Le 23 septembre 1940, l’armée japonaise viole la frontière indochinoise malgré la conclusion d’un accord à Hanoï quelques heures plus tôt. Pour l’Indochine française, c’est le début de près de cinq années d’occupation, qui aboutissent, le 9 mars 1945, à l’élimination de la présence française.

Ainsi, l’action des forces nippones a pour conséquence de précipiter l’indépendance du Vietnam, du Cambodge et du Laos, ainsi que celle de déclencher la Guerre d’Indochine. Pour le Japon, nouvel allié de l’Allemagne, c’est la première étape de l’expansion vers le sud qui mène, 15 mois plus tard, à l’éclatement de la Guerre du Pacifique.

Fruit d’un long travail de recherche et d’analyse d’archives françaises et japonaises,  le livre de Franck Michelin « La guerre du Pacifique a commencé en Indochine » (Passés composés) explore enfin le rôle du Japon, longtemps resté absent des études sur le second conflit mondial et sur les origines de la Guerre d’Indochine, bien qu’il ait précipité la crise qui allait changer pour toujours le destin de la France, celui de son ancienne colonie indochinoise, ainsi que celui de l’ensemble de la région Asie-Pacifique.

Franck Michelin, spécialiste de l’histoire du Japon contemporain et des relations entre l’Europe et l’Asie, est professeur à l’université Teikyo (Tokyo) et chercheur associé à l’université Paris-Sorbonne. Lauréat du prix Shibusawa-Claudel, il enseigne également à l’Athénée français et à l’institut d’Asie orientale.

Nous l’avons interrogé sur cet ouvrage historique, passionnant, pour mieux comprendre cette période, les enjeux, les conséquences, ce qui aurait pu arriver si…

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Franck Michelin : Je suis né à Issy-les-Moulineaux d’un père francilien et normand, et d’une mère bretonne et bretonnante. Le regretté Yann-Fanch m’a appris, lors de l’un de ses passages à Tokyo, qu’il avait chanté avec mon grand-père. Ma mère habite près de Plestin-les-Grèves, dans les Côtes-d’Armor.

Après une licence d’histoire obtenue à Rennes, je suis allé suivre un cursus de japonais à l’INALCO, à Paris, puis je suis parti étudier au Japon, en 1996, en tant que boursier du gouvernement japonais. Même si j’ai une double casquette histoire-japonais, je me considère avant tout comme un historien du Japon et de l’Asie orientale.

Au Japon, après avoir travaillé à l’université, j’ai été envoyé au Japon par le Ministère des Affaires étrangères, en 2005, pour prendre en charge la promotion de l’enseignement supérieur français au Japon. J’ai continué dans le domaine des relations interuniversitaires, à l’université Meiji, jusqu’en 2007, puis j’ai intégré l’université Teikyô — mon employeur actuel — où j’ai un poste plus classique d’enseignant-chercheur.

Breizh-info.com : Qu’est ce que votre livre veut apporter de plus que ce qui a été écrit sur la guerre du Pacifique ?

Franck Michelin : À l’origine, lorsque j’ai entrepris ces recherches il y a une vingtaine d’années, je les considérais avant tout comme des recherches en histoire bilatérale des relations franco-japonaises. Or, ce n’est pas tant moi que le sujet de ce travail et, surtout, les archives, qui m’ont amené à en faire un travail plus complexe d’histoire des relations internationales. Plus j’ai lu la documentation, et plus j’ai compris que l’invasion par le Japon de l’Indochine française avait constitué une cause majeure de l’éclatement de la guerre du Pacifique.

Voici les points qui me semblent importants :

  • L’invasion du nord de l’Indochine française constitue, avec l’alliance avec l’Allemagne, l’un des deux piliers d’une politique japonaise d’expansion vers le sud dont l’objectif n’est pas la guerre avec la Chine, mais la constitution d’un bloc économique autonome par le Japon en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique occidental.
  • L’Indochine constitue la première étape indispensable de cette expansion, tant d’un point de vue stratégique — la colonie française est une étape nécessaire pour lancer des opérations en direction des colonies néerlandaises et britanniques —, que du point de vue de l’opportunité : la fin de l’alliance franco-britannique causée par l’armistice séparé demandé par la France à l’Allemagne, puis la détérioration rapide des relations franco-britanniques laisse l’Indochine isolée et sans défense.
  • La crise diplomatique américano-japonaise commence dès le lendemain de l’occupation du nord de l’Indochine par le Japon, fin septembre 1940, et ce avant même que Washington ait pris connaissance de la conclusion du pacte tripartite (germano-italo-japonais).
  • L’utilisation de la force contre l’Indochine le 23 septembre 1940 n’est pas en contradiction avec les négociations menées en parallèle, mais au contraire, négociations et usage de la force constituent les deux faces d’une même pièce qui constitue à soumettre l’Indochine au bon-vouloir du Japon.
  • Le Japon n’a ni incité ni encouragé la Thaïlande à attaquer l’Indochine en 1940, mais a, au contraire, cherché à forcer les deux pays à passer un compromis afin d’utiliser leurs territoires respectifs pour lancer des opérations contre les colonies britanniques.
    L’occupation de la totalité de l’Indochine en juillet 1941 ne constitue pas le point de départ de la crise américano-japonaise qui mènera à Pearl Harbor, mais son point de non-retour. À partir de ce moment, les négociations s’enlisent, les deux pays ne se font plus du tout confiance, et se préparent pour la guerre. Il s’agit d’un tournant majeur de la Seconde Guerre mondiale, car il provoque l’entrée en guerre du Japon et des États-Unis.
  • L’invasion par l’armée japonaise de l’Indochine française est un sujet à la fois bien et mal connu. Objet non identifié, elle a toujours gêné les spécialistes ; pour les historiens français spécialistes de la guerre d’Indochine et de ses origines, cela a constitué une anomalie étrange avant la survenue de la guerre d’Indochine. Ils ont souvent eu du mal à saisir à quel point c’est l’occupation japonaise qui avait précipité la décolonisation de l’empire français.

Breizh-info.com : Vous expliquez dans votre livre que sans l’intrusion japonaise en Indochine, le cours de l’histoire, tout du moins de l’histoire asiatique et coloniale de la France, aurait pu être autre. C’est à dire ?

Si l’on pratique l’histoire-fiction, l’uchronie, l’on peut imaginer que si le Japon n’avait pas fait ces deux choix fatidiques durant l’été 1940 — l’occupation de l’Indochine et l’alliance allemande —, il n’y aurait eu, ni guerre du Pacifique, ni décolonisation rapide de l’Indochine et, par répercussion, de l’empire colonial français. L’entrée d’une armée « jaune » (tels que le disaient les Français à l’époque) dans la colonie constituait un cauchemar pour les autorités coloniales françaises, car elle signifiait la ruine du prestige de l’homme blanc en Indochine et, par conséquent, dans le reste de l’empire. Sans occupation japonaise, jamais Hô Chi Minh n’aurait pu prendre le pouvoir au Vietnam dès l’été 1945.

Néanmoins, l’uchronie, toute séduisante qu’elle puisse être, a ses limites et l’on ne fait pas le monde avec des si. Le coup de force du 9 mars 1945, qui est le véritable détonateur de la décolonisation de l’empire français, était inévitable et c’est le fait qu’il soit survenu si tard, sept mois après la chute du régime de Vichy, qui est étonnante. Les Japonais trouvaient leur intérêt dans le travail effectué par les autorités coloniales françaises et ont décidé de les éliminer que lorsque la perspective d’un débarquement américain en Indochine s’est affirmée. L’on a beaucoup glosé entre spécialistes de l’Indochine sur ce qu’il convenait de faire face au Japonais après la chute de Vichy et si l’on aurait pu éviter le coup de force japonais, mais le sort de la domination française sur la colonie était entièrement entre les mains des Japonais.

Breizh-info.com : La version américaine de la Seconde Guerre mondiale n’a-t-elle pas tendance à occulter, et atténuer cette histoire que vous décrivez ?

Il ne s’agit pas seulement des Américains : tout le monde l’a occultée. Il s’agissait notamment d’un problème de langue — il fallait lire les archives japonaises —, mais pas seulement. Plus importante est l’image que ces événements ont eu en regard d’événements considérés comme plus importants : la guerre d’Indochine pour les Français, la guerre du Pacifique pour les Américains, les Britanniques, les Australiens. En outre, le fait que les Japonais n’ont pas éliminé la présence française en Indochine pendant la guerre du Pacifique, l’étrange situation qui a vuq les Français continuer de vivre presque normalement alors que le Pacifique était embrasé, ont contribué à donner à ces événements l’apparence d’une anomalie.

Or considérer l’occupation japonaise de l’Indochine comme une anomalie constitue une erreur terrible, et ce pour deux raisons. Premièrement, cela mène à oublier qu’elle a constitué une cause fondamentale de l’éclatement de la guerre du pacifique, une étape cruciale sur le chemin du conflit. Deuxièmement, elle pousse à oublier pourquoi les Japonais ont épargné les Français jusqu’en 1945, alors qu’ils éliminaient les appareils administratifs et militaires néerlandais, britanniques et américains dans les autres zones occupées. Il n’y a pas ici de contradiction, bien au contraire : la préservation des autorités coloniales françaises explique, prouve que le Japon n’avait pas pour objectif de libérer l’Asie de la domination occidentale, mais seulement — tout du moins dans un premier temps — de remporter la guerre contre les Anglo-Américains.

Collaborer avec les Français de l’amiral Decoux permettait aux Japonais d’économiser des hommes et des ressources, ce qu’ils auraient volontiers fait ailleurs si cela avait été possible.

Pour revenir à votre question, les Américains montrent une tendance — bien compréhensible vous me direz ! – à faire de Pearl Harbor le début du conflit, son point de départ, sa raison ultime. Or, le processus qui mène à l’éclatement de la guerre du Pacifique commence, non quelques semaines avant l’attaque-surprise, mais quinze mois plus tôt, en Indochine. C’est l’ambition de mon livre de montrer qu’un conflit majeur comme celui-là n’a pu éclater sur quelques malentendus survenus deux ou trois mois auparavant.

Breizh-info.com : Le Japon s’est-il suicidé en violant la frontière indochinoise ?

Non, ce serait faire de la téléologie. Rien n’est décidé lorsque les Japonais violent la frontière indochinoise. Certes, un engrenage se met en marche, mais l’histoire est affaire de choix. Les Japonais auraient sans doute pu prendre conscience des dangers créés par leur attaque, de ce que, notamment, les États-Unis n’étaient plus prêts à les laisser faire.

En fait, si ce pays a subitement durci sa politique vis-à-vis du Japon en lançant les premières sanctions économiques, c’est parce qu’il était persuadé que les Japonais allaient porter un coup terrible aux Britanniques s’ils s’emparaient de Singapour et de l’empire des Indes. Quand le Japon a enfin compris que menacer Londres signifiait nécessairement s’aliéner Washington, les mesures de rétorsion américaines, trop tardives et trop brutales, ainsi que l’incapacité des dirigeants japonais à reculer par peur de perdre la face et de risquer leur position, ont transformé une crise somme toute légère, en affrontement possible, puis probable.

Le Japon aurait-il pu renoncer à sa politique d’expansion et, ainsi, rester en dehors de la guerre qui embrasait l’Europe ? Je crois que la principale question est là. Au Japon, c’est la crise interne qui affecte le pays dans les années 1930, qui constitue la principale cause de son agressivité croissante sur la scène internationale. L’expansionnisme militaire a constitué un antidote aux rivalités internes, notamment entre cliques militaires, mais pas seulement. Je pense qu’il s’agit d’une leçon qu’il serait bon de retenir dans le monde d’aujourd’hui, car l’agressivité extérieure est souvent le symptôme d’une crise intérieure.

Breizh-info.com : Quels sont pour vous les livres références sur la guerre dans le pacifique ? Les films références ?

Il y a assez peu de choses en langue française, tant sur la guerre du Pacifique elle-même, que sur les événements qui la précèdent. Pour commencer avec les fictions, roman : Tonkinoise (Morgan Sportès). Films : Indochine (Régis Wargnier), La Ligne rouge (Terrence Malick), Les Voies du destin (Jonathan Teplitzky), Lettres d’Iwo Jima (Clint Eastwood), Furyo (Nagisa Oshima)

Concernant les ouvrages universitaires en langue française :

Spector, Ronald H., La Guerre du Pacifique, Paris, Albin Michel, 1987.
Willmott, Hedley Paul, La Guerre du Pacifique, 1941-1945, autrement, 2001.
Hesse d’Alzon, Claude, La Présence militaire française en Indochine, 1940-1945, Vincennes, Publications du SHD, 1985.
Institut Charles-de-Gaulle, de Gaulle et l’Indochine, 1940-1946, Plon, 1982.
Isoart, Paul (éds.), L’Indochine française, 1940-1945, PUF, 1982.
Namba, Chizuru, Français et Japonais en Indochine (1940-1945). Colonisation, propagande et rivalité culturelle, Karthala, 2012.
Valette, Jacques, Indochine 1940-1945. Français contre Japonais, SEDES, 1993.
Verney, Sébastien, L’Indochine sous Vichy. Entre révolution nationale, collaboration et identités nationales, 1940-1945, Riveneuve Éditions, 2012.

Propos recueillis par YV

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