10/07/2014 – 07H00 Nantes (Breizh-info.com) –  Dans le cadre de la proposition de loi dite « de lutte contre la prostitution » le Sénat a supprimé hier la pénalisation du client (1500 euros d’amende).  C’était une des propositions principale défendue par la Ministre Najat-Valaud Belkacem, proposition contestée par de très nombreux parlementaire mais également dans le milieu de la prostitution.

Adopté mardi au Parlement ce texte  prévoit notamment une autorisation de séjour de six mois pour les prostituées étrangères s’engageant dans un parcours de « sortie de la prostitution » , tout comme il abroge le délit de racolage. Les fournisseurs d’accès seront tenus « d’empêcher l’accès aux sites hébergés à l’étranger qui contreviennent à la loi française ». Certains sites Internet connus pour abriter des annonces d’escorting ou de prostitution ont d’ailleurs disparu de la toile récemment.

Vers une explosion de la délinquance sexuelle ?

L’adoption de cette loi est l’occasion de se pencher sur le phénomène de la prostitution en Bretagne, sur les différents réseaux et sur les réactions engendrées par l’instauration de cette loi, que la majorité des personnes interrogées jugent liberticide voir même dangereuse : « la prostitution, c’est le plus vieux du monde. Interdisez-là et vous aurez une explosion de la délinquance sexuelle » prévient K, une escort-girl étudiante en Ille-et-Vilaine.

Il existe comme partout ailleurs plusieurs types de prostitution : celle qui exposait encore récemment le plus des jeunes femmes à l’esclavage sexuel et au proxénétisme était la prostitution dite « de rue ». Mais avec le développement d’Internet et des réseaux sociaux, des sites spécialisés dans la prostitution sont apparus, en même temps que des sites traditionnels (comme des sites d’annonces bien connus) où des filles et des hommes proposent des « massages » un peu spéciaux.

Concernant la prostitution de rue, la ville la plus active est Nantes, puisque chaque soir et dans plusieurs coins du centre-ville, de nombreuses prostituées africaines et roumaines sont « déposées » sur le trottoir par des proxénètes. Des arrestations ont d’ailleurs lieu de temps à autre afin de stopper ces filières d’esclavage moderne.

Hormis Nantes, les villes bretonnes ne sont pas réputées pour accueillir une prostitution de rue. Un simple tour sur les forums spécialisés sur la question permettra de s’en rendre compte. Il existe une rare prostitution de rue à Rennes, l’historique prostitution de la « rue St Hélier » ayant été stoppée depuis quelques années. Côté Finistère, Morbihan et Côtes d’Armor, rien à signaler, hormis occasionnellement à Brest.

Prostitution par Internet : volontariat contre esclavage

C’est donc bien la prostitution sur Internet qui est la plus significative en Bretagne, et cela dans les cinq départements. De l’escorting assumé aux services de « massages érotiques », les annonces ne manquent pas :

Pour cette catégorie, on retrouve là plusieurs sous-types de prostitution, de l’escort-girl façon « Pretty Woman » de luxe qui demandera plusieurs milliers d’euros à un client potentiel, à la prostituée occasionnelle et indépendante en passant par les réseaux organisés, notamment africains, roumains ou brésiliens (pour la Bretagne) qui font « tourner » des filles exploitées sur toute la région et toute la France dans des hôtels ou des studios.

C’est essentiellement pour protéger cette dernière catégorie que la loi sur la prostitution a été adoptée. « Au lieu de faire une loi sur la prostitution, ils devraient plutôt lutter contre l’immigration en provenance des pays de l’Est et de l’Afrique, la question serait résolue, et nous pourrions travailler tranquillement » continue K. farouchement hostile à cette loi.

Interrogé, Christian, client régulier de certaines escorts, confirme ses propos : « tout est une question d’éthique. Moi, les filles que je vais voir, on finit par se connaître. Je sais pourquoi elles font ça et je sais aussi que l’argent qu’elle gagne est pour elles. Je sais enfin qu’entre 5 ou 6 rendez-vous (1 heure) par semaine qui permettent de gagner en moyenne 120 à 150 euros de l’heure, la plupart, étudiantes ou femmes indépendantes (ou libertines) n’hésitent pas une seconde en lieu et place d’un travail à la chaîne par exemple. »

C’est ce que nous ont confirmé K. et Nathalie, une « masseuse » de 45 ans dans les Côtes d’Armor. « Je sélectionne mes clients. Je filtre. Je me protège moi même d’éventuel détraqués. Je préfère payer mes études en faisant ça quelques fois dans la semaine plutôt que de travailler chez Quick pour un salaire de misère et de rater mes études. J’aime le sexe, je n’en ai pas honte, j’assume mon corps. » déclare K.
 » Au départ, on allait en club libertin avec mon mari » nous confie Nathalie. « Ensuite, j’ai perdu mon travail dans le médical et j’ai longtemps réfléchi : je connaissais des amies qui faisaient des prestations occasionnels et qui le vivaient très bien. Je me suis lancé. Cette loi sur la prostitution, c’est de l’hypocrisie totale, c’est même dangereux. Qu’est ce qui est mieux pour une femme ? Avoir un rapport sexuel consenti contre de l’argent ou travailler 8H par jour à l’usine à désosser des poulets ou à mettre des sandwichs dans des emballages, avec toutes les conséquences sur le physique et le moral que cela peut avoir ? »

Une exploitation essentiellement africaine et roumaine 

Au sein du « milieu » de l’escorting – on peut même en effet parler de milieu connecté puisque certains forums sont des communautés qui « recensent » et qui « racontent » les prestations et les ébats – il est un argument qui revient fréquemment : la prostitution forcée serait originaire principalement d’Afrique, du Brésil et des pays de l’Est et elle nuit fortement aux « Françaises », y compris celles d’origine africaine .

C’est le cas de Mia, une africaine installée en France depuis une quinzaine d’années. Arrivée légalement en France dans le cadre du regroupement familial, elle s’est ensuite séparée de son compagnon avant de s’installer seule en Bretagne. Elle se prostitue régulièrement depuis, tout en travaillant à côté. « un complètement de revenus » affirme t-elle.  » Mais je vais arrêter. J’ai envie de passer à autre chose mais je ne regrette rien. Par contre, il faut dire une chose : aujourd’hui, à cause de tout le cirque qui est fait autour des réseaux de prostitution, les clients croient que c’est parce qu’on est noir qu’on est forcément exploitée . Du coup, certains fuient, certains se croient tout permis, se comportent mal. Ca devient un problème. Que le gouvernement arrête les voyous et les proxénètes, mais qu’il fiche la paix aux filles et aux clients sympas ! » 

Sur la toile en tout cas, les clients font clairement la distinction entre l’exploitation et l’échange de rapports tarifés. « C’est comme partout, il doit y avoir des clients qui se comportent comme des salauds. Et bien qu’ils soient sanctionnés parce qu’ils sont des salauds et qu’ils agressent, pas parce qu’ils payent une relation sexuelle. » s’emporte Xavier.

Les seuls cas recensés par la justice concernent à chaque fois des réseaux démantelés, des filières bien rodées et bien connues par les services de police. A quelques exceptions près, comme cette femme condamnée récemment dans les Côtes d’Armor, non pas pour prostitution, mais pour non déclaration de revenus.

il ressort donc de notre enquête que pour quelques réseaux bien organisés – difficiles à arrêter quand ils viennent de Roumanie, cette dernière faisant partie de l’espace Schengen, mais qui devrait être maîtrisés par les lois sur l’immigration clandestine quand ils proviennent d’Afrique ou d’Amérique du Sud – c’est l’ensemble des prostituées, et cela malgré les profondes différences qui existent entre elles, qui pâtissent de cela.

Sur toutes celles que nous avons interrogé, il ressort pour beaucoup un besoin de « combler les fins de mois difficiles » , certaines  refusant certains métiers jugés trop usant et dégradant.
Il en ressort également pour d’autres une envie de pouvoir satisfaire des besoins ou appétits sexuels tout en sélectionnant par l’argent. « Les tarifs que les escorts pratiquent permettent de nous protéger de limiter les déviants et les marginaux » nous confiera Cathy, du Morbihan. « sur un site de rencontre bien connu, vous avez plus de chance de tomber sur un détraqué qu’en sélectionnant votre rencontre par Internet, puis par téléphone, puis par l’argent, puis éventuellement par photo. »

« Il faut néanmoins relativiser tout cela » nous confie Claude, un « habitué ». Les filles font en général ça quelques mois ou années et arrêtent ensuite. Sauf rares exceptions. Il y en a aussi qui se constituent une clientèle régulière et qui cessent ensuite d’annoncer. Cela montre bien que tout n’est pas forcément rose non plus » conclut-il.

Ce tableau de la prostitution bretonne est-il trop idyllique ? On aurait tort de laisse de côté la question des réseaux organisés qui sévissent, mais manifestement, à l’exception de Nantes,  c’est un phénomène minoritaire. en Bretagne.

En attendant, la loi examinée par le Sénat va revenir prochainement à l’Assemblée Nationale et celle-ci pourrait de nouveau remettre la pénalisation du client, quasiment un pilier de cette loi, au goût du jour.

Une pénalisation, tout comme une censure des sites Internet dédiés qui pourraient bien avoir un effet boomerang, comme le conclut Christian : « Aujourd’hui, la Bretagne doit être une des seules régions où la prostitution de rue n’est pas excessivement développée, hormis à Nantes. Si demain, on pénalise le client en l’empêchant de se connecter à Internet, en le sanctionnant financièrement – quit à tuer son couple ou sa vie de famille, alors on va tout droit vers l’augmentation des frustrations, des déviances. Le sexe, ça n’est pas comme la sécurité routière ou la lutte contre le tabagisme. C’est vital pour l’homme. Vouloir l’interdire, notamment à ceux qui ne peuvent faire autrement, c’est construire une société dangereuse. ».

Crédit photo  : Ingmar Zahorski/Flickr (cc)
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