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Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.
L’Anaon
Le peuple immense des âmes en peine s’appelle l’Anaon.
Lorsqu’on n’a plus à se servir du trépied, il est[173] mauvais de l’oublier au feu.
Pa chomm ann trebe war ann tân,
Ann Anaon paour a ve en poan.
Quand reste le trépied sur le feu,
Les pauvres âmes sont en peine.
Si le trépied reste au feu, alors qu’on n’en a plus besoin, il faut avoir soin de placer dessus un tison allumé, afin d’avertir les morts, qui voudraient s’y asseoir, que le trépied est encore brûlant. Les morts ont toujours froid et cherchent constamment à se glisser jusqu’au foyer, où ils s’assoient sur le premier objet venu. Il importe de leur éviter des méprises douloureuses.
Il n’est pas bon de balayer la maison, après le coucher du soleil. On risquerait de balayer, avec la poussière, les âmes des morts qui, à cette heure-là, obtiennent souvent la permission de rentrer dans leur ancien logis.
Surtout, si le vent fait rentrer la poussière, il faut se donner bien garde de la rejeter dehors une seconde fois.
Les gens qui manquent à ces prescriptions ne peuvent dormir, sans être, à tout moment, réveillés en sursaut par les âmes défuntes.
Quand on balaye le soir, on chasse la sainte Vierge qui fait sa tournée pour savoir dans quelles maisons elle peut laisser rentrer ses âmes préférées. (Comte de Villiers de l’Isle-Adam, recteur de Ploumilliau, Côtes-du-Nord.)
Les enfants morts sans baptême errent dans l’air sous la forme d’oiseaux. Ils ont un petit cri plaintif comme un vagissement. On les prend souvent pour des oiseaux véritables ; mais les vieilles gens ne s’y trompent point. Ils attendent ainsi, disséminés dans l’espace, que vienne la fin du monde. Saint Jean le Baptiseur leur administrera alors le sacrement qui leur manque : après quoi, ils voleront tout droit au ciel. Les saintes avant d’entrer au Paradis peuvent passer par les limbes pour voir leurs enfants, morts sans baptême, les saintes surtout qui ont beaucoup prié pour les âmes abandonnées.
Certaines âmes sont condamnées à faire pénitence jusqu’à ce qu’un gland, ramassé le jour de leur mort, soit devenu un plant de chêne propre à quelque usage.
Tel fut le cas de Jouan Caïnec. Mais Jouan Caïnec avait été, de son vivant, un homme avisé, et il lui en était resté quelque chose après sa mort. Le gland, semé le jour de son trépas, ne fut pas plus tôt hors de terre qu’il coupa la jeune pousse et en fabriqua une « cheville de voiture ». Grâce à ce stratagème, il n’eut pas longtemps à rôtir dans les flammes.
D’autres âmes sont condamnées à faire des mottes de tourbe, en quantité suffisante pour chauffer trois ans durant le purgatoire ; d’autres encore à couper de l’ajonc, pendant un nombre fixé d’années, pour chauffer le feu du purgatoire.
Celles qui autrefois écourtaient leurs prières du matin ou du soir et allaient à leur ouvrage ou gagnaient leur lit sans prendre le temps de dire l’Amen final, errent par les chemins abandonnés, en murmurant des patenôtres. Arrivées à la dernière phrase, elles s’interrompent tout à coup et ne parviennent jamais à trouver le mot qui achève la prière.
Par exemple, on les entend qui répètent désespérément :
— Sed libera nos a malo !.… sed libera nos a malo ! …
Elles ne seront délivrées que le jour où quelque vivant aura assez de courage et de présence d’esprit pour leur répondre :
— Amen !
Si on dit cependant ses prières par les chemins et que le mot que cherche l’âme en peine, on le dise, l’âme est sauvée.
Il en est d’autres, parmi les âmes, qui accomplissent leur pénitence sous la forme d’une vache ou celle d’un taureau, suivant le sexe qu’elles avaient de leur vivant. Les âmes de riches sont parquées dans des champs stériles où ne poussent que des cailloux et quelques herbes maigres. Les âmes de pauvres trouvent à brouter abondamment dans des pâtures opulentes où il ne manque ni trèfle, ni luzerne. Elles ne sont séparées les unes des autres que par un muret en pierres sèches. La vue des pauvres si libéralement traités, ajoute encore à l’amertume des riches, de même que la misère de ceux-ci rend plus savoureuse la joie de ceux-là. En vérité, à quoi servirait l’autre monde, s’il n’était pas l’opposé du nôtre[174] ?
Quand on va pour franchir un talus planté d’ajonc, il faut avoir soin, au préalable, de faire quelque bruit, de tousser par exemple, pour avertir les âmes qui y font peut-être pénitence et leur permettre de s’éloigner. Avant de commencer à couper un champ de blé, on doit dire : Si l’Anaon est là, paix à son âme.
M. Dollo[175] se promenait un jour à la campagne, en compagnie d’un monsieur de la ville. Le chemin qu’ils suivaient était bordé d’une double haie d’ajoncs. Le monsieur, tout en marchant, s’amusait à étêter à coups de canne les pousses qui dépassaient les autres. Le vénérable Dollo lui prit brusquement le bras et lui dit :
— Cessez ce jeu, songez que des milliers d’âmes accomplissent leur purgatoire, parmi les ajoncs et que vous les troublez dans leur pénitence…
Aussi pressées que les brins d’herbe dans les champs ou que les gouttes d’eau dans l’averse sont les âmes qui font sur terre leur purgatoire.
Tant qu’il fait jour, la terre est aux vivants ; le soir venu, elle appartient aux âmes défuntes. Les honnêtes gens font en sorte de dormir, toutes portes closes, à l’heure des revenants.
Il est bon de laisser couver un peu de feu sous la cendre, pour le cas où le mort voudrait revenir se chauffer au foyer de son ancienne demeure.
Il est, dans l’année, trois circonstances, trois fêtes solennelles où tous les morts de chaque région se donnent rendez-vous :
1o La veille de Noël[176] ;
2o La nuit de la Saint-Jean ;
3o Le soir de la Toussaint.
La nuit de Noël, on les voit défiler par les routes en longues processions. Ils chantent avec des voix douces et légères le cantique de la Nativité. On croirait, à les entendre, que ce sont les feuilles des peupliers qui bruissent, si, à cette époque de l’année, les peupliers avaient des feuilles.
À leur tête marche le fantôme d’un vieux prêtre, aux cheveux bouclés, blancs comme neige, au corps un peu voûté. Entre ses mains décharnées, il porte le ciboire.
Derrière le prêtre vient un petit enfant de chœur qui fait tinter une minuscule clochette.
La foule suit, sur deux rangs. Chaque mort tient un cierge allumé dont la flamme ne vacille même pas au vent.
On s’achemine de la sorte vers quelque chapelle abandonnée et en ruines, où ne se célèbrent plus d’autres messes que celles des âmes défuntes.
Illustration : DR
[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.
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