Pierre Klein, essayiste et président de l’initiative citoyenne alsacienne (ICA), mais aussi résident de la fédération Alsace bilingue (FAB) qui regroupe 19 associations travaillant à la promotion de la langue et de la culture régionales, nous adresse un long exposé intitulé Un discours alsacien à la nation française.

Nous reproduisons en partie ci-dessous le texte de ce militant alsacien de longue date, l’intégralité étant disponible également dans cet article en format PDF.

Longtemps latente, voilà que surgit à l’occasion du mouvement des « gilets jaunes », outre la revendication sociale, la revendication de la participation citoyenne à la vie de la nation, mettant en question un pouvoir descendant et parfois condescendant, un pouvoir hyper centralisé et par trop hors-sol. Dans ce discours alsacien à la nation française, nous appelons la France à une rénovation d’un système né de la centralisation monarchique et du raidissement révolutionnaire, afin de l’adapter aux dynamiques politiques et sociales contemporaines.

L’Alsace, qui voit ce qui se fait ailleurs, est bien placée pour appeler la France à une nouvelle gouvernance, à une régénération de la République fondée sur l’acceptation de la pluralité et de la multipolarité, de la démocratie délibérative et participative, non pour elle-même, mais pour la démocratie, par impératif catégorique. On ne le souligne pas assez, mais le mode de gouvernance à la française a aussi un coût qui fait, en grande partie, que la France détient, notamment en raison des inerties et de l’entropie que le système génère, le record des prélèvements obligatoires en Europe.

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Citoyen et citoyenneté

La citoyenneté suppose une adhésion aux principes universels de droit et de justice et se concrétise par la participation démocratique à la vie de la cité, du pays, de l’Europe et du monde. Elle doit être conçue comme une cogestion (Mitbestimmung) qui entraîne une coresponsabilité (Mitverantwortung). En ce sens nationalité et citoyenneté doivent être repensées. Il ne peut y avoir de réduction de l’une à l’autre. Et n’est-ce pas parce que nous sommes nous-mêmes en crise que nous avons du mal à nous situer au niveau européen et mondial. Si la conception française de la citoyenneté consacre le triomphe de l’individu déconnecté de ses socialités de proximité et du citoyen branché sur la seule nation, elle la fait aussi résulter d’une homogénéisation culturelle des citoyens, citoyens auxquels il est permis de participer à la vie de la nation, non pour y exprimer un pouvoir individuel, mais pour y remplir par le vote un pouvoir intermittent confié par la nation.

Ce faisant l’individu n’est pas un Sujet et le citoyen ne peut être Alsacien. Il n’y a véritablement dans ce système de Sujets que le jour des élections. Il est temps que la démocratie intermittente cède la place à la démocratie délibérative et participative. Le désenchantement de la chose politique et publique s’explique pour beaucoup par la désappropriation du citoyen justement de la chose politique et publique. Le citoyen veut être sujet ! « Le citoyen suppose la cité. Or les États contemporains sont rarement à l’image de cités véritables. La plupart d’entre eux s’avèrent trop grands et centralisés pour que l’homme ait le sentiment de participer à leur fonctionnement et puisse effectivement le faire. Les libertés sont en outre bien trop réduites pour que l’on puisse appliquer aux sujets le noble mot de citoyen » . Ce faisant, le souverain n’est pas le citoyen, mais l’État-nation. Cette construction démocratique se fonde sur l’idée qu’au-dessus des intérêts individuels ou collectifs s’érige non pas une nation, mais un État, l’État-nation, imposant son arbitraire4 au nom de l’intérêt commun, c’est-à-dire essentiellement de la raison d’État. Sujet ou citoyen ? On pourrait ainsi résumer les débats sur le pouvoir politique. S’opposer à l’arbitraire, construire un savant édifice où poids et contrepoids viennent limiter l’exercice de l’autorité doit être le premier souci de tout démocrate.

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Centralisme

La critique principale adressée au centralisme réside dans la mise à distance du pouvoir et dans sa forte concentration, un pouvoir qui se ferme sur lui-même, au détriment de ceux qui le subissent, individus ou collectivités, qui ne peuvent agir sur les choses dont ils n’ont pas la maîtrise. « L’éloignement des centres de décision par rapport à ceux qui les appliquent, ou à ceux sur lesquels ils s’appliquent, engendre l’hypertrophie du centre, le dessèchement de la périphérie, et multiplie les obstacles à la circulation du sens commun. »  .

Que l’on ne s’y trompe, ce système ne propose pas, aujourd’hui, plus de liberté, plus d’égalité ou plus de fraternité que les démocraties voisines fondées sur l’union dans la diversité, peutêtre même moins. Ce n’est donc qu’un modèle, peut-être justifié historiquement, mais dont la raison d’être est d’ailleurs aujourd’hui largement remise en question, notamment par ce qui est désormais nécessaire ou revendiqué, à savoir l’extension de la citoyenneté à de nouveaux champs, la reconnaissance de la diversité culturelle, l’établissement de la démocratie délibérative et participative, la construction européenne… Si la France était décentralisée, régionalisée, voire fédéralisée, la République ne serait-elle plus une république, la nation ne serait-elle plus une nation et la France ne serait-elle plus la France ? La réponse des uns et des autres sépare ceux qui mettent en avant un pouvoir descendant et indivis, de ceux qui souhaitent un pouvoir ascendant et partagé, les républicains et les démocrates, ceux qui ne jurent que par la fusion de l’État et de la nation, de ceux qui préconisent leur dissociation.

Remettre le centralisme en question, c’est toucher au principe de l’État-nation et c’est toucher « à la tare la plus profonde de la pensée politique française : son jacobinisme latent. Celui-ci est une déformation de l’idéal de 1789 sous l’empire du complexe d’uniformité. Il nous présente le spectacle curieux d’une doctrine profondément démocratique dans son essence puisqu’elle proclame la primauté de la personne et place la liberté au premier rang des buts de la politique, aboutissant à des méthodes dictatoriales qui n’ont rien à envier à celles des systèmes les plus réactionnaires. Ainsi, dans le cas de l’Alsace, les mêmes hommes qui ne cesseront de proclamer leur attachement aux idéaux de la Révolution chercheront à ravir à des populations patriotiques leurs institutions, leurs traditions, leur langue, sans même se rendre compte qu’ils se trouvent en contradiction avec les principes dont ils prétendent s’inspirer. »

Retrouver la suite de cet exposé ci-dessous : 

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Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

Publications de l’auteur

  • L’Alsace, dir. Pierre Klein, Les Editions d’Organisation, Paris, 1981 (épuisé)

  • Camille Dahlet, une vie au service de l’Alsace, BF/SALDE, Strasbourg, 1983 (épuisé)

  • Lettres ouvertes aux Alsaciens, dir. Pierre Klein, Les cahiers du bilinguisme Land un Sproch, n° spécial, Strasbourg, 1985

  • Le bilinguisme scolaire en Europe de l’Ouest, Les Cahiers du bilinguisme Land un Sproch, n° spécial, Strasbourg, 1986 (épuisé)

  • La question linguistique alsacienne de 1945 à nos jours, SALDE, Strasbourg, 1998 (épuisé)

  • Raisons d’Alsace ou « Tête haute » pour nos langues, nos cultures, nos identités, Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar, 2001 (épuisé)

  • L’Alsace inachevée, Jérôme Do Bentzinger Editeur, Colmar, 2004

  • Langues d’Alsace et pourquoi les Alsaciens renoncent-ils à leur bilinguisme/Sprachen des Elsass und warum verzichten die Elsässer auf ihre Zweisprachigkeit (ouvrage bilingue), Editions Nord Alsace, Haguenau, 2007

  • Comment peut-on être Alsacien, essai sur l’identité française, Salde, Strasbourg, 2012

  • Les langues de France, actes du colloque de Strasbourg, dir. Pierre Klein, lulu.com, 2013

  • Demandes citoyennes alsaciennes, pour une nouvelle politique linguistique et culturelle, dir. Pierre Klein, lulu.com, 2013

  • L’appel de Haguenau, actes du colloque, dir. Pierre Klein, lulu.com, 2013

  • Das Elsass verstehen: zwischen Normaliserung und Utopie, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2014, deuxième édition, 2015

  • Une nouvelle politique linguistique et culturelle pour l’Alsace, dir. Pierre Klein, une publication de la Fédération Alsace Bilingue-Verband zweisprachiges Elsass, Editions Allewil, Verlag, Fegersheim, 2014

  • Camille Dahlet, une vie au service de l’Alsace, réédition augmentée, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2014

  • La Lorraine, une autre histoire, L’Ami Histoire, Strasbourg, novembre 2014,

  • Indignations alsaciennes: identité, démocratie, économie, dir. Pierre Klein, une publication de l’Initiative citoyenne alsacienne (ICA), Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2015

  • Projet politique global pour l’Alsace, dir. Pierre Klein, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2015

  • Les Rencontres de Strasbourg, Actes du colloque des 18 et 19 mars 2015, dir. Pierre Klein, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2016, ouvrage bilingue

  • Tout sur le bilinguisme, tous pour le bilinguisme, Fédération Alsace bilingue-Verband zweisprachiges Elsass, dir. Pierre Klein, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2016

  • L’Alsace est morte, vive l’Alsace. Du jacobinisme à l’union dans la diversité, Editions Allewil, Fegersheim, 2017

  • Les Rencontres de Strasbourg, Actes du colloque des 16 et 17 mars 2016, dir. Pierre Klein, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2017

  • Les Rencontres de Strasbourg, Actes du colloque des 14 et 15 juin 2017, dir. Pierre Klein, Editions Allewil Verlag, Fegersheim, 2018

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