Yannick Bigouin : « Je crois que nous avancerons ensemble pour forger une Bretagne plus émancipée.»

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30/11/2017 – 07h30 Plouguerneau (Breizh-info.com) – Adjoint au maire de Plouguerneau, ancien conseiller régional (EELV) de Bretagne, Yannick Bigouin vient de publier un ouvrage intitulé « Nous te faisons [autrement] Bretagne », qui est une réflexion sur la Bretagne d’aujourd’hui et de demain. Avec bien entendu dans le titre une référence (et une forme d’hommage) à Glenmor et son « Nous te ferons Bretagne ».

À partir d’éléments autobiographiques, distanciés par des apports extérieurs et illustrés par de nombreux exemples, l’auteur développe concrètement ce qu’une Bretagne moins bridée pourrait donner au monde (et à la France). Mais aussi les changements à intégrer pour appréhender les évolutions en cours.

Si les réponses aux crises mondiales se trouvent dans une autre manière d’entreprendre, d’être au monde ou de consommer, l’enjeu est bien de construire un avenir partagé qui remette du sens collectif et responsable à nos actions. Dégagée du centralisme parisien, la Bretagne pourrait devenir un laboratoire original portant ce développement durable et solidaire, inscrit dans la continuité de son Histoire, de ses pratiques culturelles, économiques et sociales.

Et si les Bretons avaient déjà les solutions en eux ? 

Le livre part parfois dans tous les sens puisque l’auteur souhaite aborder de nombreuses thématiques sur un nombre de pages (210) réduits. On y trouve toutefois de bonnes idées ou réflexions permanentes, même si l’attachement viscéral de l’auteur tant à la République française qu’à la Bretagne semble rendre certains commentaires inopérants.

La République française s’est en effet montrée depuis sa fondation très souvent antagoniste avec les aspirations des Bretonnes et des Bretons.

On reste également très sceptique sur la vocation de la Bretagne « à l’universel » (terme qui ne veut pas dire grand chose) surtout si son identité, sa racine – qui n’est pas que culture ni langue – s’efface petit à petit dans les prochaines années.

Nous avons, pour prolonger la réflexion,  voulu en savoir plus, et interrogé Yannick Bigouin afin qu’il défende son ouvrage et réponde à quelques interrogations.

« Nous te faisons [autrement] Bretagne » – Yannick Bigouin – Yoran Embanner – 14,5€

Breizh-info.com : Tout d’abord, qu’est ce qui a motivé l’écriture de votre livre ?

Yannick Bigouin : Une envie de témoigner, de contribuer. J’avais un peu de temps dans mon parcours de vie au printemps 2015 pour le faire et de la matière rassemblée depuis longtemps.

Breizh-info.com : Pourquoi dites vous que plus nous sommes enracinés, plus nous sommes universels ? L’enracinement est-il compatible avec l’universel, et donc avec une forme d’indifférenciation justement ?

Yannick Bigouin : Nous sommes tous et toutes dans la même destinée humaine mais nous avons tous des identités propres avec des éléments qui nous rassemblent. C’est un fait, pourtant, personne ne peut se construire – à mon avis – sans un clan, une famille, un espace social, un territoire. Les deux sont nécessairement en lien.

Breizh-info.com : Qu’est ce que vous entendez par « république réformée » ? La République française n’est-elle pas, dans sa constitution, à la source d’un certain nombre de maux de la Bretagne aujourd’hui ?

Yannick Bigouin : La France est hypercentralisée. Elle n’est pas dans une approche fédérale comme nous pouvons le voir chez nos voisins.

Ce résultat est lié à son histoire, elle serait  « une et indivisible » constitutionnellement . Sa constitution ne reconnait en effet qu’un peuple : le peuple français.

C’est vrai qu’il fallut du temps pour rassembler ses différents peuples mais aujourd’hui, ses édiles ont toujours peur de voir advenir une décomposition de la France.

Ainsi la moindre différenciation est stigmatisée, niée, brimée tel le ñ du petit Fañch qui ne doit pas exister. Les langues minorisées sont tolérées.

Si il y a un mal être de reconnaissance en Bretagne, c’est bien celui là. Donc, oui, il y a un  souci constitutionnel autour des langues et cultures minorisées mais aussi, bien sur, parce qu’ elle développe une mégalopole parisienne au centre des politiques de mobilité et des budgets.

Breizh-info.com : Vous êtes sceptique, et même critique, sur les travaux de l’Institut de Locarn, ou sur Produit en Bretagne. Pourquoi ?

Yannick Bigouin : Je suis plus critique sur le discours d’Alain Glon, fondateur de Locarn que sur le label Produit en Bretagne. Son discours est ultralibéral : moins de contraintes sociales et environnementales pour – soi disant – plus de liberté d’entreprendre.

Par contre le bien être des Bretons et Bretonnes, la qualité de vie, l’environnement… ce n’est pas sa préoccupation. Moi, c’est aussi la mienne.

Les dirigeants de Locarn portent ce discours. J’attends qu’ils fassent venir, par exemple,  Philippe Frémeaux d’Alternatives économiques au même titre que d’autres « experts » économiques car ça manque un peu de contradiction. La pensée unique ultra-libérale est seule à être présente à Locarn.

Produit en Bretagne est une démarche intéressante d’inter-réseaux par un territoire mais au delà de cette approche, questionnons nous ? Consommer breton, certes… mais avec des produits contenant des OGM ? Par des entreprises socialement responsables ?

Produire en Bretagne n’est pas (encore) une garantie de qualité. J’espère que ça le deviendra.

Breizh-info.com : Vous évoquez la richesse associative bretonne. Mais n’est ce pas une des menottes qui lie l’énergie bretonne au système français actuel, notamment via un grand nombre de subventions, de contrats aidés, qui bloquent ou brident les énergies plus qu’elles ne les libèrent (puisque qui dit subvention dit aussi rendre des comptes) ?

Yannick Bigouin : Je ne crois pas du tout que les associations brident les énergies, au contraire ! Quelques chiffres du rapport Queyranne de 2013 pour remettre les choses à leurs places.

En France : les entreprises privées ont reçu 115 milliards d’argent public (subvention, avance remboursable…) +  20 milliards par le CICE + 10 milliards par la PAC

Donc 135 milliards d’argent public ! Je ne compte pas là dedans le Crédit impôt recherche ni ce qu’elles ne versent pas en impôts en recherchant souvent l’optimisation fiscale (estimée à 80 milliards de manque à gagner pour l’État). C’est là où les citoyens devraient demander des comptes !

Les associations, quant à elles, ont reçu 35 milliards d’argent public tout compris dont une grande partie en prestation pour mettre en oeuvre l’action sociale, en particulier des conseils départementaux. Elles payent majoritairement la  TVA (alors que les entreprises gèrent la TVA en se la faisant rembourser), payent la taxe sur les salaires  (bien plus onéreux que les impôts commerciaux payés par les entreprises). Il y a donc un désavantage fiscal net pour les associations.

Maintenant prenez votre journal et une paire de ciseaux et amusez vous à couper tous les articles qui parlent d’initiatives associatives. Il ne reste plus grand chose de votre journal ! Ce sont de vrais tremplins de constructions de projets entre citoyens. Cette loi 1901 est un formidable moyen de faire ensemble pour l’intérêt général.

Sur les emplois aidés, je rappelle que les emplois aidés d’État bénéficient aussi aux collectivités locales. Il existe en parallèle des emplois aidés du conseil régional dont bénéficient largement le Mouvement breton et la culture en Bretagne. Ce sont incontestablement de bons moyens d’insertions pour les personnes en recherche d’emploi.

Que préférons nous ? Voir des personnes au chômage ou travaillant en contrats aidés pour la même aide en leur permettant de se faire de l’expérience et en aidant une association qui travaille pour l’intérêt général ? J’ai moi même bénéficié d’un contrat aidé dans ma vie professionnelle, heureusement qu’il était là pour m’aider !

Breizh-info.com : Comment réinventer la politique en Bretagne, vous qui êtes ancien conseiller régional ? Une démocratie directe à la Suisse ne permettrait-t-elle pas au peuple breton de s’approprier son futur démocratiquement ?

Yannick Bigouin : Oui, je suis profondément fédéraliste et nous pouvons regarder vers les modèles de nos voisins européens mais il faut que ça soit au service d’un mieux vivre pour les Bretons et les Bretonnes, autrement ça n’a aucun intérêt.

Breizh-info.com : Comment imaginez vous, et souhaiteriez vous voir la Bretagne en 2032 ? Et l’Europe ?

Yannick Bigouin : 2032 c’est demain. Je crois que nous avancerons ensemble pour forger une Bretagne plus émancipée.

L’idée d’Assemblée de Bretagne est à investir afin de fondre les 4 ou 5 départements en une assemblée unique et passer les délégations des conseils départementaux à des EPCI rassemblées. Quant à l’Europe, il nous faut la souder, la rassembler et surtout en faire un projet politique qui dépasse celui des financiers et du libre-échange pour plus des protection des habitants et de l’environnement.

Là, je suis plus pessimiste… le vote de l’autorisation du  Glyphosate par une majorité d’États est le signe clair que les lobbies ont un pouvoir immense à Bruxelles.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
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  • Gwendal Pennanech

    Il ne répond pas à la question sur la « république réformée » . Pour une bonne raison elle irréformable ! Faire croire le contraire aux Bretons c’est leur faire perdre leur temps . Une république française fédéraliste ? Quelle blague!

    • An

      Ce discours a plus de chances d’interpeller et de semer une graîne dans la tête de celui qui l’entend.
      Le discours indépendantiste ne convainct que les convaincus aux marges (je ne dis pas que l’idée est mauvaise).
      Celui de l’autonomie a eu 40 ans pour se faire entendre, sans résultat.
      Je suis aussi convaincu que la RF est irréformable et préfèrera s’effondrer d’un bloc que de lâcher un arpent de pouvoir à la Bretagne.
      Je suis aussi convaincu que cet effondrement aura lieu dans les 30 années qui viennent, si ce n’est avant.
      L’important est donc de semer des idées pour que la Bretagne ait aujourd’hui un écho de projet pour espérer qu’elle devienne l’alternative du futur.
      L’idée de fédéralisme énoncée aujourd’hui travaille à l’idée d’indépendance demain, elle ne s’y oppose pas.
      Cependant, envisager une assemblée à 4 ou 5 départements, c’est révoltant. C’est entériner une perte de territoire plus que conséquente, fondamentale de la Bretagne qui prépare le terrain à une Bretagne survivante dans le centre-ouest avant disparition.
      C’est un abandon synonyme de défaite. Parce qu’accepter une débretonnisation de fait, et je ne nie pas qu’elle existe et s’intensifie du 44, c’est préparer la perte du 35 qui, objectivement, est sœur jumelle du 44, excepté l’originalité rennaise qui la différencie de l’Armor, faiblesse que n’a jamais eu Nantes.
      Une fois la Haute-Bretagne perdue, pas besoin de faire un dessin.
      Le discours indépendantiste ne doit être réserver qu’à ceux sensibles aux discours fédéralistes. Ceux-ci pouvant faire office de tests en quelque sorte pour les indépendantistes convaincus. Trop vu de personnes rejeter avec force ce discours ou dans l’incapacité même de l’envisager. Alors que l’autre fait réfléchir.