Christine Le Bozec a écrit Religion et Révolution par « refus de l’amalgame entre antireligion et anticléricalisme » [Interview]

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Christine Le Bozec a longuement enseigné à l’université de Rouen où elle fût un temps doyen de la faculté des Lettres et Sciences humaines. Spécialiste de la Révolution française, tous ses travaux et ouvrages y sont consacrés (nous l’avions interrogé dernièrement sur son ouvrage « Les femmes et la Révolution, 1770-1830 »)

Elle vient de sortir un nouvel ouvrage, intitulé Révolution et Religion aux éditions Passés composés présenté ainsi :

La décennie révolutionnaire fut le théâtre d’un conflit politico-religieux passionné dont l’histoire ne retint souvent que les outrances, celles de prêtres pourchassés, d’églises vandalisées et d’un catholicisme malmené et banni. S’il n’a pas lieu de le nier, la question religieuse pendant la Révolution est néanmoins trop ambiguë pour amalgamer antireligion et anticléricalisme.

Un gouffre opposa en réalité le fanatisme de quelques-uns de ceux qui dénonçaient les conséquences néfastes de l’intrusion du clergé aussi bien dans le domaine public que privé. Reste qu’en s’attaquant de front à l’Église catholique de France pour la mettre au pas, les révolutionnaires ont froissé une partie de la société en ne prenant pas le poids de l’attachement populaire à l’institution et à ses hommes. Leur volonté de contrer l’influence et la puissance cléricales déboucha sur une crise d’une ampleur rare dont Christine Le Bozec livre, en historienne, les tenants et les aboutissants.

Breizh-info.com : Avec Révolution et religion, vous abordez un sujet sulfureux. Qu’est ce qui vous a poussé à écrire ce livre ?

Christine Le Bozec : Sujet sulfureux, je ne sais pas, mais ce qui m’a poussée à écrire ce livre, c’est le refus de l’amalgame entre antireligion et anticléricalisme. Certes, il est hors de question de nier les excès de quelques uns mais je désirais  montrer que, dans leur ensemble, les révolutionnaires, hommes des Lumières, étaient conscients de l’importance et de la nécessité de la religion, de son influence positive sur le peuple pour, avant tout, bénéficier de sa capacité à maintenir l’ordre social. En revanche, ils dénonçaient la place et les privilèges du clergé ainsi que leur intrusion dans la marche du royaume.

Breizh-info.com : Pour situer, que représentent, en 1789, lorsque la révolution française éclate, le clergé ? Les révolutionnaires ? Combien y a t-il de catholiques en France ?

Christine Le Bozec : Le clergé se compose  de130 000 membres, soit 0,5% des 26 millions de sujets, constituant le premier Ordre du royaume, il est caractérisé par une grande hétérogénéité, tant entre 70 000 séculiers et 60 000 réguliers qu’entre haut clergé issu essentiellement de l’aristocratie et bas clergé aux origines sociales plus que modestes et dont le train de vie, plutôt chiche, n’avait aucun rapport avec celui, très souvent, dispendieux du haut clergé.

La Révolution étant en cours, on ne peut en chiffrer les acteurs. En revanche, hormis 500 000 Protestants et 40 000 Juifs, la catholicisme étant religion d’Etat, les Français sont « obligatoirement » catholiques. Ce que l’on a constaté c’est que si la pratique générale baisse, l’athéisme demeure un phénomène rare, il s’agit plutôt d’un luxe aristocratique qui peut coûter cher à ceux qui le professent.

Toutefois le détachement populaire grandissant n’efface pas l’attachement au décorum et au faste des cérémonies religieuses.

Breizh-info.com : Vous expliquez que l’institution catholique ne répondait plus, lors des années qui précèdent 1789, aux besoins de la société. Mais peut-on réellement parler d’une société française homogène à l’époque, alors que la France elle-même était divisée en régions ou fiefs autonomes, et que, tout comme aujourd’hui d’ailleurs, existait déjà des différences de mentalité profondes entre ruralité et aires urbaines ?

Christine Le Bozec : Même si la société n’est pas homogène, n’oublions pas le centralisme imposé par l’absolutisme et le poids du clergé sur toutes les parties du royaume, tant rurales qu’urbaines. Les mentalités évoluent, la lecture et l’écriture se répandent. Lassée par les privilèges économiques, politiques, sociaux et sociétaux du premier Ordre, agacée par l’oisiveté de nombreux réguliers des ordres contemplatifs, ainsi que par la surveillance exercée sur la vie privée de chacun, globalement les reproches fusaient de toutes parts.

En effet, à chaque niveau de la société, il y avait un décalage de plus en plus important entre les attentes de tous, auxquelles s’ajoutaient des déceptions vis-à-vis des services rendus (scolaires, secours des indigents, soins aux malades)- ou pas ou mal- par le clergé, le retard pris sur les innovations scientifiques, économiques ainsi que le refus des progrès en cours. Montait une indignation de plus en plus vive devant la train de vie de bien des prélats : où passaient les revenus de la dîme? Enfin, l’affaire du collier de la reine, devenue affaire d’Etat, fut une goutte qui participa à faire déborder le vase.

Breizh-info.com : Les révolutionnaires de 1789 ont ils commis une erreur grave de jugement, eux dont l’attaque contre les privilèges du clergé a été perçue par une large partie de la population comme une attaque contre la foi, et contre la religion chrétienne ? Ou bien y avait-il une volonté de s’attaquer frontalement à la religion en plus du clergé ?

Christine Le Bozec : Ce sont les Constituants, hommes de loi pour beaucoup, qui pensaient qu’il suffirait de bonnes lois pour régler le problème. Les juristes, qu’ils étaient, n’avaient aucunement l’intention de s’attaquer à la religion dont ils mesuraient pragmatiquement l’utilité.

Et concernant la population, c’est beaucoup plus compliqué, ce qui s’est passé, c’est que, devenu salarié, l’on ait demandé au clergé de prêter serment au roi, à la loi, à la nation. Devant leur refus,un ecclésiastique ne prête serment qu’à Dieu, certains furent remplacés par des « constitutionnels ». Habitués à « leur bon curé », des oppositions se levèrent pour faire en quelques mois de ce problème une question politique qui empoisonna les 10 années à venir. Il s’agit bien d’une erreur de stratégie mais aucunement d’une volonté d’éradiquer la religion. Bien au contraire. L’existence d’une religion était jugée plus qu’utile puisque par deux fois quelques révolutionnaires tentèrent de créer des religions civiques. Toutefois, le décorum catholique leur faisait défaut. C’est au décorum qu’ une partie de la population était avant tout attachée.

Breizh-info.com : Le Républicanisme ne s’est-il pas lui même transformé, dix ans durant, en religion, avec ses adeptes, ses fanatiques aussi, cherchant à prêcher et à convertir les « infidèles » ? 

Christine Le Bozec : Au contraire, en février 1795, la République promeut un décret mettant en place la laïcité qui désengage l’Etat de tout aspect religieux, ne salariant aucun culte, les protégeant tous à condition qu’ils ne troublent pas l’ordre public. L’Etat se doit d’être laïque. Peu compris à ce moment, sûrement bien trop en avance sur les mentalités, ce décret n’a toujours pas aujourd’hui le retentissement que mérite sa modernité.

Breizh-info.com : Qu’est ce qui a permis un apaisement (plus qu’une réconciliation), au début du 19ème siècle ?

Christine Le Bozec : Le problème avait perdu de son acuité au cours de ces 10 années. Une forme de lassitude permit d’avancer et surtout les mentalités avaient évolué, acceptant ce que 10 ans plus tôt elles refusaient.  Enfin, Bonaparte sut habilement jouer de ces facteurs pour imposer un Concordat à la papauté, texte adapté aux temps nouveaux.

Breizh-info.com : Vous montrez finalement dans votre livre un profond décalage entre une petite élite révolutionnaire s’estimant être une sorte d’avant garde, et une partie de population qui entend rester fidèle à son clergé et à ses traditions. N’est-ce pas finalement une forme de constante historique en politique depuis, pour la France ?

Christine Le Bozec : Décalage, oui, en ce sens que les Constituants avaient anticipé de manière maladroite le besoin de réformer le clergé et de réduire son influence politique. Ils avaient perçu la nécessité de le cantonner dans un rôle strictement religieux, faisant la part des choses entre la vie religieuse qui relevait du domaine du privé de chacun et celle, civile et laïcisée qui caractérise la sphère  publique. Mais en avance sur les mentalités, ils avaient anticipé sur celles de leurs compatriotes qui évoluèrent plus lentement.

De la sorte, nous pouvons constater que tout est toujours à nuancer et qu’il ne s’agit surtout pas, ici, d’antireligion mais bien plutôt d’une volonté d’adaptation à un monde en transformation, pour autant cela ne fit pas sans difficultés car réalisée de manière précipitée, elle chamboula le pays pendant une décennie.

Propos recueillis par YV

Photo d’illustration  : DR
[cc] Breizh-info.com, 2021, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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6 Commentaires

  1. Le retour de l’omnipotence politique, sans contre-poids religieux, vu comme un progrès ? Il fallait y penser.
    La révolution n’est qu’un retour en arrière de plusieurs millénaires, comme le terme même de révolution l’exprime. Un temps où le politique se faisait dieu. Et la laïcité républicaine n’était que la première étape de ce mouvement comme le prouve l’évolution de la « religion républicaine » en ce moment en France. Pauvre femme, à la remorque de l’Histoire. L’Islam devrait clore la question définitivement dans quelques années.

  2. Donc, les guerres de Vendée et les Chouanneries avec leurs centaines de milliers de morts, dont ne parle pas l’auteure, c’était juste à cause à l’attachement désuet d’une population arriérée pour le « décorum catholique ». Juste une resucée des mythes révolutionnaire.

  3. « conflit politico-religieux passionné » alors qu’il s’est agi d’une persécution unilatérale et sanglante;
    « outrances »: traduire tentative d’extermination;
    « prêtres pourchassés », c’est-à-dire noyés en masse ou charcutés en tranches;
    « églises vandalisées », c’est-à-dire brûlées ou rasées,
    « catholicisme malmené », c’est-à-dire supprimé (zéro liberté de conscience et de religion, interdiction de tout lien avec Rome).
    Ca sent à 30 000 km l’ultragauchisme décrivant dans le même genre, les jihadistes comme des garnements.
    Et pas une once de réalisme ou de compassion pour ses adversaires idéologiques.

  4. Est-ce parce que l’auteuse a un patronyme breton qu’elle a les honneurs de breizh-info ? Il est navrant que constater que les questions sont plus intéressantes (et nuancées) que les réponses…

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