Que lisaient les Français à la veille de la Révolution ?

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Comme chacun le croit, la Révolution française est née des Lumières. La faute à Voltaire, la faute à Rousseau… Un raccourci vertigineux et un pont aux ânes qui courent partout. Les historiens habilités à parler du 18ème siècle n’y peuvent rien. L’affaire est entendue sauf que… Une façon efficace de mettre en cause ces idées reçues est d’étudier, de très près, la diffusion des livres en France.

On découvre alors qui étaient les auteurs à la mode et ceux qui ne l’étaient pas. En ne perdant pas de vue que la population lettrée du royaume ne dépassait pas les 10 % des Français. L’historien qui a le plus étudié ces données est un Américain Robert Darnton. Né en 1939, il est passé par Oxford, Cambridge, Princeton, le Collège de France et a livré une douzaine d’essais, tous traduits, sur cette matière.

Tout part de son grand œuvre, le dépouillement (numérisé aujourd’hui) des archives de la Société typographique de Neufchâtel, fondée en 1769. En bordure du royaume, affranchie de toute censure, elle s’était fait une spécialité dans les éditions pirate d’ouvrages plus ou moins séditieux, censurés, voire interdits. Elle les faisait passer en contrebande pour alimenter les seconds rayons des librairies ou pour être diffusés par colportage. Il y avait de tout, les grands noms – Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot, d’Alembert – des seconds couteaux des Lumières – La Mettrie, Mercier d’Holbach, Marmontel – et une foule d’auteurs sur tous les sujets.

Les vrais best-sellers en France à la veille de la Révolution

Dans son dernier ouvrage, Darnton se penche sur les parcours suivis par un commis voyageur de la S.T.N., Jean-François Favarger, en 1778-79. L’homme est allé à Lyon, Marseille, Montpellier, Toulon, Bordeaux, Poitiers, Orléans, Dijon… Darnton a épluché ses carnets de commandes. Que lisent les Français à la veille de la Révolution, quels sont les best-sellers ?

En tête et de loin, Louis-Sébastien Mercier qui, aujourd’hui, est presque un inconnu. Né en 1740, Mercier venait de la petite bourgeoisie parisienne. Il fit d’assez bonnes études et commença très tôt une carrière littéraire ouverte à tous les genres, poésie, théâtre, satires, histoire, essais philosophiques (sic). Tout cela peu lisible pour nous. Mais il se révéla aussi un excellent journaliste. Son « Tableau de Paris » en douze volumes, paru en 1781-1788 est un document essentiel pour connaître l’état social et moral de la capitale à la veille de la Révolution.

L’autre ouvrage de Mercier qui a le mieux survécu « L’An deux mille quatre cent quarante, rêve s’il en fut jamais… » est un étrange récit de science-fiction qui imagine une France idéale, selon les idées de Mercier. Un temps établi à Neufchâtel, pour éviter toute censure, il fut l’auteur le plus vendu de la S.T.N.

Mercier, l’homme des bons sentiments

Les idées, les choix philosophiques de Mercier sont diffus, voire confus et contradictoires. Il penche du côté de Rousseau mais le déforme. Mercier est l’homme des bons sentiments, il veut le bonheur de tous :« Désirer que tout soit bien est le vœu du philosophe. J’entends par ce mot dont on a sans doute abusé, l’être vertueux et sensible qui veut le bien général ».

Il gémissait : « Oh ! Mes chers concitoyens ! Vous que j’ai vu gémir si fréquemment sur cette foule d’abus dont on est las de se plaindre, quand verrons-nous nos grands projets, quand verrons-nous nos songes se réaliser ? »

A part cela, Mercier vécut bien de sa plume, joua un peu au révolutionnaire après 1789, frôla la guillotine, s’assagit et finit dans les honneurs académiques.

A notre époque, il eut été une synthèse formidable, mêlant la pensée d’Alain Minc à celles de Bernard Henri Lévy et Jacques Attali. Son lectorat eût été celui du Point, du Figaro, de L’Obs et de Libération réunis. Un bonheur.

Jean Heurtin

Robert Darnton, Un tour de France littéraire. Le monde du livre à la veille de la Révolution, Gallimard, 392 p., 25 euros, 2019.

Crédit photo : DR
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