La Légende de la Mort (Anatole le Braz) racontée chaque jour sur Breizh-info.com : La rancune du premier mari

Voici un nouvel extrait de La Légende de la mort en Basse-Bretagne, recueillie par Anatole Le Braz, pour accompagner jour après jour les lecteurs de Breizh-info.

Mon frère était un piqueur de pierres si renommé que tous les grands chantiers de Bretagne se le disputaient. Aussi était-il souvent absent, et pour de longs mois. Par exemple, il ne laissait jamais passer une année, sans venir voir notre père… Notre père ! Ah ! que ne l’avez-vous connu ! C’est celui-là qui vous en aurait débité, des histoires ! Et des rouges et des noires, et des grises et des bleues !… Tous ses enfants raffolaient de lui. Donc, un beau matin, on entendait cogner à la porte, et c’était mon frère Yvon. De chaque main il tenait une bouteille d’eau-de-vie.

— Allons, mon père, criait-il joyeusement dès le seuil, je sais bien que vous allez me gronder un peu, parce que j’ai été longtemps sans reparaître. Mais, s’il vous plaît, nous commencerons par trinquer. Je vous chanterai ensuite les jolies chansons que j’ai apprises. On attrape toujours quelque chose en battant du pays.

Le père ne se faisait pas prier. Il était l’indulgence même.

Or, un jour, mon frère arriva ainsi, à l’improviste. Il riait très fort et cependant avait l’air très embarrassé.

— Mon père, dit-il, apprêtez-vous à me faire un sermon. J’ai résolu de prendre femme.

— Bah ! s’exclama le vieux, et qui donc épouses-tu ?

— Naïc, d’ici tout près.

— Naïc la veuve, une soularde ! Je ne t’en fais pas mon compliment, mais je te donne ma bénédiction. À chacun son sort.

— À la bonne heure ! Il y a toujours moyen de s’entendre avec vous.

— Il faut bien que le moulin tourne du côté  souffle le vent.

— Je sais tout ce qu’on dit contre Naïc. Mais voilà, elle m’a plu, et je le lui ai prouvé. Je lui ai enveloppé son feu. La créature qu’elle porte a près de six mois.

— Ce qui est fait n’est plus à faire. À quand la noce ?

— Lundi en quinze.

Le contrat fut, en effet, signé au jour indiqué, mais le mariage religieux ne put être célébré ce jour-là, je ne me rappelle plus pour quelle cause.

Le repas avait été commandé à l’auberge. On le mangea, quoiqu’il n’eût pas été béni par un prêtre. Pour ma part, je le trouvai excellent. Les autres invités furent de mon avis, et, ma foi ! toutes les têtes étaient un peu échauffées, quand on s’en revint du bourg.

Mon frère n’avait pas d’abord l’intention de passer la nuit avec sa femme. Mais, l’ayant reconduite chez elle, comme c’était son devoir, il resta. Cela, il n’aurait pas dû le faire, jusqu’à ce que son mariage eût été célébré à l’église. Las ! que voulez-vous, les hommes sont les hommes, et cette Naïc était vraiment une enjôleuse.

Il est probable qu’ils trinquèrent à la santé l’un de l’autre. Puis ils s’en furent coucher dans le même lit.

Mon frère ne fut pas plus tôt allongé à côté d’elle, dans les draps, qu’il lui passa dans l’esprit une idée singulière.

— Hein ! dit-il à la nouvelle épousée, si Jean-Marie Corre nous voyait ici comme nous sommes !…

Jean-Marie Corre était le nom du premier mari de la veuve.

À peine eut-il achevé cette phrase, mon frère sursauta.

En face de lui, Jean-Marie Corre était assis à table, devant le verre qu’il venait à l’instant de vider lui-même.

— Naïc, murmura mon frère, regarde donc !

— Quoi ?

— Est-ce que tu ne reconnais pas celui qui est là ?

— De qui parles-tu ? Je ne vois personne.

— Tu ne vois pas Jean-Marie ?

— Eh ! laisse-moi tranquille avec Jean-Marie ! Si tu n’as rien de mieux à me dire, dormons !

Là-dessus, Naïc tourna la tête du côté du mur. Elle avait bu pas mal dans la journée. Au bout d’un moment elle ronflait.

Mon frère n’essaya plus de la réveiller. Mais il demeura, quant à lui, sur son séant, les yeux rivés au spectre de Jean-Marie Corre toujours immobile. Il sentait ses cheveux dressés sur sa tête, aussi raides que les dents d’un peigne à carder l’étoupe.

Le mort ne faisait pas un geste, ne proférait pas une parole.

À la fin, mon frère en eut assez de cette situation.

— Jean-Marie Corre, dit-il, apprends-moi du moins ce qu’il te faut.

Ah ! mes amis, n’interpellez jamais un mort ! Ceci est la franche et pure vérité : ainsi interpellé, le spectre de Jean-Marie Corre ne fit qu’un bond du banc où il était assis jusqu’au lit où se trouvait mon frère.

Le pauvre Yvon se fourra tout entier sous les draps.

De la sorte, il ne voyait plus rien. Mais le mort était à cheval sur sa poitrine ; le mort lui étreignait les flancs entre ses deux genoux pointus. C’était une souffrance atroce. Il aurait voulu crier : il ne le pouvait. Il n’avait plus de respiration. Il entendait son haleine râler dans sa gorge comme le vent dans un soufflet crevé.

Je vous promets que le soleil qui se leva le lendemain de cette nuit-là fut béni par quelqu’un, et ce quelqu’un était mon frère, Yvon Le Flem.

Au point du jour, nous le vîmes entrer chez nous, le visage défait, la couleur de la mort au cou.

Quand il essaya de parler, un hoquet lui étrangla la voix.

Il finit par dire :

— Je ne coucherai plus dans la maison de Naïc.

— Si donc, répondit notre père, sur un ton de plaisanterie. Qui a commencé doit continuer.

Yvon lui raconta alors la chose. Le bonhomme devint sérieux.

— C’est qu’il manque à ton contrat la signature de Dieu, conclut-il.

Mon frère ne retourna coucher avec Naïc chez elle que lorsque tout fut en règle. Il aurait bien mieux fait de n’y mettre jamais les pieds.

(Conté par Marie-Yvonne Le Flem. — Port-Blanc.)

[cc] Article rédigé par la rédaction de breizh-info.com et relu et corrigé (orthographe, syntaxe) par une intelligence artificielle.

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