On joue la 52ème minute, dans ce deuxième match du groupe E entre la Suisse et la Serbie, quand Granit Xhaka égalise pour la Nati.

Sur la terrasse de ce bar de Sion, où j’assiste à la rencontre avec des amis, les gens exultent ! L’euphorie est pourtant de courte durée, le temps qu’un ami lance un « Il a fait le signe de l’aigle ». L’aigle ? Un animal symbole de la Confédération Helvétique ? Une composante de l’un des drapeaux des 26 cantons ?

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Non, rien de cela, il s’agit de l’aigle bicéphale présent sur le drapeau de l’Albanie.

Xhaka, né en Suisse d’une famille kosovare, a en effet décidé de célébrer son but en mimant ce symbole. Outre le fait que l’Association Suisse de Football avait interdite à ses joueurs de faire ce geste, et ce depuis 2014, il intervient en plein match face à l’équipe de la Serbie.

Pour rappel, le Kosovo est un territoire majoritairement Albanais, qui a déclaré unilatéralement son indépendance en 2008 vis à vis de la Serbie. Cette indépendance est toujours contestée par Belgrade et divise la communauté internationale.

Sur l’écran de la télé du bar, les images confirment le geste. Sur la terrasse, les réactions oscillent entre indifférence, consternation et colère. La joie de cette égalisation est présente, mais une partie d’entre nous condamne fermement cette célébration. Quant aux deux supporters serbes présents, ils sont très remontés. Le match reprend, la tension est à son comble.

Arrive la 90ème minute: Xherdan Shaqiri (né au Kosovo), au terme d’un rush mémorable, parvient à glisser le ballon au fond des filets. Rebelotte : euphorie puis de nouveau le même geste de célébration. L’équipe Suisse a gagné et prend une sérieuse option pour la qualification, mais la polémique commence à enfler sur les terrasses et les réseaux sociaux.

Pour certains, ce geste n’a aucune importance, et ce qui compte c’est la victoire. Pour d’autres, c’est inadmissible, et la victoire n’a pas la saveur qu’elle aurait dû avoir. Et il y ceux pour qui c’est un bel exemple du multiculturalisme suisse, et une réponse logique à des provocations de la presse Serbe et de certains joueurs.

En tant que binational, qui comprend tout à fait l’attachement qu’on puisse avoir à ses origines, je suis attristé et choqué de ce qui s’est produit. Jouer sous les couleurs d’un pays, cela représente beaucoup. Et c’est également censé mettre en avant l’unité d’un pays. Or en mimant un symbole de leurs origines, qui plus est contre la Serbie, Xhaka et Shaqiri ont à la fois créé de la division au sein du pays qui les a accueilli (ou qui a accueilli leurs parents), et ont en plus importé un conflit dans le pays symbole de la neutralité.

Ces joueurs avaient le droit de trouver une motivation supplémentaire dans ce match, ces joueurs avaient le droit de se réjouir intérieurement ou à l’abri des caméras de ces buts et de cette victoire. Mais ces joueurs n’avaient pas le droit de mêler la Suisse au conflit Albano-Serbe.

Ce conflit complexe et douloureux, dont la majorité des citoyens helvètes ignorent tout ou presque.

Xhaka et Shaqiri peuvent minimiser leur geste après coup, ils ne se rendent pas compte qu’une étincelle peut parfois conduire à un incendie.

Et j’espère pour la Suisse qu’ils n’affronteront pas la Serbie en phase de qualifications d’une prochaine grande compétition avant longtemps, car la sécurité des supporters de la Nati sera probablement compromise en cas de déplacement à Belgrade.

Quand je vois la photo de Stéphane Lichsteiner en train lui aussi de mimer l’aigle lors du deuxième but, et quand je lis un certain nombre de commentaires sur les réseaux sociaux qui félicitent les deux buteurs d’origine kosovare pour leur geste, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il n’en aurait sûrement pas été de même si un joueur d’origine iranienne évoluant pour la Suisse avait fait la même chose contre les Etats-Unis, de même pour un joueur d’origine française contre l’Allemagne.

Chaque immigré a son histoire et ses rancœurs envers d’autres pays.

Mais quand on est joueur de foot professionnel, et qu’on porte le maillot d’une sélection nationale, on se doit de mettre de côté tout cela et de respecter le pays pour lequel on joue.

Erwan Pennarun.

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