre qu’on explique toujours que la violence vient d’un seul côté. Quand ça vient de l’extrême gauche, il y a toujours des excuses, toujours une sociologie, toujours une contextualisation. On nous a laissé ça pourrir. Et maintenant, on enterre un gamin.” Il insistait sur un point : l’impression d’impunité. “Ils se croient chez eux. Dans la rue, dans les facs, dans les médias. Et quand ça dérape, on fait semblant d’être surpris.”

Ces mots revenaient de bouche en bouche, avec des nuances, mais une même musique : trop longtemps, trop de tolérance, trop de petites lâchetés accumulées. Ici, le chagrin n’effaçait pas la colère. Il la rendait plus froide, plus dense.

“C’était un ami” : l’hommage des proches et le vide laissé

Au fil de la marche, certains portaient un visage qu’ils ne voulaient pas montrer. Pas par peur d’être reconnus pour une appartenance politique, mais parce qu’ils ne tenaient pas debout intérieurement. On les voyait au regard qui se dérobe, au souffle court, à cette façon de marcher comme si chaque mètre était un effort.

Un jeune homme, Thomas, 24 ans, parlait de Quentin comme on parle d’un frère. Il avait la voix cassée. “Les gens disent ‘militant’, comme si ça résumait tout. Quentin était surtout quelqu’un de droit. Il avait une douceur derrière le côté déterminé. Il aidait, il rendait service, il allait à l’église, il se souciait des autres. Ce n’était pas un fou de violence. Il ne méritait pas ça. Personne ne mérite ça.”

Il y avait, à l’arrière du cortège, une forme de silence protecteur autour de ceux qui l’avaient connu. Ils ne cherchaient pas à convaincre. Ils cherchaient juste à ne pas laisser son nom devenir un objet. L’obsession des proches, c’était la mémoire simple : un jeune, un visage, une vie, et une mort qui n’aurait jamais dû être possible dans un pays qui se prétend apaisé.

À mesure que l’on approchait du lieu de l’agression, le bruit du cortège diminuait encore. La foule s’épaississait. Les policiers resserraient. Les plus nerveux se taisaient. On sentait que le point final n’était pas un simple arrêt : c’était un face-à-face avec l’endroit. Avec ce que l’endroit symbolise désormais.

Là, une banderole a été déployée : “Adieu camarade”, avec le portrait de Quentin, et un chrisme. Un signe chrétien ancien, visible, assumé, posé comme une marque d’identité et de deuil.

Le détail aurait pu rester un détail. Il est devenu un épisode révélateur. Dès le lendemain, une chaîne du service public a présenté ce chrisme comme un symbole “détourné” par l’extrême droite. Et l’on a vu se répéter, presque mécaniquement, la vieille manœuvre : ne pas seulement commenter la marche, mais contaminer jusqu’aux signes. Comme si le deuil devait être filtré par une police du sens. Comme si même un symbole chrétien bimillénaire devait être réinterprété pour servir un récit.

Ce n’est pas ici une querelle d’érudits. C’est une question de réflexe idéologique. Beaucoup de participants l’ont vécu comme une tentative de salir par association : si un signe peut être “suspect”, alors la marche l’est ; si la marche l’est, alors la victime peut le devenir aussi, par ricochet. Non pas une fois, mais à l’infini. Une façon de dire : vous n’aurez jamais le droit à une douleur simple.

Une femme d’une soixantaine d’années, Anne, chapelet discret au poignet, résumait cela d’une phrase. “Ils voudraient nous enlever même nos prières. Ils ont peur de tout ce qui tient encore debout.”

Peur, haine, et sentiment d’impunité

Il faut le dire clairement : il y avait de la haine aussi, dans la marche. Pas une haine hystérique, pas la haine de ceux qui cassent pour casser. Plutôt une colère de fond, une haine froide, nourrie par l’idée que les autorités ont laissé s’installer une violence “acceptable” tant qu’elle se revendiquait “antifasciste”. Une colère contre des relais politiques, médiatiques, universitaires qui, selon eux, minimisent, excusent, relativisent.

Un étudiant, Mathias, 21 ans, disait ne pas être “de droite” mais être “fatigué du climat”. “À la fac, si tu n’es pas dans la ligne, tu te tais. Ce n’est pas toujours des coups, c’est la pression, l’intimidation, les étiquettes. Et puis un jour, ça bascule. Là, c’est un mort.” Il ajoutait, plus bas : “Si on ne met pas des limites, il y aura d’autres Quentin. Parce qu’ils ont compris qu’ils pouvaient tout se permettre.”

Cette phrase, “il y aura d’autres Quentin”, revenait souvent. Elle n’était pas prononcée comme un slogan, mais comme une inquiétude. Un pressentiment. La sensation qu’une frontière a sauté, et qu’on ne sait plus comment la remettre.

Dans la foule, certains citaient l’affaire des suspects mis en examen, d’autres parlaient du rôle de la “Jeune Garde”, d’autres, plus largement, dénonçaient une culture de l’impunité pour les groupes de rue d’extrême gauche. Beaucoup ne demandaient pas des discours. Ils demandaient un acte politique simple : reconnaître que la violence “antifasciste” n’est pas une excuse, et que le monopole de la violence légitime ne doit pas être abandonné à des bandes.

Le peuple qui se réveille, ou la fin de la peur de parler

Ce qui frappait, au-delà des mots, c’était la sensation d’un basculement psychologique. Une partie des gens présents ne venait pas pour “faire nombre” mais pour ne plus se taire. Comme si l’on sortait d’une période où l’on baissait les yeux pour éviter les ennuis.

Un artisan, Laurent, 39 ans, racontait : “Je ne manifeste jamais. Mais là, j’ai pris ma voiture, je suis venu. Parce que je vois le pays glisser. On a laissé l’extrême gauche prendre des positions partout, imposer une peur diffuse, et maintenant on s’étonne qu’il y ait des morts. Moi, je suis là pour dire : ça suffit.” Sa colère visait autant l’extrême gauche que l’État. “On paye des impôts, on respecte les règles, et on découvre que certains peuvent se comporter comme des milices. Si l’État ne tient plus, le pays se tend.”

La marche s’est déroulée pacifiquement, sans affrontement (pourtant, les journalistes présents en nombre n’attendaient que ça, très malsain, très pervers) mais la tension était visible. Des riverains hostiles, des gestes, des mots jetés depuis des fenêtres, des pancartes provocatrices. Le dispositif policier empêchait le contact. Il séparait des mondes. Et cette séparation disait quelque chose : la société française ressemble de plus en plus à une suite de blocs qui ne se parlent plus, qui se toisent, qui se méprisent.

Quand la marche s’est dissipée, Lyon a repris son rythme. Les cafés ont rouvert leurs terrasses. Les voitures ont reflué. Mais le climat n’était pas “comme avant”. Car ce qui s’est joué ici dépasse une manifestation : c’est la sensation d’une fracture politique et morale. Un jeune est mort. Et autour de cette mort, chacun a compris qu’il ne s’agissait plus seulement d’un fait divers. C’est une bataille pour la définition même du réel : qui a le droit de frapper, qui a le droit d’insulter, qui a le droit d’intimider, qui a le droit de dire “c’est mérité”.

Dans la rue Victor-Lagrange, à l’endroit où tout s’est arrêté pour Quentin, les derniers participants restaient quelques minutes, immobiles. Un homme murmurait : “On ne peut pas continuer comme ça.” Puis il s’est éloigné.

Ce n’était pas une fin. C’était un commencement. Une certitude, partagée ou redoutée : le temps où l’on pouvait traiter la violence politique comme un bruit de fond est terminé. Et désormais, chaque camp va tenter d’imposer son récit. Mais il restera ceci, brut, incontestable : un jeune de 23 ans est mort. Et une foule, à Lyon, a marché non seulement pour lui, mais pour dire qu’elle refuse que la peur change de camp sans que personne, en haut, n’ose enfin appeler les choses par leur nom.

Gaëtan L, avec YV.

Illustration : DR

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Une réponse à “À Lyon, la marche pour Quentin : silence lourd, colère froide et réveil d’un peuple [Reportage]”

  1. guillemot dit :

    Il est intéressant d’entendre certaines radios « aux ordres » dénonçant jusqu’à plus soif la présence de nazis avec croix gammée, salut nazi j’en passe et des meilleurs, peut être y en t il eus car il y a des idiots et des extrémistes dans tous les mouvements politiques mais à ce point la cela prouverait que ces mouvements de droite seraient cornaquer par des irresponsables . Il est préférable de se rappeler ce que faisait les bolchos sous Lénine , à savoir s’infiltrer dans les manifs dites réactionnaires et faire de la provocation en outrant au maximum les slogans du dit parti. A ce jeu là France Inter est champion olympique.

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