Samedi 14 juin 2014 : quelques centaines de Bretons se sont retrouvés devant les différentes préfectures et sous préfectures des 5 départements historiques afin de réclamer l’application par le gouvernement des principales revendications nées du mouvement des Bonnets rouges.
Alors qu’en octobre et novembre 2013, une colère populaire éclatait en Bretagne sur fond d’écotaxe, rassemblant entre  15 000 et 30 000 manifestants dans les rues de Quimper , il semblerait que plusieurs mois plus tard, et malgré la mobilisation quotidienne d’une poignée d’infatigables militants, les manifestations de samedi aient sonné le glas du mouvement, tout du moins sous sa forme actuelle.

L’influence de la FNSEA

Il est nécessaire d’analyser les raisons de ces échecs et de dresser les perspectives à venir :

– Tout d’abord, les différences flagrantes entre les principaux porte-paroles des Bonnets rouges, de Thierry Merret avant tout défenseur de sa corporation (agriculteurs) et de son syndicat (FNSEA), à Christian Troadec, porté par une ambition politique et des convictions autonomistes bretonnes, en passant par le syndicaliste Olivier le Bras – qui s’est récemment retiré de la direction qu’il jugeait « prendre des directions trop identitaires » – ou encore Corinne Nicolle, auront fini par exploser au grand jour et par diviser la tête du mouvement sur les actions à faire et à ne pas faire (la participation contestée par M. Merret de Christian Troadec et Corinne Nicole aux élections européennes et de M. Troadec à une manifestation contre Notre-Dame-des-Landes, ou encore les prises de positions sur la réunification de la Bretagne).

Qu’est-ce qui avait provoqué le soulèvement massif et populaire, d’abord contre l’écotaxe, en automne 2013 ? Tout simplement l’influence du syndicat majoritaire des agriculteurs, la FNSEA et celle d’un certain lobby économique et agroalimentaire breton qui entendaient protester contre ce qui s’annonçait être avant tout un coup de massue quasiment définitif pour tout un pan de l’économie bretonne.

De ce qui aurait pu être une simple révolte fiscale est née une révolte économique, sociale (notamment suite aux licenciements massifs et aux fermetures d’usine annoncées en Bretagne) à laquelle il fallait donner au départ (aux yeux des leaders déclencheurs de la révolte) une dimension identitaire et ainsi la transformer en contestation bretonne : qui de mieux que Christian Troadec, maire de Carhaix, baron du Poher, personnalité politique influente dans une grande partie du Finistère et de l’ouest des Côtes d’Armor et du Morbihan (les derniers résultats électoraux confirment cette influence) pour s’engager et lancer alors ce qui allait devenir le mouvement des Bonnets rouges ?

Et certains se mirent à parler de révolution …

Jamais une contestation uniquement économique et sociale n’aurait pu avoir cette ampleur lors de l’automne dernier dans une région avec une identité et un enracinement moindre, c’est à souligner.

Après les premières manifestations contre les portiques écotaxe, durant lesquelles un agriculteur aura perdu une main, vînt la grande manifestation de Quimper, véritable bataille décisive contre l’écotaxe, test également pour un mouvement qui tendait à sérieusement se durcir et qui pouvait prétendre faire trembler le gouvernement.

C’est essentiellement lors de cette manifestation et à partir de celle-ci que de nombreux militants Bretons ont compris, qu’ils soient de droite comme de gauche, qu’une avancée en matière politique pour la Bretagne pouvait naître si la mayonnaise prenait. Et certains se mirent déjà à parler de révolution, de Printemps breton : les plus anciens revivaient les années FLB (le Front de Libération de la Bretagne), d’autres s’identifiaient à Plogoff et aux luttes bretonnes qui avaient été très dures dans les années 70-80 pendant que d’autres encore se prenaient déjà pour les guérilleros du sous-commandant Marcos au Chiapas, de Che Guevara en Amérique du Sud, ou encore pour les révoltés de la terre entière victime de l’impérialisme.

C’est à partir de cette manifestation de Quimper  – et avec la complicité de la presse subventionnée – que certains au sein de la direction du collectif « Vivre, décider et travailler au pays » ont commencé à se méfier d’une base qui avait rassemblé le peuple breton dans son ensemble et par milliers : « populisme », « dérives identitaires », les mots ont été prononcés. Christian Troadec a même cru bon à l’époque de dénoncer la présence d’électeurs du FN dans la manifestation de Quimper, des électeurs qui devaient constituer, à n’en pas douter vu les scores électoraux récents en Bretagne, une part pourtant plus importante que nombre de ses amis (ou anciens amis) de gauche et d’extrême gauche, qui avaient préféré ce jour-là défiler à Carhaix, dans son fief, en signe de bras d’honneur à un mouvement populaire.

C’est à partir de la manifestation de Quimper, véritable réussite pour les Bonnets rouges, qu’a commencé leur déclin. Ce qui aurait pu être le point de départ d’un mouvement de contestation sans précédent s’est en réalité éteint dès le moment où l’annonce a été faite d’un rassemblement festif à Carhaix dans la foulée de Quimper. Une fête et des concerts alors que la masse semblait partie pour réclamer des têtes, n’est-ce pas le signe d’une volonté de calmer les choses, d’étouffer un mouvement ?

Puis les Etats généraux de Morlaix ont suivi début 2014, réunissant déjà nettement moins de monde qu’à Carhaix ou à Quimper. Les arrestations, emprisonnements et jugements de militants accusés d’avoir saboté des portiques écotaxes ou incendié des radars, suivis du relatif échec (moins de 15 000 personnes) de la manifestation pour la réunification de la Bretagne à Nantes, auront fini d’achever le rêve qui s’était emparé de certains, sans doute trop idéalistes face au réalisme et aux intérêts de dirigeants plus pragmatiques qu’eux.

« Une réplique d’ampleur »

L’annonce faite par les responsables du collectif « Vivre, décider et travailler au pays » début juin d’une « réplique d’ampleur » contre le gouvernement suite à la réforme territoriale notamment en annonçant des rassemblements devant toutes les préfectures et sous préfectures de Bretagne n’est que la dernière étape d’une déconstruction méthodique d’un mouvement populaire qui n’aura jamais pu prendre comme ont pris, ici les révoltes d’Ukraine (pro-russes ou pro-ukrainiennes) ou là le mouvement de Beppe Grillo en Italie.

Les responsables du collectif savaient au moment même où ils annonçaient un « pique-nique festif » (alors qu’ils promettaient une révolte) et surtout une division en 18 zones de rassemblement des militants, que le fiasco était assuré.

Dans ce qui restera sans doute comme une toute petite page de l’histoire de la Bretagne, quelques faits marquants sont à retenir :

– Le projet d’écotaxe aura été quasiment abandonné par le gouvernement, non pas sous la pression populaire (la masse ne servant qu’à légitimer les revendications) mais sous la pression de corporations et de lobbys économiques et politiques unis et puissants en Bretagne (agriculteurs, transports, agroalimentaire) et réussissant à mobiliser massivement et de façon suffisamment dissuasive pour pousser le gouvernement français à la négociation.

– Alors qu’au Pays Basque, en Ecosse ou en Catalogne, les responsables économiques et syndicaux ont, au delà d’une volonté économique et sociale forte, une vision enracinée et régionale de leurs actions qui les amène à soutenir massivement les élans régionalistes et nationalistes, ces mêmes responsables en Bretagne ont tout fait pour enlever toute dimension identitaire à cette contestation pourtant estampillée 100% bretonne. Ils ont ainsi fortement relayé et encouragé, y compris au sein des comités locaux des Bonnets rouges, la traque médiatique et politique de tout ce qui pouvait être de prêt ou de loin assimilé à un autonomiste ou à un nationaliste breton.

– L’idée autonomiste bretonne, la revendication bretonne (y compris celle du rattachement de la Loire-Atlantique à la Bretagne qui inclut une connotation historique et culturelle) ne pèse aujourd’hui qu’un poids infime sur la scène politique bretonne, surtout si elle ne se conjugue pas avec la prise en compte des problèmes économiques et sociaux des Bretons. Seule la présence de médias alternatifs et la communication massive sur le sujet aura permis d’ouvrir une fenêtre de tirs aux militants de terrain, y compris lorsqu’ils n’étaient qu’une poignée, les grand médias (surtout nationaux) n’ayant pas relayé outre-mesure surtout lorsqu’il n’était plus possible de faire dans le sensationnel.

L’échec des listes régionalistes aux élections européennes  – hormis sur le secteur de Christian Troadec – est d’ailleurs significatif et devrait rapidement amener les responsables politiques à s’interroger sur la cohérence et la pertinence de leur action. Pour être réellement audible, le discours sur la défense de la langue, la réunification et l’identité bretonne ne doit-il pas intégrer des questions comme celles, par exemple, de l’emploi, de la fiscalité et de l’insécurité ?

Le mouvement des Bonnets rouges aura néanmoins permis à de nombreux Bretons et notamment chez les jeunes, de prendre conscience d’une partie de leur identité, de leur histoire et d’éventuellement de  vouloir aller plus loin dans cet apprentissage.

Au final, quel avenir pour ce qu’il reste de ce mouvement ?

Sans doute pour certains, une envie de porter les couleurs autonomistes bretonnes lors des prochaines élections régionales, avec le risque néanmoins de se compromettre avec les partis dits « du système » ou de prendre une déculottée électorale. C’est ce à quoi pourrait s’atteler Christian Troadec et une partie de ceux qui l’ont suivi lui avant tout. Une alternative semble résider néanmoins dans le rupture de certaines digues (on a vu M. Troadec et M. Le Fur unis pour la Bretagne notamment) et de certains discours politiquement très langue de bois qui, à la vue des derniers résultats électoraux, semblent agacer y compris les Bretons.

Sans doute pour d’autres, une radicalisation progressive pouvant amener rapidement à la refondation d’une branche armée en Bretagne – les deux gendarmeries visées par un cocktail molotov à Huelgoat et à Uzel, comme la destruction de nombreux radars et portiques, bien qu’étant des actions menées avec fort peu de professionnalisme et de discrétion (il suffit de voir le nombre d’arrestations et de jugements), sont sans doute des signes précurseurs . Une branche armée qui, s’il elle se reconstituait, aurait néanmoins du mal à éviter les écueils des mouvements l’ayant précédé : amateurisme, indiscrétion (notamment à l’heure des réseaux sociaux), et risque d’illisibilité du discours pour les citoyens.

Enfin, pour la grande majorité, un retour à venir aux luttes corporatistes, syndicales ou sociales, ou à l’anonymat tout simplement : en attendant la prochaine occasion …

Il n y aura donc pas de Printemps des Bonnets rouges, parce que dans 4 jours, c’est l’été …

Yann Armen

4 Commentaires

  1. Belle chronique qui aborde la question sur le versant pessimiste, même si la constitution d’une force électorale autour de Christian Troadec ou d’une force activiste autour d’Argad Résistance Bretonne, évoquées à la fin, de l’article montrent que ce mouvement n’a pas produit du néant.

    Afin d’avoir une vision globale du problème, nous ne saurions trop conseiller la lecture de cet autre article de 7seizh qui, lui, a une vision plutôt optimiste : http://7seizh.info/2014/06/16/bonnets-rouges-trop-presses-camarades/

  2. Tribune intéressante mais trop définitive et trop pessimiste : souvent, le feu couve sous la cendre et repart de plus belle et on manque de recul pour juger du printemps breton qui, d’ailleurs, peut encore donner des matins frais.

  3. Il y aura encore des manifs et des pétitions. Avec les Bonnets Rouges, il y a eu de l’action. C’est cette voie uniquement qu’il faut poursuivre.

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