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Vous preniez Fontevraud pour une abbaye ? C’était un bazar ! Comme annoncé, la chambre régionale des comptes des pays de la Loire vient de publier un nouveau rapport d’observations définitives (ROD) sur l’une des entités chargées de gérer l’établissement. Il n’est pas moins désastreux que les précédents.
La SOPRAF (société publique régionale de l’abbaye de Fontevraud) a été créée par la région des Pays de la Loire pour gérer le site de l’abbaye royale de Fontevraud. Comme avant lui Olivier Guichard, le socialiste Jacques Auxiette tentait de construire de toutes pièces une identité « ligérienne » pour la région qu’il présidait. Avec 200 000 visiteurs par an, ce monument historique qui fut la plus grande cité monastique d’Europe pouvait servir de prétexte à un storytelling prometteur. À côté de la SOPRAF, chargée du tourisme, le CCO était chargé des activités culturelles et Fontevraud Resort des activités hôtelières.
Pour 1,8 million d’euros de recettes provenant essentiellement de la billetterie en 2016, la SOPRAF a reçu 1,4 million d’euros des contribuables régionaux. En réalité, la SOPRAF faisait assurer sa mission par un groupement d’intérêt économique (GIE) constitué avec les autres entités. Ce qui était irrégulier : titulaire d’une délégation de service public (« très imparfaitement mise en œuvre », note la Chambre), elle ne pouvait subdéléguer à volonté son activité.
De très nombreuses irrégularités
Ce n’était d’ailleurs que l’une des nombreuses irrégularités commises par la SOPRAF. Exemple parmi bien d’autres, la SOPRAF a reçu en 2014-2017 des « aides à l’équipement pour l’investissement », à hauteur de 2,5 millions d’euros quand même, qui, « sous réserve de l’appréciation du juge compétent […] pourraient être considérées comme une aide irrégulière à une entreprise ». Au total, « sur la période 2012-2017, la région s’est engagée à verser 13 534 504 € HT à la SOPRAF ».
Autre exemple, la SOPRAF se dispensait d’établir les inventaires annuels obligatoires ; ses dirigeants engageaient ainsi leur responsabilité pénale, souligne la Chambre. Plus anecdotique, mais révélateur du laxisme ambiant, la SOPRAF omettait parfois de solliciter l’avis de l’architecte des bâtiments de France avant de réaliser des travaux sur un monument historique (des « écrans de médiation » installés à grands frais en 2016 ont ainsi dû être retirés en 2017 pour être remplacés par d’autres plus conformes, livrés en 2018).
Pour ses achats, la SOPRAF est soumise au régime des marchés publics. Qu’importe : les normes de ce régime « ne sont pas respectées dans la grande majorité des cas ». Y compris pour des montants importants : 80 000 euros pour l’achat de matériels informatiques, 215 000 euros pour des travaux de menuiserie, 120 000 euros pour la rénovation de la billetterie, 302 077 euros pour du mobilier urbain… Un mobilier dont une partie n’a pu être installée pour cause d’incompatibilité avec le monument. « Ainsi, la SOPRAF a acheté 24 poubelles à 1 255 € pièce pour un coût total de 30 120 €. Celles-ci sont donc stockées dans une remise et sont inutilisées à ce jour. »
La navette interdite de circulation
La SOPRAF se piquait aussi de nouvelles technologies. Elle s’est engagée dans un projet visant à l’installation d’un datacenter dans les caves de tuffeau du saumurois. Irrégulièrement comptabilisés, ses 800 000 euros de dépenses n’ont servi à rien : « la SOPRAF ne garde aucune trace, ni ne tire aucun bénéfice à ce jour des sommes investies dans le projet », qui n’a donné lieu à aucune création d’emploi local.
Dans le même esprit technologique, la SOPRAF aurait voulu transporter les visiteurs de l’abbaye depuis le parking du village dans un véhicule sans chauffeur – une « navette parking » à 397.000 euros, prestations de service comprises. Seul inconvénient, un tel véhicule n’a pas le droit de circuler sur la voie publique… Comme on l’imagine, le contrat a été conclu de la manière la plus loufoque possible, sans analyse du besoin, ni des coûts induits, ni de la faisabilité du projet – et encore une fois sans respecter les règles des marchés publics.
Autre gag, les achats sans utilité pour la SOPRAF. « Il s’agit principalement d’achats de matériel informatique haut de gamme (surtout de marque Apple), de meubles, de livres, mais également d’électroménager (aspirateur, accessoire de cuisine haut de gamme, abattant WC) et de sport (rameur). » Là où le gag est moins drôle, c’est que ces objets « n’étaient plus physiquement présents au sein de l’abbaye en mai 2017 », autrement dit, quelqu’un s’en est emparé. La chambre aurait-elle des soupçons ? Elle note en tout cas que « la plupart des achats ont été effectués entre le 1er janvier 2016 et le 30 septembre 2016 par un ancien directeur général délégué ». Lequel, sur 28 070 euros d’achats irréguliers a remboursé à la SOPRAF la somme de 6 511 euros.
Droite ou gauche, la région des Pays de la Loire est en cause
La SOPRAF n’ignorait rien de sa propre incurie administrative : un audit effectué en 2015 par un cabinet de conseil « identifiait de très nombreuses défaillances et proposait des correctifs opérationnels ». Ils n’ont pas été mis en œuvre. La région des Pays de la Loire aurait-elle pu corriger la situation ? Ses représentants ont toujours validé les actes de la SOPRAF, malgré l’insuffisance des informations fournies. Ils semblent n’avoir rien remarqué. Dans sa réponse au ROD, Jacques Auxiette semble en outre n’avoir rien compris ; il évoque seulement une « situation originale et complexe ». Il faut dire qu’il n’était pas seulement président du conseil régional : il était aussi PDG de la SOPRAF, et donc responsable de ses agissements.
Ses successeurs font profil bas. Non sans raison. Quand la droite a enlevé la région en 2016, son leader, Bruno Retailleau, est devenu à son tour président de la SOPRAF. Et il a maintenu dans ses fonctions David Martin, le délégué général délégué mis en place en 2010 par Jacques Auxiette. Il l’a remplacé en octobre 2016 par Antoine Godbert. Nommé pour trois ans, ce dernier a néanmoins été mis à pied en octobre dernier par Christelle Morançais, remplaçante de Bruno Retailleau, puis révoqué le 5 novembre 2018. Mesure qu’il a vivement contestée. Le lamentable feuilleton de Fontevraud risque donc de se poursuivre sur le terrain judiciaire.
E.F.
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