05/02/2016 – 08H00 Paris (Breizh-info.com) – L’histoire a de ces malices. Elu au fauteuil de Félicien Marceau, Alain Finkielkraut a donc prononcé son éloge, le 28 janvier dernier. Un exercice « académique » qui ne manquait pas de sel.

Né Louis Carette en 1913, ce wallon avait fait ses études à Louvain puis il était entré à Radio Bruxelles. L’occupation survenue, il tint une chronique jusqu’en mai 1942. Puis il se tint coi et passa l’immédiate après- guerre en Italie où il apprit qu’un conseil de guerre lui avait infligé 15 ans de travaux forcés pour faits de collaboration et l’avait déchu de sa nationalité.

Devenu apatride, Marceau s’établit en France et il demanda à être naturalisé. En 1959, le général de Gaulle se saisit du dossier, l’estima innocent et le lui accorda. Marceau poursuivit une belle et longue carrière, du théâtre avec « L’Oeuf », adapté au cinéma avec Guy Bedos dans le rôle principal. En 1969, il reçut le Goncourt pour son roman « Creezy ». Marceau s’occupa de Balzac, de Casanova ; il traduisit Goldoni et Pirandello. En 1968, il donna sa version de l’occupation dans « Les Années courtes ». En 1972, il fut élu à l’Académie française. Un habit vert s’en indigna, Pierre Emmanuel, poète suiveur de René Char, grand lobbyiste de la culture américaine. Le poète bouda, le « collabo » siégea jusqu’à sa mort, à 98 ans.

Sur cet écrivain témoin de son siècle, Finkielkraut avait à parler. L’a-t’il lu pour la circonstance ? Le pratiquait-il depuis longtemps ? Je penche pour la première version. En tout cas son éloge est d’une rare qualité, sincère, fouillé, tout en finesse. Il ne fait ni dans l’encens brûlé à outrance, ni dans le regard distancié, un rien dégoûté. Finkielkraut aime l’univers de Marceau, un regard tendre et désabusé sur l’humanité, la culture d’un Européen.

L’exorde de Finkielkraut devrait filer de l’urticaire à tous nos petits maîtres qui donnent le « la » du bon ton culturel : « Arrivé au terme de ce périple, j’ai les mots qu’il faut pour dire exactement ce qui me gêne et même me scandalise dans la mémoire dont Félicien Marceau fait aujourd’hui les frais. Cette mémoire n’est pas celle dont je me sens dépositaire. C’est la mémoire devenue doxa, c’est la mémoire moutonnière, c’est la mémoire dogmatique et automatique des poses avantageuses, c’est la mémoire de l’estrade, c’est la mémoire revue, corrigée et recrachée par le Système. Ses adeptes si nombreux et si bruyants ne méditent pas la catastrophe, ils récitent leur catéchisme. Ils s’indignent de ce dont on s’indigne, ils se souviennent comme on se souvient. »

Alors, Marceau et Finkielkraut, même déchéance ?

Jean Heurtin

Crédit photo : drs1ump/Flickr (cc)
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