Russie. Raz-de-marée électoral pour Poutine : les leçons du scrutin

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N’en déplaise à la presse française, Poutine a été réélu en Russie lors d’un scrutin dont il était certes favori, mais avec une participation et un soutien populaire supérieurs aux prévisions. Comme d’habitude, les médias occidentaux, dont français, n’ont fait leurs choux gras que sur les fraudes, sans guère s’interroger sur la source principale qui les signalait, l’ONG Golos. A tort. Avec 76.6% des voix pour 56.2 millions de voix, Poutine est crédité d’un soutien populaire sans précédent. Voici les leçons qui peuvent être tirées de ce scrutin, le premier depuis le Printemps russe et le retour de la Crimée à la Russie.

Les communistes soutenus en Extrême-Orient, mais reculent en moyenne sur la Russie

Les résultats sont clairs et nets : pour une participation de 67.47% (73.36 millions de suffrages exprimés) Poutine a reçu 76.6% des voix (56.2 millions de votes), suivi de loin par le directeur du sovkhoze Lenine en banlieue de Moscou Pavel Grudinine (11.08%). Ce dernier a été fragilisé par diverses affaires liées aux ventes de la terre du sovkhoze pour faire des centres commerciaux et aux profits qu’il a pu en tirer.

Sa défaite relative – le leader communiste indéboulonnable Guennadi Ziouganov atteignait 17% aux échéances précédentes – renforce le leadership de ce dernier. Grudinine a néanmoins été le plus soutenu en Iakoutie (27.25% des voix), Altaï, région autonome juive (Birobidjan), Kraï de Khabarovsk et région de l’Amour, au détriment de Poutine qui y fait ses pires scores nationaux, entre 65 et 70% des voix.

Zhirinovski perd son fonds de commerce, Sobtchak pâtit de la division entre libéraux

Suivent ensuite le candidat d’extrême-droite Zhirinovski (5.66% soit 4 millions de voix) et la libérale Ksenia Sobtchak, attendue à 2.5% mais qui n’en a fait que 1.67% (1.2 millions de voix). Quatre candidats se partagent les 3% restants.

Si Ksenia Sobtchak a pu pâtir de la division entre libéraux et du boycott organisé par l’opposant soutenu par les occidentaux Alexeï Navalny – condamné définitivement pour escroquerie et abus de biens sociaux dans l’affaire de l’exploitation forestière Kirovles et donc inéligible – Zhirinovsky lui voit avec le retour de la Crimée et l’adoption d’une politique économique plus protectionniste (remplacement de l’import, réindustrialisation à marche forcée et fermeture aux importations agricoles européennes) la fin de son fonds de commerce politique.

Hausse de la participation citoyenne depuis le Printemps russe

C’est l’une des leçons du Printemps russe. L’autre est la hausse de la participation. L’hystérie britannique autour de l’affaire Skripal – un ex-officier russe du renseignement militaire, recruté par les Britanniques, emprisonné en Russie de 2006 à 2010 puis livré aux Britanniques dans le cadre d’un échange de prisonniers, empoisonné avec un possible agent neurotoxique de type Novichok le 4 mars 2018 à Londres – que Theresa May a accusé, sans donner de preuves, d’avoir été empoisonné par la Russie, a certes poussé nombre de Russes à « s’arracher de leurs canapés », comme le disent les blogueurs politiques locaux et à aller voter pour Poutine. Mais des tranches d’âge habituellement abstentionnistes – les 18-35 ans – et des régions qui le sont aussi, comme l’Extrême-Orient, ont voté en masse.

Le printemps russe a témoigné d’une importante participation citoyenne, notamment en Crimée dont les citoyens ont pris en main leur destinée, quitté une Ukraine en plein naufrage ultra-nationaliste et russophobe pour rejoindre la mère Patrie. En 2018, la Crimée voit simultanément l’achèvement du pont de Kertch, d’une centrale thermique, de l’aéroport de Simferopol et l’éclosion de nombreux projets agricoles, industriels, d’infrastructures. C’est aussi l’une des régions où Poutine cartonne – avec 92.15% des voix – et 90.2% dans la ville autonome de Sébastopol.

L’opposition libérale pro-occidentale se crashe dans ses quartiers à Moscou

Autre leçon probable du Printemps russe : l’opposition pro-occidentale qui avait fait de certains quartiers de Moscou (et de Saint-Pétersbourg) sa chasse gardée s’effondre. Au grand dam du blogueur libéral Max Katz, qui publie les statistiques, éloquentes. Par exemple dans le quartier de Khamovniki, ou aux municipales le parti de Poutine Russie Unie n’a eu aucun (!) élu malgré deux (!) listes différentes d’opposition, toutes deux élues- c’est un cas quasi unique pour la Russie, Poutine est passé de 39.96 à 64.87% de 2012 à 2018 et les libéraux, tous candidats confondus, de 28.21 à 12.72%, avec une participation en baisse de 0.6%.

Dans une autre chasse gardée de l’opposition libérale, le raïon Gagarine, Poutine passe de 37.92 à 62.7% et les libéraux de 30 à 14% entre 2012 et 2018. Et même dans des quartiers plus populaires – il donne l’archétypal Iouzhnoe Boutovo, un des plus éloignés du centre-ville, Poutine passe de 48.61 à 72.55% en six ans avec une participation en hausse de 5% à 58.47%. A Moscou en général – où du fait de l’importance d’une classe moyenne créative et d’un mode de vie très ouvert sur l’Occident, Poutine était relativement impopulaire, les libéraux tombent de 20.45 à 7.24% en six ans tandis que Poutine gagne 25%, avec une hausse de la participation minime entre les deux élections (1,75%).

Bref, conclut le blogueur libéral, « toutes les stratégies de l’opposition se sont effondrées, nous allons avoir une longue crise ainsi qu’une vie dans une ville où une personne sur deux a voté Poutine. J’ai des doutes que Navalny y survive [en tant que personnalité politique] et Iabloko. Tout va vers le fait que toute opposition peut disparaître tout à fait », faute de soutien populaire. Car la classe créative est toujours là et Moscou, avec ses Burger Kings, McDo et nombreuses boutiques de grandes marques européennes jusque dans le Goum, équivalent local du Printemps, est plus toujours très occidentale, surtout par rapport à bien d’autres villes russes.

Des records dans le Caucase : rien de plus logique

Sans grande surprise, Poutine bat des records en Kabardino-Balkarie (93.38%), Tyva (92%), Tchétchénie (91.44%), Daguestan (90.77%), ou encore le Tatarstan (82.09%).

Dans ces républiques autonomes, souvent de confession musulmane, irrédentistes dans les années 1990 et nécessitant pour leur équilibre de fortes dotations publiques – exception faite du Tatarstan qui compte au contraire parmi les régions les plus riches – montrer une forte participation et surtout un score quasi-soviétique pour Poutine est, pour les gouvernements locaux, un gage de fidélité au régime en général et à Poutine en particulier. Et la possibilité de demander un effort supplémentaire à l’état fédéral.

Du reste, le top 5 des régions qui soutiennent le plus Poutine n’a guère changé ces dernières années, exception faite donc de la Crimée et de Sébastopol qui y font une apparition fracassante, l’élection présidentielle ayant été l’occasion pour beaucoup d’appeler à un « second réferendum » pour confirmer celui où le 16 mars 2014, 83.1% des criméens (et 89.1% des habitants de Sebastopol) votaient à 96.77% pour le rattachement de la presqu’île à la Russie.

Fraudes constatées : qui contrôle les contrôleurs ?

Près de 3000 cas de fraudes auraient été constatées lors des élections, affirme l’ONG Golos aux médias occidentaux qui ont repris l’information comme un seul homme. Sur son site, l’ONG ne fait état que de 1526 signalements reçus le jour du scrutin, dont 18 infractions pénales, 71 erreurs de décompte des voix, 153 infractions au secret du vote, 254 cas de pressions sur les électeurs et 306 infractions dans l’aménagement des bureaux de vote.

Cependant nombre de ces infractions relevées n’en sont pas – par exemple la présence de pompiers dans les bureaux de vote a été notée comme une infraction par l’ONG, alors qu’aucune loi ne l’interdit. D’autres infractions n’ont pu être vérifiées – ainsi, un homme s’était plaint d’avoir pu voter plusieurs fois à Maïkop (Adyghée). Vérification faite, les bureaux de vote cités n’existaient tout simplement pas. De son côté, la Commission électorale centrale a annulé les résultats dans 14 bureaux de vote dont un à l’étranger et quatre au Daguestan. Compte tenu des résultats et de la participation, les fraudes n’ont de toute façon eu qu’un impact très marginal.

Cependant, la presse occidentale – notamment française – ne s’est guère intéressée à sa source unique. Dissoute en 2016 après avoir été reconnue « agent étranger » par le ministère de la Justice russe, Golos continue d’agir dans l’illégalité. Les médias russes NTV et Life.ru ont prouvé, quelques jours avant le scrutin, que l’organisation avait affirmé que les élections n’étaient « ni libres ni justes » bien avant le vote, par la voix de Stanislav Andreïtchuk, tout en continuant à s’affirmer « objective et neutre ».

Mieux. Outre ce parti-pris, l’organisation est aussi financée par l’Union européenne – donc le contribuable français, par exemple – ou encore l’USAID, à raison de 500.000 € sur trois ans. NTV présente des images où des hauts-fonctionnaires du bureau politique de l’ambassade du Canada visitent les locaux de l’organisation à Moscou… et ce certainement pas pour admirer la vue sur le Kremlin !

Des liens financiers directs ont aussi été trouvés avec l’EPDE (European Platform for democratic elections), qui ne cherche guère à protéger la démocratie en France ou en Suède, où les deux principaux partis, de contenus assez similaires du reste, ont neutralisé tout risque d’élection avant 2022 au nom de la lutte « contre l’extrême-droite », bien pratique. Mais en Russie, Pologne, Hongrie, bref partout où les nationalismes remettent en péril le libre-échangisme mondial qui efface nations et économies et la volonté hégémonique des États-Unis. Sans surprise, l’EPDE est financé par les ministères des Affaires étrangères d’Allemagne et de Norvège, l’USAID, le NED (National endowment for democracy) ou encore Soros. Bref, des sponsors pas spécialement intéressés à reconnaître les élections russes et à soutenir Poutine.

Golos travaille aussi avec le mouvement « Russie ouverte » (Открытая Россия) de l’ex-oligarque Mikhaïl Khodorkovski, jugé et emprisonné en Russie pour fraude fiscale, libéré fin 2013 et expédié immédiatement à Berlin – c’est en effet l’Allemagne qui depuis deux ans et demi réclamait le plus intensément sa libération. Son mouvement, qui réclame pourtant la transparence de l’État, est financé en toute opacité. REN TV a révélé que parmi ses sources de financement, il y avait une entreprise estonienne (MTU Free Access), un trust anglais qui apparaissait déjà dans l’affaire IOUKOS et une lobby proche des néo-conservateurs américains, Orion Strategies. Nombre de ces entrées d’argent ont été faites directement en devises étrangères.

Jacques Myard : « il n’y a eu ni contrainte pour forcer les Russes à voter, ni de fraudes »

Membre honoraire du Parlement, maire de Maisons-Laffitte et membre fondateur de la Droite populaire, Jacques Myard (UMP/LR) était avec 26 députés, sénateurs et ex-parlementaires en mission d’observation des présidentielles russes, « à l’invitation du Président de la Douma Viatcheslav Volodine et du Dialogue franco-russe ».

Son communiqué de presse fait état d’un « processus de vote remarquablement organisé grâce à un nombre de volontaires qui traduit une mobilisation populaire » et de bulletins « trilingues, le russe, l’ ukrainien et la langue tatar » en Crimée où la mission a visité 7 bureaux, 2 à Yalta et 5 à Simferopol et son agglomération. Mais aussi une forte participation : « en règle générale, c’est le tout venant de la population, les familles se déplacent avec les enfants, voire les grands-parents ». Dans les républiques du Caucase, ce n’est pas rare du reste que tout un clan vienne voter dans le même bureau, entourant ses aïeux.

Pour Jacques Myard, c’est clair, les élections n’ont pas été manipulées : « de ce que nous avons constaté en Crimée et de ce que nos collègues ont pu aussi voir dans d’autres villes, il n’y a eu ni contrainte pour forcer les Russes à voter, ni de fraudes. V. Poutine est certainement un homme à poigne qui a restauré l’Etat et ainsi a gagné la confiance de ses concitoyens. Un dictateur qui tolère 7 candidats contre lui est encore bien loin des pratiques soviétiques, ne l’oublions pas ».

Bref, Jacques Myard s’interroge sur le traitement médiatique très partiel, voire partial, de la part des médias français (et occidentaux en général) : « est-il vrai, comme il nous est revenu de journalistes eux-mêmes, que les rédactions des médias français ont ordonné à leurs journalistes qui couvraient l’élection de ne faire état que des critiques contre Poutine et de parler de fraudes ? ».

Et de plaider pour une redéfinition de la politique française à l’égard de la Russie qui s’éloignerait de la « ligne du Parti » dictée à Washington : « Donner des leçons au monde entier et à la Russie en particulier n’est ni favoriser la nécessaire coopération avec ce pays qui est incontournable pour l’équilibre européen ni défendre nos intérêts diplomatiques, économiques et culturels », assène l’ex-parlementaire. « Notre position de non reconnaissance du retour à la Russie de la Crimée est un non-sens. C’est mettre notre politique dans une impasse pour longtemps ; la Crimée est russophone à 96 %, la Russie ne la lâchera plus pour des raisons historiques, sociologiques et géostratégiques ».

Emmanuel Macron a adressé de très froides félicitations à Poutine – qui a été certes bien mieux élu que le président français lui-même (compte tenu des abstentionnistes, il a été élu par 17% des français et sa majorité législative, par 14%) et a déroulé sur tous les sujets cruciaux (Crimée, Syrie, affaire Skripal).

Louis-Benoît Greffe

Crédit photo : Pixabay et GettyImages

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