Il y a quarante ans cette semaine que les bouchers de Shankill (Shankill Butchers, un groupe d’assassins affiliés à l’UVF) ont été condamnés pour les meurtres horribles qu’ils ont commis à Belfast dans les années 1970. Retour sur une histoire méconnue en France, mais qui est restée gravée dans les mémoires irlandaises.

« Les plus grands assassins de l’histoire britannique »

Ce fut l’un des massacres les plus horribles de l’histoire britannique et irlandaise. Les Shankill Butchers – une bande d’au moins 13 hommes – ont terrorisé les habitants de Belfast dans les années 1970, tuant au moins 19 personnes.

Beaucoup de leurs victimes ont été enlevées dans des quartiers catholiques de la ville et ont subi des tortures inimaginables avant qu’on ne leur tranche la gorge. Il y a 40 ans cette semaine, 11 membres de cette bande d’assassins ont été condamnés au total à 42 condamnations à perpétuité, condamnations prononcées en une seule journée.

Un autre membre de la bande, Lenny Murphy, pourtant considéré comme un des leaders, était déjà en prison à cette époque et a échappé à ce jugement. Ce qui a permis sa libération en 1982, et la reprise des assassinats (4 victimes au total, dont un handicapé). La chevauchée sanglante ne s’arrêtera que lorsque Murphy finira assassiné par l’IRA en novembre 1982.

Ce n’est que lorsque le journaliste d’investigation Martin Dillon a révélé l’ampleur des exactions commises – dans un livre sorti en 1989 – que cette histoire a été réellement médiatisée et a effrayé la population. 40 ans après, ce dernier explique être toujours hanté par des cauchemars depuis qu’il a été plongé dans cette affaire (il vit désormais aux USA).

« Je fais ce cauchemar récurrent à propos d’une victime en particulier » explique-t-il au journal Belfast Live : « C’était une histoire terrible parce que ce type avait vécu avec une prémonition qu’il allait être tué dans les Troubles et quand la police l’a trouvé, ses mains étaient jointes à sa poitrine et on lui avait tranché la gorge. La façon dont ils l’ont fait, dont ils l’ont mis en scène, cela m’a vraiment frappé ». Le livre qu’il a publié est devenu par la suite une référence à propos de cette tragédie.

« Je me suis impliqué dans cette affaire parce que j’ai réalisé que pendant que les Troubles se déroulaient, pendant que les bombes explosaient et que les fusillades se multipliaient, on avait aussi atteint un haut niveau de sadisme, dans l’ombre. Il y avait des corps laissés dans des ruelles, des civils innocents pris dans cette guerre sectaire cruelle et des gens traités d’une manière horriblement inhumaine. C’était comme si les détails de cette cruauté étaient cachés pour éviter l’hystérie ou la panique face à la réalité de ce qui se passait. »

Des meurtres « qui dépassent l’entendement de tout être humain normal »

En s’intéressant à l’histoire des Shankill Butchers, Dillon a vite compris à quel point la réputation du gang était redoutable au sein de la communauté loyaliste et protestante. Beaucoup d’entre eux étaient membres de l’UVF et la plupart des victimes des Bouchers étaient des civils catholiques – mais ils ont aussi tué des protestants ainsi qu’au moins trois paramilitaires loyalistes.

« Il y avait tellement de violence à l’époque, mais ce qu’ils ont fait était particulièrement horrible. Ces tueurs en série ont terrifié toute la population » explique Dillon. Pendant que les Troubles (la guerre civile) faisaient rage autour d’eux, le gang buvait dans les bars et les clubs autour de Shankill Road, fréquentés par d’autres membres de l’UVF, et c’est après des séances de beuveries que plusieurs de leurs meurtres ont été commis.

« Ils s’asseyaient, buvaient et disaient comment ils allaient tuer quelqu’un ce soir-là. Ils évoquaient publiquement le fait d’attraper quelqu’un et de lui trancher la gorge. Ce sont les plus grands assassins de l’histoire britannique, un gang d’assassins qui se rencontraient régulièrement et partageaient leur intérêt pour ce genre de choses. Lenny Murphy pensait que trancher la gorge de quelqu’un était la façon la plus terrifiante de tuer quelqu’un, et William Moore, un autre membre, était boucher. Il a apporté les couteaux à la bande. »

Si les Shankill Butchers étaient bien membres de l’UVF, leur campagne de meurtres n’était pas motivée idéologiquement, explique Dillon. « Ils étaient surtout motivés par la haine et c’était dans leur ADN, en particulier Murphy. C’était un psychopathe. En grandissant, les gens croyaient qu’il était catholique à cause de son nom – ce qu’il n’était pas – et comme pour se débarrasser de cette suspicion, il a voulu être encore plus violent et encore plus infâme avec les catholiques. On n’a jamais pu évaluer ses penchants psychopathes. Il avait l’habitude d’aller au tribunal et d’écouter les affaires pour savoir comment le crime fonctionnait. Il portait des gants pendant les meurtres parce qu’il avait étudié comment éviter de laisser des preuves incriminantes. »

L’auteur du livre The Shankill Butchers raconte que son ami, l’acteur Ed Harris, lui avait confié ne pas pouvoir lire le livre tard le soir. L’auteur lui-même avoue qu’il lui est très difficile à lire, encore aujourd’hui. « Lorsque j’entends tous ces gens qui me parlent de la difficulté à lire le livre, quand je me rappelle de mes cauchemars, j’ose à peine imaginer ce que les familles des victimes ont enduré ».

Dillon – qui a quitté l’Irlande du Nord pour tenter de s’éloigner de tout cela – a fait depuis l’objet de menaces de mort, à la suite de son enquête, et des individus ont menacé de lui trancher la gorge. « C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai quitté l’Irlande du Nord, mais pas la seule. »

L’auteur, âgé de 69 ans, a également écrit un certain nombre d’autres livres, sur l’IRA notamment.

La condamnation des Bouchers de Shankill est entrée dans l’histoire des jugements de tribunaux britanniques. 42 condamnations à perpétuité ont été prononcées à l’encontre de 11 membres du gang des assassins – le plus grand nombre dans l’Histoire à avoir été prononcé dans une seule affaire. Le juge Turlough O’Donnell, qui siégeait au palais de justice de Crumlin Road le 20 février 1979, a pris 20 minutes pour prononcer les peines. Il a décrit l’affaire comme un catalogue de l’horreur et a déclaré que les meurtres avaient été perpétrés d’une manière si cruelle et révoltante qu’ils dépassaient l’entendement de tout être humain normal. Le juge a même déclaré à deux des assassins qu’il ne voyait « aucune raison, à part une maladie mortelle », de les libérer un jour.

Quand le Belfast Télégraph évoquait les Shankill Butchers en 1979

Article du Belfast Telegraph datant de 1979 – traduit ici – narrant l’arrestation et les aveux de Billy Moore, qui avait pris la place de Lenny Murphy à la tête des Bouchers de Shankill :

Billy Moore transpirait, épuisé, tendu, il ne tenait pas en place. Ce n’était guère surprenant de la part de quelqu’un qui venait, quelques heures auparavant, de remuer ses méninges pervertis, tentant de s’extirper par des mensonges d’un récit si abominable qu’il l’effrayait lui-même. Il venait de reconnaître sa culpabilité, qu’il avait tranché la gorge de ces gens, qu’il était un des chefs du gang des Bouchers de Shankill. Lorsqu’au tout début, il avait été interrogé au sujet de ces meurtres, il avait dit à la police : « il doit y avoir quelque chose qui ne tourne pas rond dans la tête de ce bonhomme pour faire des choses pareilles ».

Par la suite, alors même lorsque le poids écrasant des preuves l’accablait, il se refusait à admettre sa culpabilité. Le stigmate était sans doute trop lourd. D’autres crimes, oui peut-être, mais pas les gorges tranchées. Mais c’était l’œuvre de Moore. Et le voilà, fait comme un rat, un homme brisé cherchant une épaule sur laquelle pleurer, aux antipodes du bandit sanglant qui rôdait dans les rues de Belfast avec ses hommes-liges pour attraper des catholiques et les charcuter à mort.

Ces meurtres abominables, ourdis depuis la jungle du monde souterrain des paramilitaires protestants, étaient barbares à l’extrême, à peine égalés par les meurtres inspirés par Charles Manson qui ont été commis en Amérique il y a quelques années. Mais au Royaume-Uni, il est douteux qu’il se soit produit des meurtres de ce genre depuis Jack l’Éventreur. Le spectacle de six catholiques innocents à la gorge tranchée, d’une oreille à l’autre pour certains, et d’un septième charcuté de partout à la hachette, a presque fait tourner de l’œil les inspecteurs. La boucherie a commencé lors d’une froide nuit de novembre il y a plus de trois ans, et s’est terminée en mai 1977, après qu’un catholique, laissé pour mort après avoir été saigné, a pu survivre et identifier ses bourreaux. Il s’agit des huit hommes dont les noms suivent.

« Big Sam » McAllister : un gangster à la langue bien pendue, qui avait l’habitude de se pavaner dans les bars loyalistes avec un pistolet à la ceinture et Benny « Pretty Boy » Edwards. Ironiquement, ces deux hommes ont été reconnus le jour des élections locales de mai 1977. Un autre tueur en série a été interpellé par la suite, il s’agit de Robert « Basher » Bates, qui organise désormais des groupes de prière dans son aile de prison. Cinq autres tueurs ont également été interpellés : Norman Waugh, un homme dont l’amour pour les pigeons n’a d’égal que sa haine des catholiques ; James « Tonto » Watt, artificier de l’UVF, qui faisait également partie du gang. Mais il n’a commis qu’un seul des meurtres en sa compagnie.

Il y avait aussi William Townsley, Artie McClay et Davy Bell. Et enfin il y avait Moore, chauffeur de black taxi improvisé et ancien employé dans la boucherie de Woodvale Road où il maniait le couteau. Presque tous ces hommes faisaient partie de l’organisation interdite UVF. Aux marges du gang, gravitaient Eddie Leckey, guitariste à mi-temps, et Eddie McIlwaine. Ni l’un ni l’autre n’ont été impliqués dans ces meurtres précis. Leckey a été condamné pour meurtre, et McIlwaine de kidnapping et de violences.

L’ordre de mener à bien les égorgements ne venait pas de la hiérarchie de l’UVF. La plupart des massacres ont été décidés à la table d’un bar. Il y eut aussi d’autres meurtres, délibérément sectaires [ethno-confessionnels]. Certains d’entre eux ne se sont pas passés comme prévu. Quatre protestants ont été tués dans deux attaques à l’arme automatique, l’une d’elle a ciblé une autre unité de l’UVF, avec qui Bates avait eu maille à partir. De vieux comptes se réglaient, montrant la haine qui pouvait exister à l’intérieur du monde de l’UVF. Le quartier général du gang était le Social club de Lawnbrook, près du mur de séparation qui jouxte Shankill. Ils faisaient la loi dans cet endroit, qui était autrefois considéré comme sympathique, en refoulant de force quiconque avait une tête qui ne leur revenait pas. C’est là que la plupart des égorgements ont été ourdis, au milieu des verres. Après avoir bu, ils s’enfonçaient au milieu de la nuit, dans les voitures de Moore, arpentant les rues de la ville en quête de victimes faciles. Leur slogan, avant de décoller, était « Allons se faire un Taig » [terme d’argot insultant signifiant : catholique].

Beaucoup de catholiques avaient été assassiné par des extrémistes protestants, dans l’intention d’effrayer l’IRA provisoire, mais peu d’entre eux, ou même aucun, n’avait été littéralement haché à mort, en tous cas de la façon dont procédaient ceux de l’UVF de Lawnbrook. Ils pensaient qu’en allant à l’extrême du macabre, ils pourraient forcer les Provos à arrêter leur campagne terroriste. C’est ainsi qu’ils sortirent leurs couteaux, et que les meurtres commençèrent.

Deric Henderson, The Belfast Telegraph, ‘Caught : the cut-throat killer squad’, 20 février 1979, p.12.