Steve Bannon

Emmanuel Leroy nous adresse la lettre ouverte qu’il vient de publier à destination de Steve Bannon, ancien conseiller et proche de Donald Trump, venu récemment en Europe pour y chercher des soutiens. Nous la reproduisons ci-dessous.

Cher Monsieur,

Je n’ai pas l’honneur de vous connaître mais votre arrivée tonitruante sur la scène politique européenne depuis près de deux ans maintenant, a suffisamment marqué les esprits et bouleversé quelque peu les champs politiques pour que je me permette de vous interpeller en vous posant d’emblée deux questions : Qui êtes-vous vraiment M. Bannon et dans quel(s) but(s) précis venez-vous soutenir certains mouvements populistes européens ?
Comme nous n’avons pas été présentés et que vous pourriez à bon droit vous demander pourquoi je vous écris cette lettre ouverte, je vous livre ici en version française et là dans la langue d’Hemingway ce que vos compatriotes du Carnegie Council ont commandé à l’universitaire français Nicolas Lebourg sur le « Russian Soft Power in France » et où je suis abondamment cité même si je conteste radicalement l’idée d’être l’instrument de quelque puissance que ce soit.

Nicolas Lebourg étant un adversaire politique et un des nombreux agents que le Système utilise pour dénoncer ceux qui se battent contre lui, vous ne pourrez pas m’accuser ainsi d’avoir choisi un texte hagiographique pour me présenter.

La raison de cette lettre ouverte découle des très nombreuses ambiguïtés – tout au moins à mes yeux – que présente votre parcours politique ou professionnel ainsi que des déclarations que vous avez faites à la presse au cours de ces dernières années. Certes la politique étasunienne ne ressemble en rien à la politique française et je me garderais bien de toute comparaison hasardeuse entre nos deux pays tant ils diffèrent par beaucoup d’aspects, même si, hélas, la France tend à ressembler de plus en plus à une colonie anglo-saxonne.

Mais si j’en crois les notices Wikipédia (en français et en anglais) vous concernant, on y trouve du bon et du moins bon, voire du mauvais et de l’extrêmement mauvais, tout au moins selon mon point de vue, parfaitement subjectif, j’en conviens.

Suivons cet ordre et commençons par le bon et nous irons decrescendo par la suite :

Vous êtes présenté comme un « conservateur proche de l’extrême-droite » dans la notice française, et bien que « l’extrême-droite » ne soit pas ma tasse de thé, je sais que ce vocable est utilisé par les tenants – de gauche et de droite – du politiquement correct pour flétrir et salir leurs adversaires et ce qualificatif vous place, apparemment, dans le camp de l’anti-Système. Dont acte.

Votre notice nous dit aussi que vous fîtes des études secondaires dans une académie militaire catholique. Je reconnais bien là le sang irlandais qui doit couler encore dans vos veines et quand on sait ce que les Anglais ont fait subir à votre peuple entre les massacres, les déportations, la famine et la mise en esclavage, je ne peux que trouver sympathique cet épisode de votre vie passée qui vous rattache à votre longue mémoire gaélique.

Parmi les points positifs que je vois encore chez vous, il y a aussi cette volonté affirmée que vous auriez insufflée à Donald Trump, dit-on, de « nettoyer le marigot » ce que certains ont appelé « l’État profond » et qui intègre la quasi-totalité de la caste politico-médiatico-financière qui dirige votre pays depuis des décennies (depuis 1913?) comme l’annoncera Eisenhower dans son célèbre discours de fin de mandat en 1961.

Vous dites aussi avoir été influencé par Charles Maurras et vous citez régulièrement Le camp des saints de l’excellent Jean Raspail, et je dois vous avouer que je préfère que vous citiez ces auteurs plutôt que Jean-Paul Sartre ou Bernard-Henri Lévy.

Parmi les bons points que l’on peut vous accorder encore, c’est votre réaction à la crise financière de 2008 où vous dites « avoir été frappé par la gravité de son impact sur une grande partie de vos compatriotes » et « avoir été scandalisé par l’irresponsabilité du monde financier ». Bullshit ! Si c’est seulement en 2008 que vous avez commencé à découvrir la véritable nature des banksters, de deux choses l’une : ou bien vous avez été banquier d’affaires à l’insu de votre plein gré, ou bien vous partagez leur vision du monde qui pour ne rien vous cacher est exactement aux antipodes de la mienne.

Vous êtes décrit aussi comme ancien « président exécutif de Breitbart News », média présenté comme la « plate-forme de l’Alt-right ». Et là commence le grand capharnaüm idéologique, car en effet la mouvance alt-right serait « nationaliste, suprémaciste, antisémite, islamophobe, raciste, xénophobe, isolationniste, protectionniste, anti-mondialisation, réactionnaire, anti-féministe, homophobe, complotiste… » et j’en passe. Bigre ! il y a là de quoi rassembler tous ceux que la mondialisation a écrasés au cours des dernières décennies, non seulement aux États-Unis mais également en Europe. Mais on sait aussi qu’il existe des liens entre l’idéologie conservatrice alt-right et les néoconservateurs étasuniens. Et là tout d’un coup, les idées alt-right deviennent beaucoup moins glamour…

Mais on découvre aussi que vous avez consacré un film à la gloire de Ronald Reagan, In the face of  Evil. Bon ! Vous avez le droit d’admirer un acteur de série B mais quand on sait que ce personnage fut aussi membre du Bohemian Grove (présentation politiquement correcte et présentation non politiquement correcte), on peut commencer à se poser des questions légitimes sur vos sujets d’admiration.

Vous auriez également réalisé un film en faveur du Tea Party, Generation Zero. Là encore, c’est votre droit le plus strict de défendre un mouvement ouvertement libertarien, mais ici, nous commençons à toucher du doigt une des principales contradictions que je vois entre votre engagement en Europe en faveur du populisme et le moteur profond qui vous anime et qui lui est clairement d’essence libérale. Et là franchement Monsieur Bannon, le Tea Party, même s’il comporte des aspects réactionnaires a priori sympathiques, ce n’est pas ma tasse de thé. Je suis clairement un adversaire intégral du libéralisme, même – et surtout – quand il se dissimule sous les habits chatoyants du conservatisme.

Vous auriez été aussi en 1993, directeur d’un projet de recherche baptisé Biosphère II et qui aurait abandonné l’idée initiale d’exploration de l’espace pour glisser vers l’étude de la pollution et du réchauffement climatique. Ayant une vision assez claire de la phénoménale escroquerie liée à la cause prétendument anthropique du réchauffement climatique, votre implication passée dans cette aventure ne plaide pas en votre faveur, mais la vérité m’oblige à dire que vous avez abandonné ce projet en 1995, et il semblerait même que ce soit vous qui ayez convaincu Donald Trump de ne pas signer l’accord de Paris après la COP 21, ce qui m’apparaît comme un bon point pour vous et qui prouve que vous êtes capable de reconnaître vos erreurs, ce qui n’est pas une mince qualité.

Nettement moins positif, toujours de mon point de vue bien sûr, est votre passage chez Goldman Sachs à partir de 1987 – et pourquoi pas Monsieur Bannon, chez Merrill Lynch qui est la seule banque catholique et irlandaise qui sut survivre face aux banques juives et protestantes si on en croit cet article du journal Le Monde – où vous fûtes, comme Emmanuel Macron chez Rothschild, un influent banquier d’investissement spécialisé dans les fusions et acquisitions et notamment pour renforcer leur présence dans l’industrie du divertissement. C’est-à-dire pour expliciter le mot « divertissement » en bon français, pour renforcer le contrôle mental sur des populations décérébrées. Après avoir quitté Goldman Sachs en 1990, vous vous seriez d’ailleurs associé par la suite avec un certain Jeff Kwatinetz – originaire de Brooklyn – dans une société de gestion de films… Errare humanum est, perseverare diabolicum ! D’autant plus diabolique, que les contacts que vous aviez avec Goldman Sachs n’ont semblent-il jamais été rompus, car en 2006 la banque d’affaires vous renouvelle sa confiance en investissant dans un nouveau projet de jeux sur internet dont vous prenez le contrôle en en devenant le P-dg. Business is business of course… et comme on dit en français : l’argent n’a pas d’odeur.

Autre sujet qui fâche – et qui interpelle – est le poste de vice-président que vous avez occupé dans la société Cambridge Analytica Ltd, société fondée par Robert et Rebekah Mercer et qui fut impliquée dans le scandale du transfert des données personnelles d’utilisateurs de Facebook, notamment au bénéfice de la campagne de Donald Trump en 2016.

Abordons maintenant la grande question de l’immigration puisque celle-ci, qu’elle concerne les États-Unis ou l’Europe, semble vous passionner et je dois reconnaître qu’il s’agit-là d’un des problèmes majeurs auxquelles les sociétés occidentales sont confrontées. Mais la faute en revient à qui, si ce n’est au libéralisme, que je préfère qualifier d’idéologie anglo-saxonne, qui en instaurant l’individualisme en lieu et place de la solidarité a brisé la notion de bien commun en faisant sauter toutes les barrières qui maintenaient nos sociétés debout. La liberté absolue prêchée par les adeptes du « doux commerce » a abouti – et c’était la conséquence logique et inéluctable – à la libre circulation des marchandises, des capitaux et des hommes, et tout cela au bénéfice exclusif des banquiers – et des grandes entreprises qu’ils contrôlent – qui sont les seuls à en tirer véritablement  profit. Les autres bénéficiaires de cette politique libérale – qu’elle soit social-libérale ou conservatrice-libérale -, les politiques ou hommes de média, n’étant que des pions parfaitement interchangeables que le Système jette quand il n’en a plus besoin.

Vous êtes-vous déjà interrogé M. Bannon sur la notion de « gouvernance » comme on dit aujourd’hui, au sein des grandes institutions financières ? Je ne vous parle pas des pantins comme Jerome Powell, Jean-Claude Trichet, Christine Lagarde ou Mario Draghi, qui ne sont – et ils le savent – que des marionnettes destinées à amuser et à pressurer le bon peuple, et qui seront éventuellement sacrifiées comme boucs émissaires en cas de révolte populiste non maîtrisée, non, je veux parler de ceux qui donnent véritablement les ordres, ceux que l’on ne voient pas mais qui sont omniprésents à Bâle, à Davos, à la City ou à Wall Street. Et ces hommes-là – car dans ce petit cercle, il n’y a pas de parité – se transmettent leur pouvoir, accru de génération en génération, et sans que personne – je dis bien personne – ne vienne les questionner sur un éventuel changement dans la composition du conseil d’administration et sur les modes de dévolution du pouvoir. Ceux qui prétendent – comme Mélenchon – que la Révolution avait mis fin aux privilèges et à l’absolutisme en 1789 se fourrent le doigt dans l’œil et jusqu’au coude encore… Nous avons simplement changé de maîtres et la férule de ceux-ci sera de plus en plus lourde.

Alors Cher Monsieur, pour ne pas alourdir excessivement cette lettre, j’en viens à la question ultime que je voulais vous poser : Êtes-vous venu en Europe pour lutter contre ce que j’appelle l’archéo-mondialisme et dont la figure de proue que vous avez parfaitement identifiée, est incarnée par un George Soros ou bien êtes-vous venu ici pour promouvoir auprès des populistes européens ce que j’appelle le néo-mondialisme et qui n’est que la poursuite du même but de « gouvernance mondiale » mais avec d’autres hommes et d’autres stratégies. Dans le premier cas, on pourra faire un bout de chemin ensemble, car il est clair que la politique migratoire que nous subissons en Europe depuis des décennies va nous submerger inexorablement si le processus n’est pas inversé à très court terme, mais dans le second cas, si vous voulez nous faire avaler l’idée que The Future of the Liberal Order Is Conservative ainsi que veut nous le faire croire la revue Foreign Affairs du trop célèbre Council on Foreign Relations dans un article daté de février dernier, alors là, Cher Monsieur Bannon, vous me trouverez avec  mes amis sur votre route et je serais le premier à crier avec eux : « US ! Go home ! ».

Pour finir, je voulais M. Bannon, vous rappeler l’histoire terrible que les Anglais ont fait subir à vos ancêtres Irlandais entre le 17ème et le 19ème siècle. Je vous citerais uniquement ce court extrait mais qui a le mérite d’être parfaitement clair : « Ils sont venus comme esclaves ; de vastes cargaisons humaines transportées sur de grands navires britanniques à destination des Amériques. Ils furent expédiés par centaines de milliers et inclurent des hommes, des femmes, et même les plus jeunes enfants. Lorsqu’ils se rebellaient ou même désobéissaient à un ordre, ils étaient punis de la pire des manières. Les esclavagistes pendaient leur propriétés humaines par les mains et mettaient le feu à leurs pieds ou à leurs mains en guise de punition. Ils étaient brûlés vifs et leur tête était placée sur un pieux au marché comme avertissement pour les autres captifs ». Et, je me permets d’insister, il ne s’agit pas là de la relation de la traite d’esclaves noirs qui ne furent pas mieux lotis au pays de la destinée manifeste, mais bien de la mise en esclavage des habitants de la Verte Erin.

Même si cela est de l’histoire ancienne, vous savez mieux que moi que les États-Unis sont toujours contrôlés politiquement par une toute petite oligarchie, majoritairement WASPet dont les grandes familles dynastiques comme les Bush, les Hampton ou les Morgan, sont toutes issues de la côte Est et se transmettent le pouvoir, de génération en génération depuis l’histoire du Mayflower. Certes, les Étasuniens d’origine irlandaise sont désormais acceptés dans les cercles du pouvoir – vous en fûtes un exemple, fugace – et peuvent même parvenir au sommet – à leurs risques et périls comme la famille Kennedy -, mais ils seront toujours, dans les cercles de Boston ou de Philadelphie, dans les étages du dessous, un peu comme cette pauvre Molly Malone qui mourut d’une fièvre et que personne ne vint sauver. Si vous venez chez nous avec une âme d’Irlandais, Mister Bannon, bienvenue sur la terre de vos ancêtres, mais si vous avez vendu votre âme en chemin et que vous êtes devenu au fond de vous-même un fichu anglo-saxon, tel un Macron moyen, alors vous serez pour moi, comme un vulgaire Soros, un ennemi absolu.

A bon entendeur, salut !

Emmanuel Leroy