Agriculteurs, consommateurs : pourquoi ils soutiennent la colère des campagnes

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08/09/2015 – 08h00 Paris (Breizh-info.com) – A 9 h 30 ce 3 septembre, alors que les premiers tracteurs apparaissent sur le périphérique – Gwen Ha Du au vent, slogans accrochés aux godets et panneaux des commues sur les cabines, la colère du Finistère monte à Paris – quelques badauds sont sur une passerelle au-dessus des voies rapides pour les voir arriver. Nous sommes à la limite subtile entre Paris et la banlieue, entre la Seine et le Val de Marne, aux portes sud de Paris. Le débouché d’une autoroute vrombit tout près, tandis qu’une des dernières villes communistes de l’Ile de France s’accroche, impassible, aux collines.

Solange est parisienne depuis trois générations. Mais est « à fond derrière les paysans : je suis d’origine bretonne, et leur lutte est juste ». Ahmed, lui, est banlieusard et pas franchement de la même origine que les tracteurs, mais trouve « normal qu’ils montent à Paris. Ils sont méprisés, tant qu’ils sont dans leurs campagnes tout le monde s’en fout ». Il s’arrête, et souffle « mais avec les bouchons, ils font bien chier quand même ». Antoine Heurtel est un tout jeune homme. Il accroche avec soin une écharpe de l’En Avant Guingamp sur le rebord de la passerelle. Arrivé il y a deux jours à Paris pour entamer ses études dans une fac du quartier d’Austerlitz, il « soutien[t] à 200% la manif. Mes parents sont agriculteurs, et même si on s’en sort plutôt bien actuellement, on sait ce que c’est, et il y a des éleveurs en difficulté aussi dans notre département. Puis mon oncle est dans la manif ». Au même moment, un tracteur repeint en noir et rouge, portant une énorme pancarte Pleyben, passe au-dessous.

« On ne maîtrise plus rien dans ce pays, ni les prix, ni les lois, tout est décidé à Bruxelles. »

Sur un arrêt du tramway des Maréchaux – coupé pour cause de débouché massif de tracteurs entre la porte de Charenton et la porte de Vincennes un peu plus haut – Corinne, parisienne depuis deux générations et d’origine basque, soutient aussi la lutte des paysans. « On ne maîtrise plus rien dans ce pays, ni les prix, ni les lois, tout est décidé à Bruxelles. » Elle pense que la bataille doit être menée en amont : « aller vers plus de qualité ou donner des aides à l’agriculture, ça ne suffit pas. Il faut réapprendre au consommateur à acheter des bons produits. Ce n’est pas plus cher que d’acheter de la merde ou des plats préparés avec des denrées industrielles » qui bien souvent viennent d’ailleurs. « Cuisiner soi-même, faire son marché, c’est moins cher et meilleur. Encore faut-il que les consommateurs soient au courant et qu’ils puissent rejeter la facilité que constituent les produits industriels ». Ou qu’ils en aient le temps. D’autant que la plupart des femmes françaises travaillent et n’ont donc plus le temps ni de faire le marché, ni de cuisiner.

Place de la Nation, il est assez difficile de louper les agriculteurs bretons. Ceux du Finistère sont tellement nombreux – 67 tracteurs – qu’ils occupent à eux seuls deux des rues qui rayonnent au sud de la place. Les autres sont dispersés : les Côtes d’Armor et le Morbihan au centre de la place avec les normands et les auvergnats, l’Ille-et-Vilaine plus à l’ouest, le Morbihan sur le cours de Vincennes aux côtés des beaucerons et franciliens, la Loire-Atlantique – une centaine d’agriculteurs venus avec deux bus – dispersée entre la place et la tribune autour de laquelle se pressent les paysans et où se succèdent au micro les responsables des syndicats départementaux de la FNSEA.

« on en a marre, marre, marre. Trop de charges, trop de cotisations sociales, trop d’impôts, trop de TVA, trop de normes, trop de lois. »

Dos à une remorque pavoisée avec le Gwen Ha Du, Loïc, agriculteur porcin à Pleuven en Finistère : « on en a marre, marre, marre. Trop de charges, trop de cotisations sociales, trop d’impôts, trop de TVA, trop de normes, trop de lois. Et pas ou peu de revenus, faute de compétitivité et de débouchés extérieur. Ras-le-bol ! ». A côté de lui, René renchérit : « on n’a pas le droit de produire ou de faire ce que d’autres pays européens se permettent. A commencer par l’Allemagne. Mais comme c’est le big boss en Europe tout le monde ferme les yeux ». Faire dans le haut de gamme ? « et le citoyen, il paie comment ? Ça, c’est le genre de conseils que donnent les décideurs parisiens… nous, on mange ce qu’on produit, et on n’est pas malade. » Son collègue accuse l’Etat : « le prix du porc à 1,40 c’est de l’esbrouffe. Le vrai prix, c’est 1,60 voire 1,65€ le kilo. Et l’Etat est responsable du merdier ambiant, puisque le problème ne date pas d’hier. »

Autour de plusieurs tracteurs aux godets ornés de slogans (Le Foll, Affole-toi on arrive, moins de charges plus de prix, Plus de boulot, merci les écolos etc.) un groupe de jeunes agriculteurs est en train de discuter. David est vindicatif : « si l’Etat nous dit merde, nous on reste ici ». Christophe nuance : « faut pas que ça devienne une habitude de monter à Paris en tracteur. On est à deux jours de route nous, c’est exténuant… et on est là pour marquer le coup, pas pour défiler ». Même si le carburant a été payé par la FNSEA.

René, de Locronan, est amer : « faut demander à Hollande et Le Foll s’ils ont pensé à acheter des fleurs pour l’enterrement de l’agriculture… ». Puis lâche : « l’urgence, c’est d’uniformiser l’Europe. Empêcher que les allemands et autres embauchent des clandestins pour faire trois fois moins cher ce que nous faisons. Mettre les mêmes normes partout, et s’assurer qu’elles sont respectées, car il y a des pays qui obtiennent des reports et d’autres où c’est la fête du slip, y a pas de contrôle. Si on n’y arrive pas, autant arrêter de travailler car on perd de l’argent ». Plusieurs milliers d’euros pour l’exploitation de cet éleveur porcin, cette année.

« C’est simple, on veut moins de normes et gagner mieux notre vie.  ».

Voisin de la Bretagne, François Paris est éleveur laitier dans la Manche. Il est venu avec une vingtaine d’autres exploitants agricoles du département. « C’est simple, on veut moins de normes et gagner mieux notre vie. Là, on se bat pour que l’UE éponge les excédents en rachetant à 280 € les 1000 L de lait, mais le vrai prix de revient il est plutôt vers 300. Cela fait de grands chiffres, mais en fait ça signifie 3 centimes de plus sur le litre de lait au supermarché. Et on gagne notre vie ». La crise actuelle, il l’attribue à une conjonction de facteurs. « Tout s’accumule. Les sanctions russes, qui conduisent à un excédent de produits sur le marché européen, et à ce que des produits polonais ou allemands moins chers à produire se retrouvent chez nous. Le ralentissement chinois, qui a conduit par exemple la tonne de poudre de lait standard, qui était à 3000 € l’an dernier, vers 1600€ aujourd’hui. Le fait que les Etats-Unis et la Nouvelle-Zélande produisent plein pot, tout comme l’Irlande. » Sur l’île, les coûts de production sont très réduits car les vaches sont nourries à l’herbe toute l’année – il n’y a pas de sécheresse estivale comme en France – et la filière embauche à tour de bras. « Et puis les distorsions de concurrence au sein de l’Europe, et les charges en France. Tout ça, ça fait vraiment trop ».

Eleveur laitier lui aussi, Ghislain de Vitton, sarthois de Rouperoux le Coquet, en a marre, « comme tout le monde ici. On vient à peine de finir de rembourser les avances de trésorerie qui nous ont été consenties lors de la crise laitière de 2009, et v’la que ça recommence ! ». Juste à côté, une cinquantaine de tracteurs viennent des régions céréalières, de la Grande Beauce à la Picardie. Mme Durant, agricultrice à Baigneaux, cultive des betteraves, du blé et des oignons : « non, les céréaliers ne sont pas des privilégiés ! Nous subissons aussi le trop-plein de normes, de charges, de lois. Et puis pour les betteraves les quotas s’arrêtent le 30 septembre 2017, nous sommes inquiets. » Malgré une récolte de blé record les céréaliers partagent aussi le ras-le-bol : « notamment par rapport aux normes. Ils en empilent chaque année, y a aucune visibilité, même sur un ou deux ans. On ne demande pas la lune ! »

« Que les français nous soutiennent, c’est bien, mais sont-ils prêts à payer cinq centimes de plus pour le jambon, trois ou quatre pour le lait, et ainsi de suite ? »

Francis, éleveur laitier dans les Côtes d’Armor, , en a « ras-le-bol de tout. Cela fait 12 ans que je suis installé, 12 ans que le prix du lait est stable. Mais le véto, le carburant, le matériel, les charges, les cotisations sociales, les mises aux normes, tout augmente. » Il est content que les français soutiennent l’agriculture – huit français sur 10, clamera Xavier Beulin à la tribune deux heures plus tard. « C’est bien, mais le cœur du problème ce n’est pas ça. Que les français nous soutiennent, c’est bien, mais sont-ils prêts à payer cinq centimes de plus pour le jambon, trois ou quatre pour le lait, et ainsi de suite ? Si chaque tranche de jambon de porc ne coûtait ne serait-ce qu’un centime d’euro de plus, moi je gagnerai ma vie », ajoute l’éleveur. « On n’est pas là pour quémander des aides, on est là pour demander le juste prix – des montants minimes pour le consommateur – qui nous permettraient de gagner notre vie et d’avoir la capacité d’investir, embaucher et progresser ».

Son ami Jérémy est plus rude : « on est en Europe c’est cool, mais ce n’est pas la même Europe pour tous. En plus on est assaillis par les écolos, on nous met des normes de plus en plus restreignantes, de plus en plus coûteuses à appliquer – bientôt ce sera le bien être des animaux avant celui des agriculteurs, et pendant ce temps on trime des soixante-dix, des cent heures par semaine, sans vacances sans rien, avec des droits sociaux à la ramasse ». Michel demande « un étiquetage clair pour qu’on voit le pays de production, parce que produit en UE ou de la communauté européenne, ça ne veut rien dire pour personne ». Et encore, les plats préparés ou transformés en France – et et en Bretagne – ne disposent pas d’un étiquetage sur l’origine de leurs matières premières, qui ont souvent fait bien du chemin avant d’atterrir dans l’usine bretonne.

Emmanuel Esnaud, éleveur porcin en Ille-et-Vilaine, prend la crise de plein fouet : « sur l’exploitation ça fera 80,000€ de pertes cette année ». Ses revendications sont claires et nettes : « on veut que les excédents soient dégagés du marché, même s’il faut les vendre à perte. On veut l’étiquetage selon le pays d’origine. L’allégement des charges aussi, pour revenir à égalité avec nos voisins européens. En Allemagne, les agriculteurs ont une TVA moins importante quand ils vendent que quand ils achètent, ils se font du beurre là-dessus et c’est une aide publique déguisée. »

« au train où ça va, l’agriculture va finir par passer l’arme à gauche »

Du même département, Christophe Chaupitre n’est pas agriculteur, mais employé dans une usine de machines agricoles à Acigné : « s’il n’y a plus d’agriculteurs, nos emplois sont foutus. Et au train où ça va, l’agriculture va finir par passer l’arme à gauche ». Charles Guerlais, est lui éleveur de vaches laitières à Saffré, au milieu de la Loire-Atlantique : « y a beaucoup trop de contraintes, et pendant ce temps le lait premier prix, celui qui est le plus vendu, vient en majorité de Hollande. » Son collègue Bernard Guéno, de Saint-Gildas des Bois, ajoute : « le renouvellement est très difficile : je suis en train d’installer mes fils. Pour que ça marche, il faut que le lait soit à 330€ la tonne. Là il est à 300, ça va finir par coincer ».

Christophe Labour, aviculteur à Besné, aux portes de la Brière, reparle de ces quelques centimes qui manquent aux paysans pour vivre de leur métier : « si le poulet coûtait ne serait-ce que 10 centimes de plus au kilo – ce n’est pas grand chose, non ? Etant donné que chaque français consomme 25 kilos de poulet par an, ça fait 2,50€ sur l’année. Mais à l’échelle de mon exploitation, ça fait 35,000 € par an. C’est de l’investissement, c’est du temps libéré pour qu’on puisse quitter la ferme au moins huit jours, c’est de l’emploi induit, c’est du renouvellement. Y en a plus en volaille, les jeunes ne veulent pas s’installer ».

Vers 15 heures, Xavier Beulin annonce les mesures prises par le gouvernement. Il est hué, essentiellement par des Bretons, ainsi que des bourguignons. Pendant que des jeunes agriculteurs exhortent la foule à aller à l’Assemblée, au pied de la tribune Bertrand Mazel, président du centre français du riz et riziculteur dans les Bouches du Rhône ne cache pas sa satisfaction : « c’est très bien, on n’est pas venus pour rien, nous. Le Foll nous a sucré les aides couplées et a fichu notre filière par terre. Au moins, le gouvernement a compris et fait marche arrière ».

Juste derrière, Jean, de la Nièvre, hurle son désespoir : « y se foutent de nous, la réduction des cotises sociales on s’en fout, on n’a pas de revenu, et basta ! » Michel remonte dans son tracteur pour rentrer en Bretagne, à un collègue venu aux nouvelles il lance « en gros ils nous disent merci d’être venus. On s’est fait balader, oui. Et même que c’est nous qui sommes venus ». Yann, éleveur en Côtes d’Armor, est amer : « les aides annoncées c’est du pipi de chat. Le problème, c’est qu’en Europe tout le monde fait n’importe quoi pendant que la France fait du zèle sur les normes, et nous force à laver plus blanc que blanc et deux fois plus cher que nos voisins. Hollande se fout de l’agriculture, ce qui lui importe c’est de se coucher devant ses patrons européens. Quant à Beulin, il est content, il a roulé des mécaniques et exhibé son poids politique. Paris ça sert à rien, c’est à Bruxelles qu’il faut que nous allions ! »

Crédit photo : Breizh-info.com
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