15/02/2016 – 08h15 Carhaix (Breizh-info.com) – Les habitants du Poher ont vu émerger, ces derniers mois, un immense complexe industriel au bord de la quatre voies. Il s’agit de l’usine à lait Synutra, dont le démarrage prend un peu de retard. Un retard accentué également avec des blocages visant le projet d’extension de la station d’épuration, certains opposants y voyant de graves dangers pour l’environnement. Outre ces retards, c’est la question du gigantisme de cette usine – et de la survie des petits producteurs de lait – qui se pose désormais, face à l’ogre chinois.

Christian Troadec, maire de Carhaix, a de l’ambition et ce depuis toujours. Tenté par la construction d’une « métropole rurale » regroupant de nombreuses communautés de communes, afin que Carhaix en soit le centre, Christian Troadec a tout fait pour faire implanter cette usine chinoise au coeur du Poher. Il est vrai que la fermeture d’usines agroalimentaires dans le Centre Bretagne ou à proximité, comme Marine Harvest, et le taux de pauvreté du Kreiz Breizh (17% en 2012) ont poussé certains élus et décideurs économiques à tenter d’offrir de nouvelles perspectives à un secteur sinistré.

Synutra, un monstre de l’industrie laitière

Le projet de l’entreprise Synutra a débuté en 2012. Il s’agissait de fabriquer, à Carhaix, du lait en poudre pour nourrissons, afin de l’exporter en Chine, où il sera vendu essentiellement à une population aisée – les familles pauvres de Chine préférant majoritairement, mais aussi pour des raisons économiques, l’allaitement. L’excellent journal Reporterre – auteur d’un article sur l’implantation de cette usine, parle de «  44.500 mètres cubes de béton et deux tours de séchage de cinquante mètres qui produiront près de 120.000 tonnes de poudre de lait par an, grâce aux 300 millions de litres de lait qui seront fournis par 700 agriculteurs des alentours. ». Depuis 25 ans, La Chine –  dont  la société Synutra –  importe massivement des produits laitiers en vue de satisfaire aux besoins croissants de leur marché intérieur. La consommation de baby Food, quasi inexistante en 1987 en Chine, représente désormais près de la moitié du marché mondial. Ce marché devrait grandir dans les années à venir, puisque la politique de l’enfant unique a été abandonnée en Chine.

Synutra International, à travers ses filiales en Chine, c’est 12 000 salariés répartis dans six usines. Son réseau de distribution se compose de 700 distributeurs, 700 grossistes et 27 000 détaillants. Un monstre de l’industrie laitière donc …

Sur le site de la Confédération Paysanne, on peut lire : « D’un point de vue juridique, Synutra International n’est pas une société chinoise puisqu’elle est domiciliée dans l’État du Delaware, aux États-Unis, considéré comme un paradis fiscal pour les entreprises. En tant qu’holding, elle ne possède pas directement les moyens de production, lesquels sont à la charge de ses filiales. Dans le cas de l’usine de Carhaix, c’est Synutra France, dirigée par Christian Mazuray (ancien PDG d’Entremont, racheté en 2010 par Sodiaal) qui en assure la gestion.
Jusqu’en septembre 2005, Synutra International s’appelle Vorsatech Ventures, société créée par l’ « homme d’affaires » Liang Zhiang en 1998. En 2002, 92 % de ses capitaux sont détenus par deux fonds d’investissements privés domiciliés aux îles Vierges Britanniques, autre paradis fiscal, détenus respectivement par Liang Zhiang et Xiuquing Meng, son épouse. Après avoir été domiciliée dans le Colorado, puis aux Bahamas, et après avoir changé trois fois de nom, Vorsatech Ventures finit par absorber Synutra Illinois en juillet 2005. L’originalité de l’opération consiste en ce que, contrairement à Synutra Illinois, Vorsatech Ventures ne possède à l’époque aucun outil industriel, ni aucune infrastructure. Synutra International est donc le produit de la fusion entre un montage financier – Vorsatech Ventures – et un réseau de production en Chine. Qui compte donc une nouvelle filiale en France »

Pour plaire aux Chinois, qui arrivent dans le Poher en terrain conquis – le drapeau de la Chine flotte au vent devant l’usine – une cérémonie selon la tradition chinoise fût même organisée, lors de la pose de la première pierre de l’usine, en janvier 2014. L’orientation de l’usine a également été décidé selon la volonté des Chinois : « Le Nord et le Sud sont des directions importantes pour les Chinois. Depuis des milliers d’années, les empereurs chinois installaient leur palais dans la direction Nord et Sud, c’est la position de privilège qui représente aussi la discipline, l’autorité, le pouvoir. La Cité interdite est construite selon cette orientation. De nombreux bâtiments administratifs et d’usines sont également construits selon cette orientation, en Chine.» peut on lire sur le site de Poher Communauté.

Les petits producteurs de lait menacé par les gros entrepreneurs mondiaux

Mais quid des producteurs de lait – particulièrement en souffrance ces dernières années, frappés par la crise des prix ? Reporterre indique que « L’usine sera presque exclusivement approvisionnée par Sodiaal, première coopérative laitière française et cinquième mondiale, qui a investi 10 millions d’euros dans le projet. Sodiaal s’est imposée dans le territoire breton en rachetant Entremont et la coopérative Unicopa en 2010. Aujourd’hui, elle collecte 800 millions de litres de lait auprès de 1.851 producteurs bretons. Pascal Prigent, membre de la chambre d’agriculture du Finistère et fournisseur de Sodiaal, assure que cet investissement est une opportunité. « Aujourd’hui, Sodiaal a 500 millions de litres d’excédent qu’elle valorise très mal, à 200-250 euros les mille litres. Le fait qu’elle transfère 280 millions de litres à l’usine de Carhaix représente une plus-value plus importante, car il va être vendu au prix du marché, c’est-à-dire entre 280 à 300 euros. » Par comparaison, produire du lait coûte 340 euros les milles litres à M. Prigent.»

Pour sensibiliser la population aux avantages que procurera cette usine de lait à Carhaix, le chiffre de 250 emplois créés a été annoncé (mais pas avant fin 2017, l’usine débutera cette année avec 130 salariés) ; il s’agit toutefois, en grande partie, d’anciens salariés qui furent licenciés des usines locales, comme pour la fermeture d’Entremont.

Plusieurs voix s’élèvent toutefois contre les risques pour la filère laitière, qui tombe progressivement entre les mains de géants mondiaux de l’industrie, pour qui la qualité n’est pas la préoccupation première : « Les Européens disent que les Chinois viennent en Europe pour la qualité et la sécurité. Ce sont des paroles ! Je viens en Europe pour le prix, pour gagner de l’argent », a déclaré Zhang Liang, le PDG du groupe Synutra, dans une interview accordée à Ouest-France . Un groupe qui envisage d’ailleurs de lancer un deuxième projet d’usine, toujours dans le secteur, afin de pouvoir tout contrôler là encore.

Des petits producteurs de lait, exploitant quelques dizaines de vaches à peine, estiment que l’autonomie des paysans est gravement menacée et que le leadership de grandes coopératives fera le bonheur des énormes fermes de centaines de vaches. « L’arrivée de Synutra International à Carhaix pose le problème – entre autres – de l’autonomie des paysans au sein de la filière. Avec la fin des quotas et la disparition des anciens outils de régulation, les producteurs auront bien du mal à négocier les termes de leur contrat (prix, volumes et mesures de qualité) avec un industriel dont le cœur du pouvoir se cache à des milliers de kilomètres de la Bretagne. » indique Jules Hermelin. « Ce sont des milliers de petites fermes qui à terme, pourraient être menacées de disparition pure et simple » témoigne Isabelle, éleveuse de vaches laitières dans les Côtes d’Armor particulièrement inquiète : « c’est toujours ce système de chantage à l’emploi, à très court terme, qui est utilisé. Des emplois sous payés, peu qualifiés, mais qui sont un argument électoral de poids pour certains ; qu’est-ce que l’on préfère ? Une agriculture raisonnable, qui tend vers le biologique, à taille humaine, ou la folie des grandeurs et la domination des plus riches de ce monde sur les petits que nous sommes ? »

Christian Troadec, maire de Carhaix, réalise avec ce projet, l’aboutissement du productivisme agricole dans sa région. Un projet capitaliste, productiviste, à l’opposé du modèle de société souhaité par ses anciens colistiers de l’UDB aux dernières élections régionales. A l’opposé également de nombreux Bonnets rouges, pour qui le vivre et travailler au pays ne signifie pas ouvrir grand ses portes à un ogre économique Chinois à l’appétit aussi grand que son mépris pour le droit du travail et le respect de l’environnement.

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9 Commentaires

  1. J’ai récemment entendu Troadec se féliciter du fait que  »le monde est désormais un village » (il a tenu ce propos lors de l’inauguration de l’usine laitière de Carhaix) ce qui est sans doute vrai pour l’oligarchie mondialisée (3 millions d’individus selon Zinoviev) mais pas du tout pour le reste de l’humanité. Troadec est un libéral / libertaire conséquent, il est mondialiste et les colifichets localistes dont il aime se parer ne doivent pas nous égarer. Troadec est un ennemi des patriotes, de tous ceux qui préfèrent le village enraciné au village mondial qu’il chérit.

    • Troadec est un opportuniste qui se veut roi du Poher. Il ira aussi là où il verra des opportunités. C’est aux citoyens de lui faire prendre le bon cap et de l’utiliser tout autant qu’il les utilise.
      Je sais bien le gwen ha du, mais à un moment, faut arrêter de rêver le monde en noir et blanc. Parce qu’en attendant, le Messie n’est pas encore arrivé.

  2. Soodial est le SEUL fournisseur de l’usine chinoise. En d’autres termes, Soodial s’assure un débouché plus ou moins stable, mais le petit producteur n’y gagne rien, au contraire, il se fait exclure encore un peu plus des circuits de production/distribution traditionnels. Bref, on favorise l’hégémonie et le monopole de l’agriculture productiviste.
    Vous êtes éleveur d’un petit cheptel en Bretagne, c’est simple, soit vous mettez la clé sous la porte dans les 5 prochaines années, soit vous faîtes du bio en circuit court, en espérant qu’il reste un débouché dans votre coin, soit vous vous endettez sur 20 ans pour agrandir votre exploitation et devenez esclave de ceux qui fixent les prix pour maximiser leurs profits (mais bon, il parait que la recherche du profit, c’est le but ultime de l’existence…).

    • « Vous êtes éleveur d’un petit cheptel en Bretagne, c’est simple, soit
      vous mettez la clé sous la porte dans les 5 prochaines années, soit vous
      faîtes du bio en circuit court, en espérant qu’il reste un débouché
      dans votre coin, soit vous vous endettez sur 20 ans pour agrandir votre
      exploitation et devenez esclave de ceux qui fixent les prix pour
      maximiser leurs profits »
      Ca a le mérite de remettre les choses à plat pour les petits producteurs. L’éleveur qui est encore prêt à s’endetter sur 20 ans en 2016 est un imbécile. Le désespoir a bon dos. Il y a 2 jours, celle d’une autre grosse mobilisation agricole, le Crédit Agricole montait en bourse. Ca fait au moins un débouché pour ceux qui travaillent pour Soodial à court terme. Ca retarde un peu l’effondrement de tout un tissu géographique et laisse alors aux plus dégourdis de passer en bio ou de changer de métier (plus facile à dire qu’à vivre, je le conçois).

  3. « Un projet capitaliste, productiviste, à l’opposé du modèle de société souhaité par ses anciens colistiers de l’UDB ». Certes, et tant mieux, ça va changer de l’économie, sous perfusion de subventions, qui caractérise le Centre-Bretagne que de se confronter aux lois du marché. L’assistanat, ça va deux minutes.

    Par ailleurs, c’est souvent l’économie sous subvention qui pousse à produire toujours plus pour justifier les aides, même si la production ne trouve pas d’acquéreur. C’est le propre du productivisme. Un épisode de votre partenaire Hent ar Frankiz sur le productivisme est à ce niveau là éclairant. Avec Synutra, on n’est pas dans ce cas de figue car la production suivra seulement la demande du marché intérieur chinois. Dans le cas du libre-échange, l’offre et la demande se régulent d’eux-mêmes. Il en faudrait donc encore plus du capitalisme et du libéralisme.

  4. Une usine, c’est une bonne chose. En collaboration avec les Chinois également, ils sont pragmatiques. D’ailleurs, l’idée de qualité est essentielle aux classes moyennes, contrairement à ce que veut faire penser la citation (même si, évidemment, l’argent est important : pragmatisme). Ce sont les 1ers à dire que le « made in PRC » est terrible.
    Et la zone est sinistrée. Sans cette usine, quelle alternative pour les producteurs conventionnels ? N’oublions pas que rien ne les obligent à vendre là-bas. Ceux qui le feront, sont ceux qui n’ont pas la volonté ou les capacités à réformer leur travail (ça va aussi à un moment, la chanson des malheureux agricultures: combien se retrouvent désespérés parce qu’incapable de rembourser au Crédit Agricole leur John Deer ? Des victimes, il y en a, mais des naïfs aussi).
    Mais UNE usine. Un 2e projet est inquiétant. Ça ne doit surtout pas devenir un modèle comme en Nouvelle-Zélande (c’est tellement différent là-bas que ça serait idiot de penser les concurrencer à grande échelle). Parce qu’à cette allure, les Chinois seront capables d’embaucher des Chinois.
    Ils sont pragmatiques mais aussi peu compassionels. Ils te respectent: traiter avec eux est le rêve en affaire. Tu montres de la faiblesse: ils en profitent sans état d’âme.
    Quoi qu’il en soit, c’est à ce niveau une bonne chose que la Bretagne voit en dehors de la France et de l’UE.
    Cette usine justifie l’enthousiasme mais mérite la vigilance.

      • D’où la nécessité de la vigilance. Je ne vois pas en cet investissement le modèle d’avenir mais sur le court-terme, ce n’est pas une catastrophe. La transition de modèle agricole n’étant certainement pas du fait du centre-Bretagne ou le romantisme naïf du colibri, ça va faire tourner la machine quelque temps, au moins. Et du coup, pourquoi pas, pousser les petits producteurs exclus par ce modèle de jouer au colibri. Mais comme je l’écrivais, y voir un modèle est selon moi catastrophique.

  5. « Le monde est un village », au lieu d’apprendre le breton, il vaut mieux apprendre le chinois ou l’arabe, cela peut servir pour les échanges.

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