La question des migrants agite (un peu) Nantes. Favorables ou non, les discours convenus voient en eux uniformément de pauvres gens désireux d’améliorer leur situation qui endurent des conditions de vie épouvantables. Cette conception a beau flirter avec l’oxymore, elle est profondément ancrée dans la doxa contemporaine. On ne peut donc la contester sans scandaliser. C’est pourtant une idée reçue parfaitement arbitraire.

D’autres manières de voir sont possibles. Il suffit pour s’en rendre compte de confronter la perception des migrants à d’autres visions de l’Étranger, ni plus ni moins légitimes et néanmoins fort différentes. Voire paradoxales.

1. Migrants et touristes

Comme chaque été depuis 2012, Nantes est engagée dans une opération de promotion touristique, Le Voyage à Nantes. Son but est lucratif, bien entendu : il est de faire tourner le commerce local. Nantes Métropole affirme avoir attiré au cours de l’été 2017 « 800 000 visiteurs, dont 20% de touristes étrangers ». La ville leur déroule le tapis rouge. Ils auraient dépensé sur place 53 millions d’euros.

Cela représente 66,25 euros par personne : les touristes qui visitent Nantes ne sont pas des gens fortunés. Beaucoup séjournent au camping municipal du Petit-Port. Éloigné du centre mais proche du tramway, il ne désemplit pas. Y poser sa tente revient à 175 euros par semaine — en promo à 150. La ville leur réclame en plus 50 centimes de taxe de séjour par nuit et par personne.

Les Africains qui campent au square Daviais, sous le même soleil de plomb qu’au Petit-Port mais en plein centre-ville, ont versé à leurs passeurs, lit-on dans la presse, des sommes qui peuvent atteindre 6.000 euros par personne. Rares sont les visiteurs du Voyage à Nantes qui disposent d’un tel budget pour leurs vacances entières. Et après avoir donné tout leur argent à ces passeurs qui les traitent comme du bétail, les migrants voudraient être pris en charge gratuitement par les Nantais.

2. Migrants et esclaves

« Les ‘exilés’ sont abandonnés à leur sort en face d’immeubles construits par les négriers », s’indignent les associations pro-migrants(1). L’esclavage, c’est le point Godwin à la nantaise. On sait que tout débat à propos des migrants y aboutira tôt ou tard.

Cependant, la traversée de la Méditerranée est encore pire pour les migrants d’aujourd’hui que celle de l’Atlantique pour les esclaves du 18ème siècle. Parmi ceux qui ont entrepris de franchir la Méditerranée centrale cette année au mois de juin, 1 sur 7 a trouvé la mort, selon le Haut comité aux réfugiés de l’ONU, soit plus de 14 %. Sur toute la période de la traite négrière, 11,9 % des esclaves seraient morts au cours d’un voyage transatlantique pourtant cinquante fois plus long(2).

Pour l’armateur du 18ème siècle, l’esclave avait une valeur. Ce n’était pas à lui de payer son voyage. Il constituait une marchandise précieuse qu’on cherchait à conserver en bon état. Le fruit de son travail valait plus que le prix qu’on l’avait payé. Le migrant du square Jean-Baptiste Daviais, lui, n’a pas de valeur, il a un coût. Non seulement c’est lui qui a payé son voyage, mais personne ne désire l’acheter. Seuls des patrons voyous le louent à vil prix, sans se soucier de le nourrir en dehors du moment où cela les arrange. Non seulement le migrant contemporain n’est pas une marchandise mais il est traité comme moins que cela : comme un déchet. On le parque à l’abri de la vue. On désinfecte les lieux dont on l’a expulsé.

3. Migrants et Vikings

Le château des ducs de Bretagne présente actuellement une exposition sur les Vikings. Elle ne s’attarde pas sur le campement de migrants normands installé à Nantes pendant un siècle, au milieu de la Loire, face à l’actuel square Daviais. Désireux d’améliorer leur situation, ils avaient traversé des mers dangereuses sur de frêles esquifs. Mais ils n’avaient payé aucun passeur pour cela : ils pilotaient eux-mêmes ces bateaux construits de leurs mains.

Des mains qu’ils ne tendaient pas : ils ne demandaient pas la charité aux Nantais. Les premiers d’entre eux étaient venus en honnêtes commerçants désireux de vendre des fourrures et autres produits de la Scandinavie. Puis, devenus plus forts, ils avaient entrepris de se servir eux-mêmes, pillant et tuant en tant que de besoin face à des autorités locales dépassées.

Sous les ordres de Ragenold, ils avaient enfin décrété que le pays nantais étaient à eux et constitué un royaume normand sur les bords de la Loire. Jusqu’au jour où, en 937, les Bretons, guidés par le duc Alain Barbetorte, ont dit : « On est chez nous ! » et les ont  chassés définitivement à la pointe de l’épée.

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(1) Les migrants venus d’Afrique noire ne descendent pas, et pour cause, des victimes de la Traite transatlantique. Il est même possible que certains d’entre eux aient parmi leurs ancêtres des fournisseurs d’esclaves. Bienvenue au club.

(2) Olivier Pétré-Grenouilleau, Les Traites négrières, Paris, Gallimard, 2004, p. 140.

Erwan Floc’h

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Crédit photos : Migrants au stade Daviais à Nantes, plaques commémoratives de la victoire d’Alain Barbetorte sur les Normands, photos Breizh-info
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