Mercredi 20 mars, le Parti populaire européen (PPE) a voté par 190 voix contre 3 la suspension du Fidesz hongrois, dont le président n’est autre que le charismatique Premier ministre hongrois Viktor Orbán.

Orban est crédité de 50 % des intentions de vote dans son pays

À l’origine de cette sanction rarissime, la demande d’exclusion déposée par plusieurs petites formations politiques membres du PPE et généralement issues du Benelux et de Scandinavie. Des poids légers de la démocratie chrétienne envoyés au charbon pour porter un coup d’arrêt à toute mutation identitaire de la principale force politique du continent.

La situation n’en est pas éclaircie pour autant. L’aile libérale crie victoire, et Orbán s’est lui aussi félicité de la suspension : « En l’an 2000, l’ÖVP [parti conservateur autrichien] a fait l’objet d’une enquête. C’est maintenant Wolfgang Schüssel qui enquête. Dans 20 ans je vais peut-être enquêter sur les libéraux suédois. Cette perspective me réjouit. »

En fait, le Premier ministre hongrois temporise. La situation est à présent figée jusqu’aux élections. Orbán est crédité de 50 % des intentions de vote dans son pays, soit de loin le meilleur score des partis de son camp : même avec ses 22 sièges, la Hongrie pourrait apporter au PPE une délégation plus importante que la France forte de ses 79 sièges. Surtout, les membres du PPE d’Europe du nord en croisade contre l’illibéralisme n’ont qu’un faible poids démocratique.

Les jeux sont donc plus ouvert que jamais : à quoi ressemblera la champ politique européen à l’issue du scrutin du 26 mai ? Sur les huit groupes politiques du Parlement européen, les perspectives de recomposition se font à droite et par la droite. Résumons brièvement l’hémicycle de Strasbourg.

L’extrême gauche (GUE) acquise au libéralisme sociétal ne s’est pas remise de la compromission du Grec Aléxis Tsipras avec les oukases néolibéraux ; les Verts mobilisent un électorat bobo assez stable ; le Parti socialiste européen s’érode continuellement ; l’Alliance des libéraux et des démocrates européens (ALDE) devrait s’augmenter des députés français de LREM. Ce groupe présidé par le fulminant Guy Verhofstadt entend jouer un rôle d’arbitre entre les socialistes et les conservateurs dans le cas où ces deux grands groupes perdaient la majorité absolue ; le PPE justement est le grand groupe « de droite », même si à l’instar des républicains français il s’agit de libéraux teintés de conservatisme. C’est ici que les choses se corsent puisque le PPE est concurrencé sur sa droite. D’abord avec le groupe des Conservateurs et réformistes européens (CRE) dominé par les Tories britanniques et, après le Brexit, par le PIS au pouvoir en Pologne. Ce groupe entreprend une grande opération de ralliement, de Vox en Espagne à DLF en France. Il lorgne également sur des formations constitutives du groupe populiste Europe des Nations et des Libertés (ENL) qui comprend outre le RN de Marine le Pen, la Lega de Matteo Salvini et le FPÖ de Heinz-Christian Strache. Reste un dernier groupe, réunis autour du Mouvement 5 étoiles (M5S) à la suite du départ des Anglais de UKIP : Europe pour la liberté et la démocratie directe (EFDD). Nous reviendrons sur les perspectives remarquables de ce groupe hétéroclite.

Viktor Orbán sait que rien ne peut basculer en Europe sans l’Allemagne

La recomposition doit éviter deux écueils : une dispersion des voix alternatives dans des petits groupes sans puissance ; la neutralisation de la vigueur contestataire dans un seul groupe peu cohérent, qui paralyserait les revendications populistes (la fameuse fenêtre d’Overton) dans un compromis boiteux, un consensus incapacitant, incapable de formuler une critique complète de l’Europe sans nations et de la politique sans peuples. Peut-être faut-il souhaiter l’apparition d’un groupe « ultraradical » qui servirait d’appui et de paratonnerre aux autres.

Le schéma est donc indécis à droite. Viktor Orbán sait que rien ne peut basculer en Europe sans l’Allemagne – c’est-à-dire contre la CDU qui domine le PPE. De plus, le PPE est une assurance-vie, un parapluie bien pratique pour qui veut nager à contre-courant. Outre Orbán, la grande figure politique du moment est Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur en Italie et chef de la Lega. Pour faire simple, on s’arrache Orbán et Salvini. L’un est encore au PPE, l’autre se tient à l’ENL qui lui sera acquis si les intentions de vote ne démentent pas le raz-de-marée populiste en Italie.

Quelle que soit l’organisation des forces de droite au Parlement européen, elles n’obtiendront pas la majorité face au consensus dominant de la gauche et du centre. Une alternative populiste est encore nécessaire, et elle s’esquisse en Italie avec le Mouvement 5 étoiles que nous évoquions plus haut. Ce mouvement au pouvoir en Italie au côté de la Lega remanie un groupe de non-conformistes, éventuellement ouvert aux déçus de la gauche. Des partenariats sont déjà noués avec des formations croate et finlandaise. Mais ce groupe pourrait rassembler aussi bien le parti socialiste roumain (PSD) qui assume un aggiornamento illibéral à Bucarest, que les socialistes slovaques du SMER, voire les socialistes danois ou portugais. Cette perspective permettrait de conjurer l’hégémonie incontestable du centre libéral à Bruxelles qui trouve toujours sur sa gauche une alliance pour dégager une majorité. Seule cette tenaille populiste, qui fait ses preuves en Italie, est en mesure d’évincer le libéralisme dominant. Et alors un homme de la stature de Viktor Orbán pourra donner toute la mesure d’un bouleversement politique européen.

Thibaud Cassel

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