17,5 % : il s’agit du taux de pauvreté en Centre-Bretagne, région ravagée par la misère, et qui pourtant, ne suscite ni déplacement ministériel, ni plan banlieue à coût de millions d’euros. Ce chiffre dramatique, terrifiant, émane du rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre sur « L’état du mal-logement en France et en Bretagne ». La Fondation Abbé Pierre sillonne d’ailleurs la Bretagne pendant 5 jours avec son bus « Abbé Road » qui reproduit un logement indigne (télécharger le rapport intégral ici).

« Une violente crise sociale secoue notre pays. De nombreux Français expriment leur crainte de sombrer dans la précarité en raison d’un quotidien de plus en plus difficile. Alors que certains n’ont plus les moyens de se chauffer, que les expulsions locatives atteignent des records, que l’impunité des marchands de sommeil et l’insuffisance des pouvoirs publics en matière d’habitat indigne engendrent des drames, la Fondation Abbé Pierre souligne que la lutte contre le mal-logement doit être une priorité nationale. » explique la Fondation Abbé Pierre en présentant son rapport.

Nous avons décrypté ce rapport, au lendemain de notre interview du responsable, en Bretagne, de la fondation.

10,8 % de taux de pauvreté en Bretagne administrative

La pauvreté touche 10,8 % de la population bretonne soit presque 350 000 personnes. C’est le taux le plus faible de toutes les régions de France, il est inférieur au taux national (14,7 %). Toutefois, les territoires ruraux sont les plus pauvres, notamment dans le Centre-Bretagne où le taux de pauvreté peut atteindre plus de 17,5 %. Les collectivités locales à forte urbanisation concentrent aussi les situations de pauvreté.

En Bretagne, les 10 % des ménages les plus aisés (9décile) disposent d’un revenu mensuel par unité de consommation supérieur à 2 896 € (pour la France cette valeur est de 3 133 € par mois, supérieure à la valeur bretonne de plus de 7,5 %). Quant aux 10 % des ménages les plus pauvres (1er décile), ils vivent avec un revenu par unité de consommation inférieur à 994 € par mois, ce qui est plus élevé de 11,7 % que pour l’ensemble de la France.

Toutefois, on assiste aujourd’hui à une dégradation rapide de la situation économique de certains ménages bretons, non observée par la statistique publique, déjà ancienne à ce jour.

Le parc de logements dégradé en Bretagne administrative

La Bretagne comptait 1,88 million de logements (soit 5 % du parc national) en 2014 dont 79 % de résidences principales. Le parc se compose à 71 % de maisons individuelles. 66 % des ménages bretons sont propriétaires de leur logement, soit la proportion la plus élevée en France.

La Fondation Abbé Pierre recense pour le territoire national 600 000 logements potentiellement indignes, soit environ 1 million d’habitants. Avec 63 000 logements potentiellement indignes, la Bretagne compte donc plus de 10 % de ces logements indignes.

Les données du parc privé potentiellement indigne (issues d’un croisement de la classification fiscale des logements et des ressources déclarées des ménages) permettent de caractériser des territoires où l’habitat indigne et dégradé serait prépondérant :

Les deux-tiers des logements potentiellement indignes sont construits avant 1949. Plus de la moitié des ménages sont des propriétaires occupants. 42 % des ménages sont des locataires. 45 % des ménages ont plus de 60 ans. À l’inverse, dans les agglomérations, la question du parc privé potentiellement indigne touche principalement les locataires logeant dans des copropriétés construites avant 1949.

Les départements bretons sont diversement touchés avec une proportion de parc privé potentiellement indigne quasiment double entre les Côtes-d’Armor (7 %) et l’Ille-et-Vilaine (3,8 %).

Les économies d’énergie, l’aide à l’habitat : un échec

La lutte contre l’habitat indigne et dégradé se caractérise par la capacité des acteurs et des territoires à mobiliser les aides de l’Agence Nationale de l’Amélioration de l’Habitat (Anah) au profit des propriétaires occupants et des bailleurs. Force est de constater que le bilan régional entre 2011 et 2018 montre un échec des pouvoirs publics à mobiliser les aides de l’Anah au profit des logements les plus dégradés et indignes. Entre 2011 et 2018, 3 672 logements caractérisés « habitat indigne » ou « très dégradé » ont bénéficié d’une subvention de l’Anah, soit 66 millions d’euros au total, ce qui représente un quart des subventions accordées par l’Anah sur cette période. Pour l’habitat indigne, ce ne sont que 707 logements qui ont été concernés sur cette période, avec 14 millions d’euros de subventions, soit 5 % de la totalité des subventions Anah accordées en Bretagne.

707 logements réhabilités en 8 ans, cela représente : 1,1 % des logements identifiés comme potentiellement indignes en Bretagne. 1,5 % du nombre de logements indignes subventionnés par l’Anah sur le territoire national sur cette période.

SOS Taudis : le programme de la fondation Abbé Pierre peu utilisé en Centre-Bretagne

Le programme SOS Taudis de la Fondation Abbé Pierre, mis en œuvre depuis 2007, apporte une aide financière aux travaux des propriétaires occupants défavorisés, en situation de précarité niveau habitat. Les subventions accordées permettent de boucler le programme de travaux de sortie d’habitat indigne, déjà financés par les dispositifs de droit commun (Anah, Habiter Mieux, Collectivités locales, caisses de retraite…). Pour la Bretagne, le bilan depuis 2012 est le suivant :

365 personnes, dont 111 enfants, aidées par le Programme SOS Taudis travaux. 766 650 € de subvention, soit une moyenne de 4 380 € par dossier. Près de 15 000 € d’aides mobilisées dans le cadre du fonds d’urgence depuis 2016.

Un exemple dans le Morbihan : « M. G., âgé de 29 ans, a été accompagné par SOLIHA pour l’amélioration de son habitat. Son logement qualifié d’insalubre présentait de nombreux dysfonctionnements et notamment des fuites en toiture, une absence d’isolation, de chauffage et d’assainissement ainsi qu’un taux d’humidité très important. Depuis le démarrage du projet, la situation de M. G. a évolué. Il est désormais en CDI à temps plein ce qui lui a permis de trouver une stabilité. M. G. a été soutenu par sa mère qui a été un relais important. Compte tenu de la situation, la Fondation a accordé une aide correspondant à 11 % du projet global, dans le but d’aider M. G. à financer le reste-à-charge. »

Problème ? Le Centre-Bretagne, qui concentre le plus de pauvreté dans notre région, concentre aussi le moins de dossiers déposés. Entre 2012 et 2018, plus de la moitié des réhabilitations soutenues par la Fondation Abbé Pierre ont été réalisées en Ille-et-Vilaine.

La Fondation Abbé Pierre appelle en conclusion de ce constat, lourd, à un sursaut

Il est urgent d’agir pour lutter contre l’habitat indigne. Le programme SOS Taudis en est le fer de lance. L’habitat indigne est une conséquence de la crise du logement ! Notre étude a pu montrer que le secteur de l’habitat dégradé constitue un véritable marché locatif pour les ménages les plus fragiles, notamment en secteur rural, du fait d’une offre d’accès au logement plus restreinte. La crise pousse aussi certains publics à rechercher sécurité et stabilité dans l’accès à la propriété mais quand elle n’est pas éclairée ou accompagnée, la catastrophe peut être toute proche pour les ménages les plus en difficulté. Au-delà de la crise du logement, l’habitat indigne est aussi une manifestation de la pauvreté et de l’isolement social. Combien de propriétaires isolés se résignent à habiter un taudis ? Combien de locataires n’osent pas demander des travaux au propriétaire de peur d’être mis à la rue ? Les actions menées pour résorber les différentes manifestations de l’habitat indigne, toutes plus préoccupantes les unes que les autres, sont nettement sous calibrées. Du côté du gouvernement, on annonce une lutte contre les marchands de sommeil. Certes, il a mis en place deux plans pour contribuer à lutter contre l’habitat indigne, le plan « Initiatives Copropriétés » et le programme « Action CŒUR de ville », dont il faut saluer l’initiative. Mais ces actions s’inscrivent dans un calendrier relativement long alors qu’il faut agir dans l’urgence  ! Outre l’État, il faut désormais des engagements plus aboutis des collectivités locales. On compte encore peu de réalisations, que ce soit en copropriété ou en secteur diffus.

On saluera tout de même l’action de Brest Métropole dans sa lutte contre les marchands de sommeil. À l’heure actuelle, les nombreux outils, moyens financiers et dispositifs ne sont pas suffisamment saisis par les forces vives sur le terrain. Il faut initier un renouveau de la coopération locale, de la sensibilisation, de la formation des élus et travailleurs sociaux. Par ailleurs, l’accompagnement des occupants est déterminant, or il est gravement sous-financé, avec des fonds 3 à 5 fois moindres que nécessaire en ce qui concerne l’accompagnement sociotechnique des propriétaires occupants, et très peu financé en ce qui concerne l’accompagnement juridique des locataires, pour leur permettre de connaître et défendre leurs droits.

Au regard de ce constat, la Fondation Abbé Pierre demande donc au gouvernement et aux territoires d’engager sans tarder un ambitieux plan de lutte contre l’habitat indigne, avec une véritable volonté programmatique. Le ministre de la Cohésion des Territoires a d’ailleurs pu, récemment, inviter les préfets à travailler dans ce sens. – Nous demandons entre autres des objectifs quantitatifs et qualitatifs aux territoires, assortis d’obligations de résultats : ce sont environ 60 000 logements indignes qui doivent être rénovés chaque année pendant 10 ans. – Nous demandons des engagements contractualisés avec les collectivités locales (départements et Intercommunalités), comme pour le programme « Habiter mieux » de l’Anah. Chaque recoin du département devra être couvert par une opération.

Dans ce cadre, il faudra œuvrer pour le repérage fin des situations, sur le travail d’accompagnement des ménages concernés, pour éviter qu’ils ne se découragent devant la complexité de leur situation. Il faudra également mieux recourir aux procédures coercitives (arrêtés d’insalubrité et de péril notamment) face aux bailleurs indélicats. Tout cela ne sera pas possible sans moyens financiers plus importants pour les travaux, les interventions des professionnels, l’accompagnement des ménages. Ne lâchons rien  !

En France, 4 millions de personnes restent mal logées ou privées de domicile, tandis que 12 millions voient leur situation fragilisée par la crise du logement. Plus d’un cinquième de la population est donc concerné par un problème de logement dans notre pays. Ce qui n’empêche pas les pouvoirs publics de permettre à de nouveaux arrivants, parfois clandestinement, de venir en France… cherchez l’erreur !

Crédit photo :  luc legay (Flickr CC)
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – V