07/03/2016 – 07h00 Dublin (Breizh-info.com) – Il est sans doute le plus grand spécialiste français de l’Irlande : Pierre Joannon, écrivain, historien et désormais diplomate franco-irlandais, s’apprête à participer aux commémorations de Pâques 1916, à Dublin. Depuis les années 70, il n’a cessé d’apporter, dans ses ouvrages, de précieuses informations aux lecteurs sur l’Irlande, son histoire, sa géographie, ses héros et ses martyrs.

En cette année 2016, il préface un ouvrage majeur, traduit pour la première fois en français, écrit par Patrick Pearse : « Gens du Connemara », qui paraitra aux éditions Terre de Brumes. Nous aurons l’occasion de le chroniquer prochainement.

Nous l’avons interrogé, à quelques semaines des commémorations qui se tiendront notamment à Dublin, sur son attachement à l’Irlande, sur les commémorations, sur l’Irlande aujourd’hui et hier, sur le conflit nord-irlandais. Un entretien passionnant.

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Pierre Joannon, en Irlande, dégustant un Irish Whiskey

Breizh Info : Il semble que vous ayez ressenti un véritable coup de foudre pour l’Irlande lors de votre première incursion dans ce pays en 1964. Pouvez-vous expliquer cette soudaine attirance ?

Pierre Joannon : Pas vraiment ! S’agissant d’une femme ou d’un pays, le propre d’un coup de foudre est d’échapper à toute tentative d’explication rationnelle. Laissez-moi m’en tirer par une pirouette : ce pays m’était destiné, je l’ai trouvé. Bien sûr, je pourrai dire que j’ai été immédiatement séduit par les paysages magnifiques de la Verte Erin, la vitalité et la gentillesse de ses habitants, la richesse incroyable d’une histoire qui nous renseigne sur les affres de la colonisation et la chute irrémédiable des Empires. Mais il y a certainement autre chose, quelque chose de plus immatériel qu’il vaut mieux chercher à ne pas élucider pour ne pas proférer de bêtises…

Breizh Info : Comment s’est traduit cet engouement soudain ?

Pierre Joannon : Par un désir effréné de fixer sur le papier mes impressions et mes découvertes. J’étais étudiant en droit à l’époque. Je décidais de soutenir une thèse de droit constitutionnel comparé sur les constitutions irlandaises de 1922 et 1937. Et comme l’on ne saurait comprendre la charte fondamentale d’un pays sans scruter son histoire, je publiais en 1973 une Histoire de l’Irlande que je ne reconnais plus aujourd’hui tant elle était tributaire de l’historiographie dominante de l’époque marquée au coin d’un nationalisme étroit et d’une posture victimaire qui étaient déjà largement obsolètes au début de ces années soixante qui marquaient la transition de l’ère De Valera à l’ère Lemass. En 1973, le Professeur Patrick Rafroidi, futur président de l’Université de Lille III et fondateur du premier centre d’études et de recherches irlandaises de toute l’université française, me demanda de diriger avec lui la revue Etudes Irlandaises. J’étais plus particulièrement chargé de diriger la section intéressant l’histoire, la politique, l’économie et les sciences sociales. Je m’acquittais de cette tâche jusqu’en 2001. Dans le même temps, je multipliais les publications destinées à éclairer un plus vaste public sur les réalités de l’Irlande passée et présente. J’ai publié en 1978 la première biographie en Français de Michael Collins, le grand stratège de la guerre d’indépendance anglo-irlandaise de 1919-1921. Cette biographie a fait l’objet de nombreuses rééditions en 1996 et 2008. J’ai également publié un essai sur Charles de Gaulle et l’Irlande, une étude sur le nationalisme irlandais, une édition critique des journaux de marche des officiers du corps expéditionnaire français envoyé en Irlande par le Directoire en 1798, ainsi qu’une biographie de John Hume, architecte incontesté du processus de règlement pacifique du conflit nord-irlandais et Prix Nobel de la Paix 1998.

En 2006, j’ai publié aux Editions Perrin une Histoire de l’Irlande et des Irlandais que la critique a salué comme l’ouvrage de référence sur le sujet. Cette étude a été rééditée en 2009 avec une mise à jour. En 2010, j’ai publié un essai sur la pensée politique du grand poète national irlandais W.B. Yeats, et en 2013 une monographie sur la capitale de l’île intitulée Il était une fois Dublin. J’ai dirigé en outre plusieurs ouvrages collectifs, réalisé deux documentaires, préfacé une dizaine de livres, organisé maints colloques sur l’Irlande au Collège de France, à la Sorbonne, à l’Université de Nice et à l’Académie de la Paix et de la Sécurité Internationale à Monaco, et siégé dans nombre d’instances franco-irlandaises. J’arrête là cette énumération fastidieuse.

Breizh Info : Vous avez été fait citoyen irlandais en 1997. Qu’avez vous ressenti ?

Pierre Joannon : C’est exact : sur intervention spéciale du Taoiseach (Premier ministre irlandais) John Bruton, je me suis vu conférer la nationalité irlandaise pour services rendus à la cause du rapprochement entre la France et l’Irlande en 1997. J’en ai éprouvé une immense fierté et un grand bonheur comme quelqu’un à qui on dirait « Tu as bien mérité de faire partie de la famille. Sois le bienvenu parmi nous ». J’appartenais désormais à une deuxième patrie charnelle. Et à autre chose d’infiniment subtil. C’est Lawrence Durrell, l’auteur du Quatuor d’Alexandrie, qui disait : « Pour moi, l’Irlande est une région intérieure, un état d’esprit avant d’être un pays réel ».

Breizh Info : l’Irlande s’apprête à commémorer le centenaire du soulèvement de Pâques 1916. Quel sens donner à cet événement ?

Pierre Joannon : Les Pâques sanglantes de Dublin tout comme la rébellion de l’Ulster de 1912 sont les évènements fondateurs de l’Irlande contemporaine. L’une ne se serait pas produite sans l’autre. Et la division de l’île est inscrite dans ces deux moments forts de l’histoire irlandaise. On ne résume pas un événement aussi important que le soulèvement de 1916, le Rising, en quelques lignes. Qu’il me suffise de rappeler qu’il fut fomenté par « la minorité d’une minorité », agrégat obscur de personnalités diverses résolues à mettre fin par tous les moyens à huit siècles de conquête et de colonisation, qu’il fut accueilli avec stupeur et colère par une grande partie des habitants de Dublin, et que c’est la répression anglaise des plus maladroite et la menace de conscription des plus imprudente qui soudèrent le peuple de l’Irlande méridionale derrière le mouvement nationaliste héritier des fusillés de la prison de Kilmainham érigés en martyrs d’une insurrection désespérée.

Breizh Info : Quels sont les personnages qui vous ont le plus marqué dans cette quête pour l’indépendance ?

Pierre Joannon : Deux personnages me hantent : Pearse à cause de son mysticisme révolutionnaire et de sa soif de sacrifice qui ne sont pas dénuées de grandeur. Je viens de préfacer ses écrits sur l’Ouest de l’Irlande parus sous le titre Gens du Connemara aux Editions Terre de Brume de Dinan. Dans cette préface, j’ai dit ce que je pensais des attaques dont sa mémoire a fait l’objet de la part des théoriciens du révisionnisme historique qui semblent s’être réveillés à l’occasion de la commémoration du centenaire de l’attaque de la Grand Poste de Sackville Street. Mais le personnage que je chéris par dessus tout, c’est Michael Collins à qui j’ai consacré une biographie qui m’a donné, pendant tout le temps où je la rédigeais, l’impression que je vivais dans son ombre. Il fut l’inventeur de la guerre révolutionnaire qui contraignit l’Empire le plus puissant de la planète à desserrer son emprise sur une petite nation de quelques millions d’habitants à peine, préfigurant l’effondrement des empires coloniaux au lendemain de la deuxième guerre mondiale comme l’avait prédit Joseph Kessel dans les rues de Dublin en 1920. Je suis très fier d’avoir été invité à prononcer le discours traditionnel sur sa tombe au cimetière de Glasnevin, la grande nécropole de Dublin, le 21 Août 2011.

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Breizh Info : Cent ans plus tard, que reste-t-il du combat de Pearse et Collins pour l’Irlande nationale, et de Connolly pour l’Irlande sociale ? Et l’Irlande n’est-elle pas menacée de désagrégation identitaire et sociétale à cause notamment de la mondialisation ?

Pierre Joannon : Ecoutez, l’Irlande est une démocratie et n’a jamais cessé de l’être alors que tous les pays décolonisés, sans exception aucune, sont passés par des phases de dictature militaire ou civile plus ou moins longue. Ce n’est pas un mince héritage. Quant à savoir si Pearse, Collins et Connolly se reconnaitraient dans l’Irlande d’aujourd’hui, c’est un exercice assez vain. Croyez-vous que Clémenceau ou même de Gaulle se reconnaitraient dans la France de 2016 ? Arrêtons d’instituer les hommes d’un passé, si glorieux qu’il ait pu être, en censeurs d’une époque moderne qu’ils n’auraient jamais pu concevoir tant l’histoire a progressé depuis cent ans. Quant à la désagrégation identitaire, je ne sais pas ce que c’est ! Chaque génération réinvente son identité en s’appuyant sur le passé et en se projetant dans l’avenir.

L’ « irlandité » professée par Wolfe Tone et les Irlandais-Unis n’est déjà plus celle de Thomas Davis et de la Jeune Irlande, elle n’a plus rien de commun avec celle qui anime Parnell et les Fenians. Le sentiment d’appartenance identitaire forgé par Eamon de Valera dans les années trente a été liquidé depuis belle lurette et l’image du Vieux Chef a pâli dans l’opinion. Les Irlandais se sont forgés une identité ouverte qui convient parfaitement à leur situation dans le monde du XXIème siècle. Ils n’ont pas les mêmes phobies que nous vis à vis de la mondialisation qu’ils voient comme une opportunité à saisir plutôt qu’un péril à conjurer.

Au lieu de pleurer le nez dans leur pinte de Guinness, ils préfèrent exporter les pubs irlandais dans le monde entier. Riverdance et les pièces de théâtre du répertoire irlandais sont joués à Broadway, Paris, Berlin et Moscou. La Saint Patrick est devenue une fête nationale bis dans de nombreux pays. Les investissements étrangers sont les bienvenus. Les liens avec la diaspora ont été renforcés. L’euro-scepticisme n’a pas cours sur les bords de la Liffey. Le grand large ne fait pas peur aux fils d’Erin. La désagrégation identitaire, on en reparlera lorsque les Irlandais n’auront plus la force ou le goût de se réinventer, ce qui n’est pas le cas dans l’immédiat.

Breizh Info : Comment expliquez-vous l’effondrement du pouvoir de l’Eglise catholique en Irlande ?

Pierre Joannon : Par un processus de sécularisation irréversible. Lorsque l’Irlande vivait dans un état de confinement et d’isolement, l’Eglise qui comptait 93% de fidèles dans les vingt six comtés de l’Irlande méridionale exerçait une influence sans partage dont elle ne fut que trop tentée d’abuser. Profitant de l’humble déférence des fidèles, l’Eglise imposa un rigorisme puritain fondé sur la censure des livres et des films de cinéma et sur un contrôle sociétal vétilleux pouvant aller jusqu’à des pressions politiques mal venues. Ceux qui étouffaient sous cette chape de plomb n’avaient d’autre ressource que d’émigrer. Dés le début des années soixante, l’Irlande sortit de son splendide isolement.

Le développement du tourisme, l’urbanisation et l’industrialisation rapides, l’implantation de firmes étrangères, le développement de la télévision et des medias en attendant la révolution Internet, l’entrée dans ce qui était à l’époque le Marché Commun, la définition d’une identité dont la religion n’était plus le motif central, le rejet d’une certaine forme de sectarisme dont on voyait les funestes conséquences en Irlande du Nord, sans compter les nombreux scandales qui éclaboussèrent l’Eglise sans que celle-ci mesurât l’opprobre dont elle était l’objet, tout cela contribua à restreindre son pouvoir comme peau de chagrin. L’Eglise n’a rien pu sauver du désastre, ni sa position constitutionnelle abrogée par référendum, ni le divorce légalisé, la vente des contraceptifs autorisée, l’homosexualité décriminalisée, la censure tombée en désuétude et jusqu’au mariage homosexuel récemment approuvé par référendum par 60,10% du corps électoral. L’avortement, dernier rempart, devrait être battu en brèche à bref délai. C’est une véritable révolution que connaît l’Irlande, une révolution silencieuse dont on ne peut encore mesurer l’ampleur.

Breizh Info : Vous qui sillonnez ce pays depuis longtemps, n’êtes-vous pas frappé par le manque d’indications sur le patrimoine archéologique ? On a l’impression que le tourisme culturel n’est pas suffisamment mis en valeur.

Pierre Joannon : Vous avez raison : je ne compte plus les heures passées à battre la campagne à la recherche de raths, de cairns ou de cercles de pierres absolument introuvables. Toutefois, depuis quelques années, l’Office of Public Works qui est une administration admirable et efficiente (cela existe) a bien amélioré les choses. Des Interpretive Centres ont poussé comme des champignons. On en vient presque à regretter la nonchalance des années passées. Ainsi les falaises de Moher sont-elles devenues presque aussi inaccessibles que Fort Knox !

Breizh Info :  En 2016, les loyalistes d’Irlande du Nord vont commémorer les batailles de la Somme. De nombreux défilés sont prévus. Cela pourrait-il, selon vous, donner lieu à des regains de tension à Belfast ou à Derry ?

Pierre Joannon : Les loyalistes ne seront pas les seuls à commémorer les batailles de la Somme. Tous les Irlandais se souviennent aujourd’hui que 200.000 fils d’Erin du Sud et du Nord ont endossé l’uniforme khaki de l’armée britannique pour participer aux batailles de la première guerre mondiale dans les Dardanelles, les Balkans et sur le front de la Somme. Ils furent 45.000 à n’en pas revenir. Pendant longtemps, trop longtemps, on considéra que leur sacrifice devait être passé sous silence au profit de celui des Volontaires Irlandais qui combattirent et moururent dans les ruines de la Grand Poste de Dublin.

Une partie de l’Irlande vivait avec une mémoire amputée, une mémoire mutilée. Cette époque là est révolue. On reconnaît aujourd’hui que la première guerre mondiale et le soulèvement de Dublin sont les deux faces de la même médaille. Ces évènements fondateurs ont partie liée et l’on ne saurait ignorer l’un au détriment de l’autre. L’Irlande vit à présent sous le signe d’une mémoire réconciliée et d’une histoire assumée dans sa totalité. L’année 2016 verra se dérouler successivement les commémorations des Pâques sanglantes de Dublin et les commémorations des grandes batailles de la Somme où Volontaires Ulstériens et Volontaires Nationaux du Sud combattirent côte à côte. Le Président d’Irlande, Michael D. Higgins, participera aux unes et aux autres : il sera notamment présent le 30 Juin prochain à Thiepval, lieu emblématique de la grande charge de la 36ème Division Ulstérienne le 1er Juillet 1916. Cette réconciliation des mémoires s’inscrit dans la volonté de réconciliation générale stipulée dans l’Accord du Vendredi Saint qui mit fin le 10 Avril 1998 aux affrontements en Irlande du Nord.

Quant à savoir si les commémorations de la Somme donneront lieu à un regain de tension dans le Nord, cela dépendra d’enjeux politiques ponctuels ou de l’état des relations intercommunautaires à la veille de l’été et n’aura pas grand chose à voir avec le souvenir partagé des grandes heures de la première guerre mondiale.

Breizh Info : Comment analysez-vous l’évolution de l’Irlande du Nord ? En dépit du processus de paix et de l’Accord du Vendredi Saint, il semble que les haines soient toujours bien ancrées dans les quartiers populaires.

Pierre Joannon : « Peace comes dropping slow » écrivait William Butler Yeats, le père de la renaissance littéraire irlandaise et Prix Nobel de littérature, dans un de ses plus beaux poèmes. Oui, la paix s’égoutte lentement, surtout la paix des esprits. L’Irlande du Nord a tourné le dos aux années de guérilla urbaine, de répression  et de terrorisme. Personne, ni dans le camp unioniste, ni dans le camp nationaliste et républicain, ne veut revivre ces années de misères, de peurs et de sang inutilement répandu. Mais elles ont laissé des traces.

Aucune famille n’a été épargnée. Il faudra du temps, beaucoup de temps, pour que le souvenir des atrocités subies de part et d’autres s’estompe, émousse les antagonismes et permette la réconciliation et l’avènement d’un climat de concorde qui n’a jamais existé dans la province depuis que la partition de l’île a été instituée par le Government of Ireland Act voté par le parlement de Westminster le 23 Décembre 1920. On en est encore loin. Il existe toujours des peace line pour séparer les communautés. Les frictions ne sont pas rares même si certaines ont été désamorcées avec succès. Rarement mieux qu’ici ne se vérifie l’adage qu’il faut laisser du temps au temps.

Breizh Info : Avez-vous des conseils à donner à ceux de nos lecteurs bretons qui souhaiteraient participer aux commémorations du centenaire du Rising de 1916 aux côtés de leurs cousins irlandais ?

Pierre Joannon : Un seul conseil : rendez-vous à Dublin les 27 et 28 Mars prochain !

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : breizh-info.com
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