Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
Jean Carré était un pauvre orphelin, resté sans père ni mère, à l’âge de trois ou quatre ans. Mais il avait une marraine qui était riche et n’était pas mariée. Elle prit son filleul avec elle, et le fit élever dans sa maison comme s’il eût été son enfant. Quand il fut en âge de faire ses études, elle le mit au collège. Jean Carré aurait pu, tout aussi bien qu’un autre, devenir prêtre ou notaire. Mais il était né aventurier. Vers sa dix-neuvième année, quand il revint en vacances, il dit à sa marraine :
— Si vous m’aimez, vous ne me renverrez plus au collège.
— Tu as donc pris les livres en dégoût ?
— Je n’ai pas pris les livres en dégoût, marraine. Ce qui me déplaît, c’est d’être toujours assis, dans une salle où je m’ennuie.
— Quel état comptes-tu donc prendre, mon enfant ?
— Je voudrais être marin.
— Très bien, Jean Carré, dit la marraine. J’eusse préféré te voir établi près de moi. Mais je me suis promis de ne pas contrarier ta vocation. Tu veux être marin : sois marin. Je vais de ce pas te faire construire un solide bâtiment ; car je n’entends pas que mon filleul s’engage en qualité de simple matelot. Je tiens à ce que tu passes d’emblée capitaine. Tu choisiras toi-même ton équipage.
Quoique Jean Carré n’eût pas beaucoup travaillé au collège, il en savait cependant assez pour être reçu capitaine. Il prit son brevet, en attendant que le navire fût lancé.
Le jour du lançage, Jean Carré dit à celle qui avait toujours été si bonne pour lui :
— Vous êtes ma marraine. Soyez aussi la marraine de mon bateau.
On inscrivit donc sur l’arrière du bâtiment le nom de Barbaïka. Car ainsi s’appelait l’excellente femme.
Je ne vous dirai point si le navire était une goélette ou un trois mâts. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faisait honneur au chantier d’où il était sorti. De même, il pouvait se vanter d’avoir en Jean Carré un capitaine comme il s’en rencontre peu.
Voilà les voiles au vent et la Barbaïka en pleine mer. Dieu lui donne heureuse traversée !
Jean Carré avait résolu de faire dans la Méditerranée une campagne de deux ans.
Pendant les seize premiers mois, tout se passa à merveille. Beau temps, belle mer, bonne brise.
— Ce n’est pas le tout, dit un jour le jeune capitaine à son équipage. Vous devez avoir hâte de revoir le pays. Nous allons maintenant mettre le cap sur la Basse-Bretagne.
Ainsi fut fait.
Déjà la terre bretonne s’élevait à leurs yeux du fond de l’horizon.
— À genoux ! commanda Jean Carré, et remercions Dieu d’avoir béni notre voyage.
Mais une voix de matelot lui répondit de la vergue du grand mât :
— Le plus dur est encore à passer, capitaine. Je vois venir sur nous un navire qui ne promet rien de bon.
Jean Carré braqua sa longue-vue dans la direction indiquée.
— En effet, dit-il, nous allons avoir affaire à un « pilleur de mer ». Ohé ! les gars, tenons-nous prêts !
La Barbaïka hissa pavillon, mais le pilleur de mer continua de lui courir dessus, sans répondre à sa politesse.
— C’est bon ! gronda Jean Carré. Celui-ci a besoin qu’on lui donne une leçon. Il l’aura, et il la paiera cher.
Il avait à son bord une douzaine de pièces de canon de gros calibre, car la marraine avait bien fait les choses. Les douze pièces partirent à la fois. Le pilleur de mer, qui se croyait en présence d’un simple navire marchand, ne s’attendait pas à être bonjouré de la sorte. Il tourna trois fois sur lui-même, et coula.
Jean Carré n’était pas un mauvais homme. Il ordonna de mettre les chaloupes à l’eau, et sauva tout ce qu’il y avait de vivant sur le navire ennemi.
Or, les pirates avaient avec eux soixante jeunes filles remarquablement belles.
— D’où avez-vous eu ces filles ? demanda Jean Carré au chef des pirates.
— Nous les avons enlevées.
— Et où les emmeniez-vous ?
— J’allais les vendre.
Parmi ces beautés, se trouvait une princesse qui paraissait avoir au plus dix-sept ou dix-huit ans. Elle était fraîche, rosée, blonde, les yeux aussi limpides que le ciel. Elle avait avec elle sa femme de chambre qui ne la quittait jamais.
— Combien me vendriez-vous cette jeune princesse ? demanda Jean Carré.
— Puisque vous nous avez sauvés, je vous la céderai pour mille écus.
— Et la femme de chambre ?
— Je vous la donnerai par-dessus le marché. Seulement vous nous débarquerez sains et saufs au premier port.
— Marché conclu ! dit Jean Carré, et il paya incontinent les mille écus.
Au premier port, il débarqua les pirates sains et saufs.
Puis il fit voile vers le port où il devait désarmer. Là, il logea la princesse et sa femme de chambre dans le meilleur hôtel, les recommandant aux bons soins de l’hôtesse. Quant à lui, il se fit seller un cheval et piqua droit vers le manoir où demeurait sa marraine. Vous pensez si celle-ci le reçut à bras ouverts.
— Eh bien ! quoi de nouveau ? lui demanda-t-elle, après l’avoir étreint sur son cœur.
— Pas grand’chose, si ce n’est que j’ai fait un achat.
— Lequel ?
— J’ai peur qu’il ne soit pas de votre goût.
— Mais encore ?
— Accompagnez-moi, et vous verrez.
La marraine ne se fit pas prier. Arrivée à l’hôtel, elle vit la princesse et se prit pour elle d’une vive amitié.
— À quand la noce ? dit-elle, en se tournant vers Jean Carré.
— Quand il vous plaira, marraine.
— En ce cas, le plus tôt possible.
Quinze jours après, le mariage eut lieu. Croyez que ce fut une belle noce. Au bout de treize mois, la princesse accouchait d’un fils à qui l’on donna les noms de Jean-Barbaïk.
Le père, Jean Carré, vécut deux ans près de sa marraine, de sa femme et de son enfant, uniquement occupé de les aimer tous les trois. Mais, dans le cours de la troisième année, il commença à prendre un air d’ennui.
— Il te manque quelque chose, lui dit un jour sa marraine.
— Oui, il me manque la mer.
— Y songes-tu ? abandonner la femme, ton fils ! Je ne te parle pas de moi qui ne suis que ta marraine.
— Que voulez-vous ? Je ne suis pas fait pour vivre les pieds au feu, comme tant d’autres. Laissez-moi accomplir encore un voyage. Je vous reviendrai ensuite, et je ne vous quitterai plus.
— Tu jures au moins que ce voyage sera le dernier ?
— Je le jure.
— Pars donc.
Le soir même, la marraine annonça à la princesse que Jean Carré, pour la dernière fois, allait reprendre la mer.
— Eh bien ! dit la princesse, puisque cependant vous partez, faites peindre mon portrait, celui de notre enfant et celui de ma femme de chambre sur la poupe de votre navire. Il ne vous sera pas difficile, soit à l’aller, soit au retour, de relâcher dans le port de Londres. Relâchez-y, pour l’amour de moi. Là, vous amarrerez votre bâtiment au quai, non point par le nez, comme c’est l’usage, mais par derrière, de façon que les trois portraits puissent être vus des gens qui seront à terre. C’est tout ce que j’exige de vous. Je pense que vous m’accorderez cette satisfaction en échange du chagrin que vous me causez en partant.
— Je vous l’accorderai, répondit Jean Carré.
Et, à l’aller, il ordonna en effet à ses matelots de relâcher dans le port de Londres. Le navire y fut amarré au quai, comme l’avait souhaité la princesse.
Or, le roi et la reine d’Angleterre avaient un grand jardin dont la terrasse dominait le quai, et d’où ils assistaient à toutes les entrées comme à toutes les sorties de navires.
— Hum ! dit, ce matin-là, le roi à la reine, vois-tu ce bâtiment qui vient d’arriver.
— Oui !… pourquoi ?
— Ne remarques-tu pas qu’il a le derrière là où il devrait avoir le nez ?
— Si bien.
— Il faut que ce soit un fameux imbécile qui le commande. Descendons de la terrasse. Je veux l’aller trouver de ce pas. Il ne sera pas dit qu’un navire aura été impunément amarré d’aussi sotte façon à mon quai de Londres.
Le roi était très en colère.
— Quel est l’idiot de capitaine qui commande ici ? demanda-t-il, quand il fut près de la Barbaïka.
— Il s’appelle Jean Carré, répondit le mousse. Mais si vous avez à lui parler, vous ferez bien de vous montrer plus poli, car il a l’oreille chatouilleuse.
Pendant ce colloque, la reine dévisageait, avec curiosité d’abord, puis avec étonnement, les figures peintes à l’arrière du navire.
— Au lieu de te fâcher, dit-elle à son mari en le tirant par le bras, regarde donc ces trois portraits. Ne jurerait-on pas que celle-ci est notre fille, et celle-là sa femme de chambre ? Par exemple, je ne m’explique pas comment cet enfant se trouve entre elles deux. Tout ceci est bien étrange. Informe-toi poliment auprès du capitaine. Si tu t’emportes, nous n’apprendrons rien. Tu devrais savoir que quand tu es en colère, tu ne fais que des bêtises.
Justement, Jean Carré venait de paraître sur le pont.
— Pardon, monsieur le capitaine, dit le roi, en soulevant son chapeau, seriez-vous assez aimable pour me dire comment ces portraits sont tombés en votre possession ?
— Parbleu ! c’est moi qui les ai fait faire.
— Mais, les originaux, alors ?
— Celle-ci est ma légitime épouse, celle-là sa femme de chambre. Quant à l’enfant, je me vante d’être son père.
— Comment ! celle-ci est votre légitime épouse ! s’écria la reine ; embrassons-nous donc, car vous êtes mon gendre.
— Embrassez-moi aussi ! s’écria le roi.
— Du diable, fit Jean Carré, si je m’attendais à avoir de la famille dans la ville de Londres !
Il n’en embrassa pas moins le roi et la reine.
Puis il leur raconta comment il avait acheté leur fille à un pirate, et comme quoi il en avait fait sa femme.
— Tout est bien, dit le roi, du moment que notre fille est vivante. Voici plus de deux ans que nous la pleurions comme morte. Ça, mon gendre, vous allez passer quelque temps auprès de nous, afin que nous fassions plus ample connaissance. Je veux que vous logiez dans mon palais. Votre second vous remplacera dans le commandement du navire. Je me charge de l’entretien de l’équipage.
— Soit ! répondit Jean Carré. Et il suivit au palais ses beaux-parents. Deux mois durant, il mena large vie. Le roi tint à honneur de lui faire visiter tout le royaume, et pas à pied, je vous le promets.
Un jour qu’ils arrivaient dans une grosse bourgade, ils trouvèrent les rues pleines de monde.
— Que signifie tout ce rassemblement de peuple ? demanda Jean Carré.
Ils s’avancèrent jusqu’au cœur de la foule. Un spectacle horrible s’offrit à eux. Deux robustes gaillards traînaient un cadavre, en le tirant chacun par une jambe. La tête du supplicié sonnait sur le pavé, sourdement. La populace lui jetait de la boue, à poignées.
— En quel pays sommes-nous donc ! s’écria Jean Carré d’une voix de tonnerre. Est-ce là le respect que l’on doit à un mort ?
Un des deux hommes qui traînaient le cadavre répondit :
— Celui que voici n’avait pas payé ses dettes avant de mourir. C’est pourquoi nous le traitons de la sorte. Cela s’est toujours fait, parmi nous, et cela se fera toujours. Les mauvais débiteurs sont comme la mauvaise herbe. Il ne suffit pas qu’ils meurent. Il faut que leur exemple ne puisse pas porter graine. Ce que vous voyez n’est rien encore. Lorsque nous aurons halé cet homme jusqu’à une carrière qui est là-bas, nous le couperons en morceaux aussi menu que chair à pâté, et, ces morceaux, nous les éparpillerons, pour qu’ils deviennent promptement la pâture des animaux sauvages et des oiseaux de proie.
— En Basse-Bretagne, grommela Jean Carré, c’est vous que l’on mettrait en pièces. À combien se montaient donc les dettes que ce malheureux a laissées après lui ?
— À cent francs.
— Eh bien ! les voilà, vos cent francs ! Au moins sa dépouille m’appartient-elle ?
— Oui, et libre à vous d’en faire ce qu’il vous plaira.
— Je la ferai enterrer pompeusement, afin de vous montrer, à vous autres Anglais, comment les Bretons traitent les morts.
Le roi était là qui écoutait, mais qui n’osait rien dire, ne voulant pas être désagréable à ses sujets, encore moins à son gendre.
Jean Carré fit faire l’enterrement, suivant les usages du pays, et en régla tous les frais. Puis il commanda aux tailleurs de pierre les plus renommés une tombe magnifique sur laquelle furent inscrits le nom du mort et le sien.
Le roi, un peu inquiet, lui dit :
— Nous pourrions peut-être nous en retourner maintenant du côté de Londres ?
— Ma foi, oui ! répondit Jean Carré. Ce que nous venons de voir ici ne m’engage nullement à poursuivre.
Ils rebroussèrent chemin.
De retour à Londres, Jean Carré annonça à ses beaux-parents qu’il commençait à trouver le temps long, depuis si longtemps qu’il n’avait vu sa femme. Il avait grande hâte aussi de rentrer à bord de la Barbaïka.
— Vous partirez, lui dit le roi, mais non sur le navire qui vous a amené. Rappelez-vous que vous êtes mon gendre. Le gendre du roi d’Angleterre ne saurait voyager sur un navire de trois cents tonneaux, comme un simple maître au cabotage. Je vais donner l’ordre à mon escadre de se tenir prête. Elle sera toute à votre disposition. L’amiral en chef lui-même ne sera vis-à-vis de vous que comme un matelot par rapport à son capitaine.
Aux yeux de Jean Carré, toute l’escadre du roi d’Angleterre, avec ou sans amiral, ne valait point la Barbaïka. Mais, au moment de quitter beau-père et belle-mère, il ne voulut pas leur causer de chagrin.
Il s’embarqua donc sur le vaisseau-amiral.
De quoi il eut à se repentir amèrement.
À bord de ce vaisseau-amiral, il y avait comme pilote un grand juif, assez bel homme, mais que je n’eusse pas acheté deux liards.
Le soir du premier jour de traversée, Jean Carré ne fut pas peu surpris de voir que les autres bâtiments de l’escadre gagnaient de vitesse celui qu’il montait. C’était cependant un fier navire, merveilleusement gréé.
— Ça, dit-il au juif, d’un ton courroucé, d’où vient que nous marchons à la traîne ? Le bateau a tout ce qu’il faut pour « aller de l’avant ». Vous êtes un mauvais pilote !
— Je ne suis pas un mauvais pilote. Comment gouverner, quand le gouvernail n’est pas à sa place ?
— Vous me ferez quinze jours de fers. Le gouvernail était bien à sa place, quand nous avons appareillé.
— Jugez-en vous même !
— C’est ce que nous allons voir.
Comme Jean Carré se penchait pour voir, le juif le saisit par les pieds et lui fit faire la culbute par-dessus bord.
— Au secours ! Au secours ! cria le pauvre capitaine. Hélas ! il ne lui restait qu’à périr lamentablement. La mer était grosse. Il roulait, à moitié enseveli, dans l’entre-deux des lames. Le juif avait si lestement fait son coup que personne, ne s’était aperçu de la disparition du gendre du roi. D’ailleurs, l’amiral se fût assez peu soucié de le repêcher. Il n’était déjà que trop vexé d’avoir à obéir à un simple capitaine de la marine bretonne.
Le vaisseau continua donc sa route, comme si de rien n’était.
— Il faut mourir ! se dit Jean ; et, en attendant d’être englouti, il se mit à réciter une courte prière.
En ce moment, une haute vague le souleva.
Il jeta autour de lui, sur la grande mer, le regard désolé de ceux qui sombrent.
Et voici qu’il vit venir vers lui, marchant sur les flots, la silhouette d’un homme. Et l’homme lui dit, d’une voix douce :
— Ne sois plus navré, mon pauvre Jean ! S’il y a des gens qui trahissent, il y en d’autres qui se souviennent.
— Comment ne serais-je pas navré ? Je n’embrasserai plus ni ma marraine, ni ma femme, ni mon fils ! Je leur avais promis, en les quittant, que ce voyage serait le dernier. Je ne croyais pas si bien dire !
— Prends courage ! Je viens pour te sauver.
L’homme surnaturel tendit la main à Jean Carré.
— Monte sur mon dos, dit-il.
Jean Carré obéit.
L’homme se mit de nouveau à marcher sur la mer. Il cheminait dans le creux des vagues, comme un laboureur dans un sillon.
Il emporta ainsi Jean Carré jusqu’à une île rocheuse, mais verte, dont nul capitaine n’avait jamais eu connaissance. Il l’y déposa à l’ombre d’un arbre de palmes.
— Là, camarade, lui dit-il. Ce que tu as de mieux à faire pour le moment, c’est de sécher tes habits. Vois, le soleil est chaud. Dans une heure ou deux tu n’auras plus un fil de mouillé, et tu auras pris quelque repos, Nous continuerons alors notre route.
— À votre gré.
Le chemineur-de-mer disparut. Jean Carré, resté seul sous les hautes palmes qu’agitait une brise douce, ne tarda pas à s’endormir.
Ne troublons pas son sommeil !…
Pendant ce temps, l’escadre du roi d’Angleterre voguait à pleines voiles vers les côtes de Basse-Bretagne.
À mesure qu’on en approchait, l’amiral se sentait ennuyé grandement. Que dire à la princesse ? Comment lui révéler la chose fatale ? Il y a, même pour les amiraux, des passes difficiles. Celui-ci n’était pas fâché de la disparition de Jean, mais il déplorait d’avoir à l’annoncer. Quant au juif, il affectait un air navré. Au fond de son cœur, il jubilait.
Lorsqu’on eut abordé, la flotte hissa le drapeau noir. La princesse qui se promenait dans ses domaines, avec son enfant sur les bras, aperçut au loin cette forêt de mâts et de vergues, ainsi que les flammes de deuil qui flottaient à leurs drisses.
Elle tomba à genoux, l’âme frappée d’un pressentiment. À ce moment, l’amiral s’avançait vers elle, chapeau bas.
— Princesse, commença-t-il…
— Inutile de poursuivre, Jean Carré est mort, n’est-ce pas ?
— Comme vous dites, princesse !
— Retournez donc au pays d’où vous venez.
— Sans vous ?
— Devant la grande mer, je fais ce serment. Rapportez-le à mon père. Je jure de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort m’aura réunie à Jean Carré !
Ce soir même, l’amiral reprenait le large.
Mais le juif, lui, avait déserté.
À la trouble-nuit, comme les vaisseaux avaient déjà dépassé la ligne bleue de l’horizon, il faisait son entrée au manoir de Kerdéval où demeuraient ensemble la marraine de Jean Carré et sa veuve.
Il les trouva qui pleuraient enlacées.
— Faites excuse, dit-il dès le seuil, moi seul, je sais comment celui que vous pleurez a péri. J’ai vu l’amiral le jeter par-dessus bord.
Et il se prit à larmoyer, avec une désolation en apparence si vraie que sa douleur fit diversion à celle des deux femmes.
— Approchez-vous du feu ! dirent-elles.
Il raconta qu’il avait déserté, pour ne plus vivre sous les ordres d’un homme aussi criminel que l’amiral. Bref, il sut si bien se concilier les bonnes grâces de la marraine et de la veuve, qu’on le pria d’accepter l’hospitalité dans la maison. Croyez qu’il mit à profit son séjour. À force de parler de Jean Carré, sur un ton de douloureuse sympathie, il finit par s’insinuer dans le cœur de la pauvre princesse. Elle toléra la cour qu’il lui faisait, accepta de devenir sa femme. Non qu’elle eût oublie Jean Carré. Bien au contraire, elle pensait être fidèle à sa mémoire en lui donnant pour successeur un homme qui avait sans cesse son éloge à la bouche. La marraine elle-même avait été séduite par ce misérable juif. Elle fut la première à encourager la princesse à l’épouser. Le mariage fut décidé. Il ne restait plus à faire que les derniers préparatifs.
… — Eh bien ! Jean, tes effets sont-ils secs ? demandait à Jean Carré, ce matin-là, l’homme surnaturel.
Jean Carré ouvrit péniblement un œil, puis l’autre.
— Sapristi ! s’écria-t-il, je viens de faire un bon somme !
Il essaya de se mettre sur son séant. Il ne le put. Sa tête toujours retombait en arrière.
— Qu’est-ce que j’ai donc ?
— Tu as que tes cheveux et ta barbe ont tellement poussé, depuis que tu es étendu là, qu’ils ont pris racine dans le sol.
— C’est, ma foi, vrai ! Comment cela se fait-il ?
— Parce qu’il y a deux ans que tu dors, répondit tranquillement l’étranger[194].
— Deux ans !
— Pas un jour de plus, pas un jour de moins. J’aime à croire que te voilà suffisamment reposé.
— Je dois l’être.
— Il faut que tu le sois, car tu n’es pas au bout de tes peines. Remonte sur mes épaules, que nous nous mettions de nouveau en chemin.
L’un portant l’autre, ils traversèrent la mer brumeuse. L’homme surnaturel marcha sur les eaux trois jours et trois nuits. Le jour, une colonne d’écume blanche cheminait devant lui, pour lui montrer la route. La nuit, c’était une claire étoile.
La troisième nuit, il dit à Jean Carré :
— Reconnais-tu cette terre ?
— Oui, c’est celle où je suis né.
— Tu n’as plus besoin de moi. La grève commence ici. Ne t’attarde point. Rends-toi directement à Kerdéval. Tu y trouveras ta femme en train de se remarier avec le juif qui te jeta naguère à la mer. Ne coupe ni tes cheveux, ni ta barbe. Fais-toi embaucher parmi les serviteurs de la maison, pour n’importe quelle besogne. Je sais que l’on est en quête d’un fendeur de bois. Tu pourras te proposer comme tel. Et maintenant, avant que je t’abandonne à ton sort, dis-moi, Jean Carré, aurai-je le droit, si on me le demande, d’affirmer que je t’ai rendu service ?
— Tu as le droit de le proclamer en tout lieu. Moi-même je n’y faillirai point.
— Béni sois-tu pour cette parole ! Elle m’ouvre le paradis. Je suis le mort dont tu payas jadis les dettes et à qui tu fis donner la sépulture. À mon tour, j’avais contracté une dette envers toi. Tu m’as délivré quittance. Je suis désormais sauvé. Bon voyage, Jean Carré, et merci !
— C’est à moi de te remercier ! s’écria Jean Carré, mais il n’y avait déjà plus sur la grève que lui et son ombre que la lumière de la lune découpait sur le sable.
Pour arriver plus vite à Kerdéval, il prit un sentier de traverse. La porte du manoir était encore close. Il dut attendre, assis sur les marches du seuil, que l’aube se fût levée, et, avec l’aube, les servantes.
— Excusez-moi, dit-il alors, je suis un homme de bonne volonté. Je suis prêt à accepter beaucoup de travail en échange d’un peu de pain.
Il s’adressait en ces termes à sa marraine. Il la reconnaissait bien, mais elle ne pouvait le reconnaître, à cause de ses cheveux qui lui pendaient dans le dos et de sa barbe qui s’étalait sur sa poitrine. D’ailleurs, la vue de la vieille avait baissé, par l’effet naturel de l’âge et aussi parce qu’elle n’avait cessé depuis la prétendue mort de Jean Carré de verser sur lui d’amères larmes.
— Entrez, brave homme, dit-elle. Savez-vous fendre le bois ?
— Vous en jugerez, si vous m’employez.
— Vous allez d’abord manger une écuellée de soupe, puis vous vous rendrez à la forêt que vous voyez là-haut, sur le penchant de la montagne. Vous y trouverez des troncs abattus. Vous en ferez des bûches. On signe ce soir le contrat de ma filleule. Je voudrais que vous eussiez fendu assez de bois pour le feu de joie qui doit précéder la cérémonie.
— Reposez-vous-en sur votre serviteur. Vous serez satisfaite de lui.
Voilà Jean Carré d’avaler sa soupe et de partir pour la forêt.
Quand il se fut éloigné, la vieille marraine dit :
— À en juger d’après sa longue barbe, ce doit être quelque ermite qui s’est condamné, par esprit de mortification, à aller de porte en porte mendier du travail.
Ce fut l’avis de chacun.
La femme de chambre de la princesse avait charge de promener le petit Iannik, tous les jours, entre midi et quatre heures. Elle le conduisait d’ordinaire aux champs où l’enfant s’amusait fort à regarder travailler les hommes. Ce midi-là, elle lui dit :
Je vais te faire voir un bel ermite qui fend du bois, pour mériter le ciel.
Ils se rendirent donc à la forêt, où Jean ne perdait pas son temps, car on entendait de loin le bruit de sa hache s’enfonçant dans les troncs d’arbres.
Dès qu’il fut en présence du prétendu ermite, l’enfant se mit à le dévisager fixement. Puis, cet examen terminé, il dit d’une voix tranquille, avec un air sérieux :
— C’est vous, mon père, qui peinez dur ! Vous abattez à vous seul autant de besogne que trois journaliers ensemble.
— Que dis-tu là, mon enfant ? Je ne suis pas ton père.
— Ne parlez pas ainsi : les autres ne le savent pas, mais moi je le sais.
Jean Carré se mit à rire.
— Tenez ! reprit l’enfant, vous avez à la joue une fossette toute semblable à la mienne. Je la vois bien, malgré votre barbe.
La femme de chambre n’était pas intervenue dans ce colloque. Mais la dernière remarque de l’enfant l’avait frappée.
— Maman ! s’écria le petit Iannik en rentrant au château, maman ! j’ai vu mon père.
— Hélas ! mon enfant, il y a plus de deux ans que ton père est mort.
— Mon père n’est pas mort. Vous pouvez me croire, quand je vous affirme qu’il est bien vivant.
— Je l’affirmerais volontiers moi-même, prononça la femme de chambre. Elle raconta à sa maîtresse ce qui s’était passé dans la forêt. La princesse en fut toute troublée. Elle n’avait pas cessé d’aimer Jean, mais elle avait une peur mortelle que tout ceci ne fût qu’un leurre. Elle alla trouver la marraine et en causa avec elle.
— Faisons toujours venir l’ermite, dit la marraine.
Jean fut mandé au château. Il y arriva, les yeux baignés de larmes.
— Pourquoi pleurez-vous ? lui demanda-t-on.
— Je pleure de joie. On a bien raison de dire que c’est sur les lèvres des enfants que Dieu a mis la meilleure des sagesses.
Il fit alors le récit de son aventure, sans rien omettre, ni la perfidie du juif, ni l’efficace reconnaissance du mort.
La femme de chambre courut au village voisin et en ramena barbier et perruquier. Jean Carré ne tarda pas à sortir de leurs mains identiquement pareil à ce qu’il était deux années auparavant. On lui fit alors prendre un bain et on le revêtit de son habit de mariage que sa femme avait pieusement conservé dans son armoire en souvenir de lui.
Comme bien vous pensez, le juif n’était au courant de quoi que ce fût. Il surveillait dans la cour les apprêts du feu de joie, donnant des ordres à chacun, du ton insolent d’un parvenu, et se carrant déjà dans son orgueil de futur maître de la maison.
Sans cesse arrivaient des voitures, bondées de parents, éloignés ou proches. Le juif les recevait à mesure, s’empressait, faisait l’aimable. Les gendarmes du chef-lieu de canton étaient là aussi ; on les avait convoqués, un peu pour assurer l’ordre, mais surtout pour rehausser l’éclat de la cérémonie nuptiale qui devait se célébrer le lendemain.
Soudain, on vit descendre la princesse. Elle prit à part le brigadier et lui chuchota quelques mots à l’oreille.
C’est entendu ! répondit le chef des gendarmes.
Et il commanda de mettre le feu au bûcher.
La flamme s’éleva, pétillante et claire. À ce moment, Jean Carré apparut, tenant son fils par la main, et suivi de sa marraine. Ce fut un vrai coup de théâtre. Le juif était devenu couleur vert-chou. Deux gendarmes l’empoignèrent par sa veste et le précipitèrent dans le brasier. Il y flamba comme une simple allumette.
Les invités ne perdirent rien à cela. Au lieu d’une noce, ce fut un retour de noce. Au lieu d’un repas, il y en eut vingt. Huit jours durant, les broches tournèrent, les tonneaux coulèrent, les gens mangèrent, burent, se vidèrent et recommencèrent. Il n’y eut personne de mécontent de voir le vrai maître remis en possession de sa femme et de ses biens, si ce n’est peut-être le juif, mais celui-là n’est jamais venu se plaindre. Du feu de Kerdéval il a dû passer au feu de l’enfer où il continue de cuire, espérons-le, pour l’éternité.
La princesse, on s’en souvient, avait juré de ne retourner en Angleterre que lorsque la mort l’aurait réunie à Jean Carré. Jean Carré pensa que la condition exigée avait peut-être été remplie, puisqu’en somme c’était grâce à un mort qu’il avait pu rejoindre sa femme. La marraine fut de son avis. Ils s’embarquèrent donc tous pour Londres. Mais le roi et la reine de ce pays ayant trépassé peu après, Jean Carré, sa femme et sa marraine, regagnèrent leur château de Basse-Bretagne où désormais ils vécurent heureux. Puissiez-vous avoir bonheur égal, à moins de frais[195].
Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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