À l’angle de Lavalle et Callao, les lignes de fracture argentines

Au café Los Galgos, à l’angle de Lavalle et Callao, les conversations ont parfois la densité d’un séminaire. J’étais installé non loin de deux hommes d’âge mûr, vestes sombres, diction posée, qui disséquaient le discours de Javier Milei devant le Parlement quelques jours plus tôt. Je n’intervins point. L’oreille aux aguets, je laissai courir leurs phrases, tout en noircissant mon carnet. Ce qu’ils disaient éclaire, mieux que mille tribunes, les ressorts d’une Argentine en recomposition.

Le premier point qu’ils évoquèrent concernait la politique étrangère du président libertarien. L’alignement presque démonstratif de Javier Milei sur Washington et Jérusalem ne relève pas seulement d’une inclination personnelle ou d’un simple choix doctrinal. Il rompt avec une tradition diplomatique profondément enracinée dans une partie du pays, celle des milieux catholiques, nationalistes et péronistes de droite, qui ont longtemps considéré que l’Argentine devait se tenir à distance des querelles des grandes puissances. Dans cette culture politique héritée du vieux justicialisme, la nation ne devait appartenir à aucun camp, mais conserver la liberté de manœuvrer entre eux, avec la prudence d’un navire qui connaît les courants et refuse de se laisser entraîner par l’un d’eux. L’alignement proclamé par Milei apparaît ainsi, pour ces secteurs de l’opinion, moins comme une stratégie que comme une rupture avec une vieille école diplomatique argentine, faite d’autonomie jalouse et d’équilibres soigneusement entretenus.

Il faut toutefois comprendre que, pour une partie des Argentins, cet alignement se lit à la lumière d’une mémoire tragique. L’attentat contre l’AMIA en 1994, attribué à des responsables iraniens, demeure une plaie ouverte. Là où un observateur européen ne verrait qu’un zèle idéologique, l’Argentin perçoit une manière de solder des comptes non réglés avec le terrorisme international. La politique extérieure devient ainsi un chapitre de la mémoire nationale.

Sur le front intérieur, le discours fut d’une virulence marquée contre Cristina Fernández de Kirchner. Pour un lecteur français, il convient de rappeler que le kirchnérisme, né avec Néstor Kirchner au début des années 2000 puis prolongé par Cristina, constitua une forme de péronisme interventionniste, centralisateur et fortement personnalisé. Fondé politiquement sur une alliance avec des secteurs de l’extrême gauche et accompagné d’une promotion appuyée des causes sociétales woke, il structura durablement la vie publique à gauche, à la manière dont le gaullisme façonna longtemps la droite française.

Pendant plus d’une décennie, le kirchnérisme offrit à une large fraction de la société un récit cohérent, mêlant souveraineté économique, redistribution et confrontation avec les élites traditionnelles, alignement avec l’Iran, Cuba, le Venezuela, la Russie et la Chine. Puis vinrent l’usure, les accusations de corruption, la crise économique persistante, l’inflation délirante. Aujourd’hui, certains sondages suggèrent qu’une part croissante de l’opinion estime ce cycle achevé. Le mouvement se fracture, notamment dans la province de Buenos Aires, cœur démographique et électoral du pays.

C’est ici que la stratégie de Milei prend tout son relief. En maintenant l’ancienne présidente au centre du jeu, en la désignant comme l’ennemi principal, il soude ses troupes. La politique, selon la leçon bien connue de Carl Schmitt, s’organise autour de la distinction entre l’ami et l’ennemi. Tant que le kirchnérisme demeure la figure repoussoir, le camp non péroniste conserve un ciment commun. La disparition de cet adversaire pourrait, paradoxalement, affaiblir la cohésion de la majorité présidentielle.

Toutefois, mes deux voisins insistaient sur un autre acteur, trop peu commenté en Europe, la vice-présidente Victoria Villarruel. Élue aux côtés de Javier Milei sur le même ticket en 2023, elle s’en est progressivement éloignée au point que leur relation apparaît aujourd’hui comme l’une des fractures silencieuses du pouvoir. Catholique revendiquée, issue d’un courant nationaliste, elle incarne une sensibilité très différente de celle du président libertarien. Son ancrage dans des milieux attachés à l’ordre, à la mémoire des forces armées et à une conception traditionnelle de la nation lui confère un rôle singulier dans le paysage politique argentin. Là où Milei parle le langage abrupt du libertarianisme économique, Villarruel touche un électorat conservateur, patriote et souvent péroniste de tradition, qui vomit le progressisme kirchnériste et n’aime pas l’orthodoxie économique des libertariens. Pour cette droite diffuse, longtemps orpheline, la vice-présidente pourrait devenir un point de cristallisation, un pôle de regroupement possible si les recompositions politiques annoncées par l’épuisement du kirchnérisme venaient à s’accélérer.

Dans un paysage où le kirchnérisme s’effrite et où le macrisme hésite, Villarruel pourrait devenir le point de ralliement d’un péronisme de droite, attaché à la souveraineté mais rétif aux excès libertariens. Elle dispose, au Sénat, d’une visibilité institutionnelle non négligeable. Si les tensions internes au pouvoir devaient s’accentuer, sa figure offrirait une alternative crédible à ceux qui souhaitent conjuguer ordre, identité nationale et pragmatisme social.

Il ne s’agit point d’annoncer des ruptures imminentes. L’Argentine a l’art des équilibres instables. Toutefois, l’existence de ce pôle catholique et nationaliste modifie la donne. Milei, en radicalisant le conflit avec Cristina, consolide son camp à court terme. À plus longue échéance, il devra composer avec une droite qui ne se réduit pas au libertarianisme économique et qui trouve, dans la vice-présidente, une incarnation possible.

En quittant Los Galgos, je songeais que l’Argentine ressemble à ces estuaires bretons où les courants contraires se heurtent sans jamais s’annuler. Sous la surface, les forces travaillent en silence. Le tumulte des discours masque souvent des recompositions plus profondes. Ici comme ailleurs, la politique n’est pas seulement affaire de tribune. Elle est aussi une géographie des fidélités, des mémoires et des attentes inassouvies.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
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[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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