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Joël (NDLR : Prénom modifié pour qu’il ne soit pas identifié par ses anciens camarades) a été longtemps militant au sein de la gauche libertaire, en région parisienne, « depuis mes 16 ans jusqu’à mes 25 ans ». Aujourd’hui, âgé de 28 ans, il a tout plaqué, il a arrêté de militer politiquement, dégoûté, avec le sentiment d’avoir perdu le sens qu’il entendait donner à la lutte. Il se montre très pessimiste sur l’avenir, et notamment sur l’avenir d’une gauche en laquelle il croit pourtant encore au fond de lui.

Ne partageant pas la ligne éditoriale de notre journal, mais « pas prisonnier d’une pensée unique » il a tout de même accepté de témoigner, sous couvert d’anonymat, et de répondre à quelques questions.

Breizh-info.com : Tout d’abord, qu’est ce que signifie « pas prisonnier d’une pensée unique » ? Pourquoi y a-t-il encore des gens qui hésitent à répondre à tel ou tel média, si les propos sont parfaitement retranscrits ?

Joël : Parce que tout d’abord les propos sont souvent mal retranscrits, déformés. Cela a tout le temps été comme ça. De ce que j’ai pu lire sur le vôtre, ce n’est pas le cas, d’où ma réponse positive. J’ai toujours eu du mal à comprendre comment on pouvait se fermer telle ou telle fenêtre (je le faisais moi-même étant militant) alors qu’au final, le propre d’un militant normalement c’est pourtant d’aller convaincre ceux qui ne pensent pas comme lui. Mais il y’a désormais un tel dogmatisme que certains courants politiques deviennent quasiment religieux. C’est le cas d’une partie (je ne mets pas tout le monde dans le même sac, loin de là et vous êtes parfois caricaturaux) de ceux que vous appelez « antifas » ou « extrême gauche ». Plus les années passent, plus certains de ces milieux sont devenus malheureusement des sortes de chapelles, où chacun épie le moindre fait et geste de son voisin, pour le dénoncer et l’exclure si nécessaire. Les exemples ne manquent pas récemment.

Breizh-info.com : Pourquoi avez-vous arrêté le militantisme ? 

Joël : Parce que je n’y croyais plus tout simplement. Je crois toujours dans les idées de justice sociale, je suis persuadé que seule la lutte dans la rue et sur nos lieux de travail paie, je ne crois pas dans les élections, mais je pense que le mouvement contestataire de gauche tourne en rond. Il ne produit plus grand-chose. Idéologiquement, c’est le néant. Désormais, il n’y a plus de débat, il y a des dogmes qui se résument parfaitement dans les appellations que prennent certains groupes lorsqu’ils ont besoin systématiquement de se qualifier comme « féministes, antifascistes, antisexistes, etc., etc. ». C’est de l’étiquette, c’est religieux, c’est presque publicitaire. Mais c’est terriblement creux. Les AG dans les facs n’ont plus rien à voir avec ce qu’elles étaient, le niveau intellectuel est très faible, et finalement, cela intéresse de moins en moins de monde hormis ceux qui sont sectaro-compatibles et ceux qui rêvent d’une place au chaud dans certains partis ou syndicats pour l’avenir.

Pourtant, il y a encore de la matière : le Comité invisible, les éditions Libertalia, ont rédigé ou édité des choses qui ont encore du sens. Mais ça reste très limité. Pour revenir à votre question, lorsque je dis que je n’y crois plus, c’est que j’ai l’impression qu’y compris dans le milieu que je connais le mieux, libertaire, syndicaliste, certains ont basculé ou se sont fait avoir.

Breizh-info.com : C’est-à-dire ?

Joël : Je veux parler de l’influence de plus en plus présente d’autres religieux, musulmans notamment, qui ont parfaitement saisi qu’il y’avait une faille dans nos luttes et qu’ils pouvaient s’y engouffrer. L’affaire récente de la fille de l’UNEF est révélatrice. J’ai beau détester profondément ce syndicat pour tout ce qu’il représente en matière de mollesse et d’opportunisme, jamais je n’aurais pu imaginer cela. Lorsque je militais, on allait perturber les actions des catholiques antiavortements, on parlait de libération féminine, on dénonçait les intégristes. Et là, on laisse rentrer d’autres intégristes dans la bergerie sous prétexte qu’ils feraient partie des opprimés. Pourtant il suffit de regarder une bonne partie de ce qu’il se passe dans le monde pour voir que les musulmans ne sont pas des opprimés et que partout où des gens qui pratiquent la religion de façon rigoriste sont au pouvoir, ils oppressent par ailleurs.

C’est une des choses qui m’a dégoutté, parce qu’on ne pouvait même plus avoir de débat là dessus à un moment donné sans que quelqu’un vienne te dire que tu commences à devenir puant, à flirter avec les thèses d’extrême droite, etc. C’est assez affolant quand des gamins de 20 piges absolument pas formées et avec un niveau scolaire lamentable viennent te sortir cela à toi qui t’es mis à militer parce que tu croyais que tu allais faire la révolution, et pas favoriser la montée du nihilisme ou pire encore, le retour du religieux qu’on avait mis un siècle à foutre dehors.

Breizh-info.com : Enfin en même temps ne sont-ce pas certains auteurs de gauche (le tandem Meyrieu/Foucault est un bon exemple) qui ont commencé à basculer dans le nihilisme justement ?

Joël : Ils n’ont jamais été spécialement ma tasse de thé. Ils ont écrit des livres incompréhensibles, déconnectés du réel. C’est bien le problème d’une partie de la gauche : vouloir inventer un peuple de toute pièce, un vocabulaire de toute pièce, des concepts contre nature. Ils ne sont plus du tout dans le réel, ils se sont perdus. J’ai encore en tête certaines discussions sur des marchés de banlieue où on passait parfois pour des extra-terrestres avec nos revendications à la gauche de la gauche. Y compris auprès des populations immigrées qu’on cherchait à convaincre. Pourtant, on ne fait pas la révolution avec des concepts, mais avec du concret.

Breizh-info.com : N’y a-t-il pas justement à gauche, un fantasme total sur l’immigré, et particulièrement sur l’Africain ?

Joël : On en revient à ce que je vous disais plus haut sur les oppressés. On ne peut pas analyser le monde d’aujourd’hui avec des grilles des années 60, et beaucoup de mes anciens camarades ne l’ont pas compris. Et puis vous avez ce mouvement, qui n’a rien à voir avec la gauche, mais qui a parfaitement su l’infiltrer et aujourd’hui prendre quasiment un leadership, sur toutes les questions sociétales. Un mouvement enfant de la société libérale américaine, qui a théorisé une bonne partie des luttes actuelles, féminisme, LGBT, etc., tout en y associant également la revendication noire, c’est-à-dire une revendication 100 % raciale qu’on retrouve aujourd’hui en débat en France. Les fascistes rêvaient d’imposer ce débat, la gauche l’a fait, et a été aidé avec beaucoup d’argent par des gens dont on ne peut pas dire qu’ils soient d’ardents communistes. Du coup, aujourd’hui clairement, c’est aussi la gauche qui provoque la montée du racisme et de la haine en France.

Dans n’importe quel cas, y compris les plus contestables, une partie de la gauche et de mes anciens camarades prendront faits et causes pour celui qui a été théorisé comme étant l’opprimé. Et passeront l’éponge sur des choses qu’ils n’accepteraient pas venant d’autres strates sociales ou ethniques. C’est aussi cela qui m’a dégoutté. Qu’on aille trouver des excuses aux dealers de cité qui gagnent pourtant beaucoup plus en vendant de la merde que le Smicard de chez Peugeot. Qu’on aille inventer du racisme là où il n’y a qu’un conflit entre deux personnes. Qu’on soupçonne, encore et toujours. Cette chasse aux sorcières ce n’est même plus de l’autodiscipline, c’est pire, et du coup, beaucoup de gars lâchent l’affaire.

Et pendant ce temps, les communautés se dressent les unes contre les autres, justement parce qu’on développe de façon générale le sentiment d’injustice rapportée au facteur ethnique, ou bien majoritairement ils s’évitent cordialement pour ne pas avoir à se côtoyer. Je crois de toute façon moyennement à la cohabitation entre des peuples différents et nombreux sur un même territoire. C’est pragmatique, ça termine toujours mal. Mais quand vous dites ça, vous êtes un déjà presque suspect, donc bon vous comprenez que c’est vite pesant.

Breizh-info.com : Et quel regard portez-vous justement sur ce que vous appelez « l’extrême droite » ?

Joël : Déjà, une chose est sûre, ça ne veut pas dire grand-chose l’extrême droite. Pour moi, ce sont les racistes, les intégristes, ceux qui veulent l’émergence d’une société d’ordre et de flicage généralisé. On peut mettre énormément de monde dans ces critères. Après si vous parlez des mouvements d’extrême droite, ils font presque pitié aujourd’hui en France. Dans toute l’Europe, ils ont le vent en poupe, et ici, rien. Je ne porte pas spécialement de regard à vrai dire, pour répondre à votre question.

Breizh-info.com : Vous êtes blasé à ce point ?

Joël : Je ne vois pas comment les choses peuvent aller bien. On risque de ne pas aller vers des années de paix, ce qui était pourtant à la base le but de mon engagement révolutionnaire. Faire la « guerre » si nécessaire pour avoir la paix. Mais là, les choses se délitent de partout, ça va très mal, et ceux qui dirigent sont au-dessous de tout. Ici ou ailleurs d’ailleurs. Non vraiment, pas blasé, mais inquiet, et sans solution. Mais qui sait, peut être que je reviendrai au militantisme un jour. Pas sous la forme que j’ai pratiquée ni avec les mêmes personnes en tout cas, à moins qu’elles évoluent elles aussi.

Propos recueillis par Yann Vallerie

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