Ce texte de Bobby Sands, « Un jour dans ma vie », le plus long des Écrits de prison a été griffonné dans la noirceur d’une cellule du bloc-H de la tristement célèbre prison de Maze (également connue sous les dénominations Long Kesh ou The H blocks) et n’a été traduit et édité en France qu’en 2003 par une petite association du pays basque.

Aujourd’hui difficilement trouvable ou à des tarifs prohibitifs, il ne reste plus qu’a espérer qu’une maison d’éditions publie de nouveau ces écrits. Témoignage poignant  durant les Troubles ayant ensanglanté les îles anglo-saxonnes et dont l’accord de paix du Vendredi saint, signé en 1998, reste fragile.

Dès les premiers mots de Sands, nous nous retrouvons enfermés avec lui dans cette cellule pestilentielle, lugubre, glaciale et étouffante. L’on comprend vite que cet endroit exigu n’a pas été lavé, désinfecté, récuré depuis des lustres et que les immondices et excréments s’accumulent et jonchent le sol et les murs. Pour couronner ce décor qui ferait passer les écuries d’Augias pour un endroit propret, la vermine et nombre d’espèces d’insectes (asticots, mouches, cafards, inconnus, etc) qui en temps normal attireraient les entomologistes, attirés par la puanteur et les détritus, prospéraient. Ils étaient partout, et même dans les cheveux longs des détenus. À côté de ça, la souricière de l’ancien palais de justice de Paris semblait un lieu de villégiature incroyablement confortable à l’hygiène irréprochable. D’après ces éléments, nous comprenons que la simple Blanket protest, ou grève des couvertures des prisonniers politiques républicains, qui dura jusqu’en 1978 et n’avait abouti à aucune solution durable ou pérenne entre les détenus et l’administration pénitentiaire de Margaret Thatcher, a laissé place à la Dirty protest, ou cette fameuse grève de l’hygiène. Une manifestation unique en son genre en Occident. Grève difficilement imaginable pour nous-mêmes et nos contemporains. Ils se battaient pour le rétablissement du statut de prisonnier politique et ne voulaient pas être criminalisés comme de vulgaires délinquants de droit commun.

De facto, et sans autres détails temporels donnés par Sands sur cette journée, nous en déduisons que celle-ci se déroule entre 1978 et 1980. Vingt-quatre heures infernales : « Regarde autour de toi, dans cette espèce de tombe et tu sombres en enfer […] ». Il parle de lui, son ressenti et de ses camarades emprisonnés, de leurs relations compliquées avec les gardiens, les tortures. L’ennui, les maltraitances, les ruptures, la crasse. Mais dans cette journée où la noirceur semble nous engloutir, l’on voit parfois des lumières d’espoir, comme une flammèche au milieu de la nuit. Cela va du cours de gaélique venant briser la morosité ambiante et renforcer les liens communautaires. Après tout il se dit parfois que « Négocier dans la langue de l’ennemi, c’est déjà accepter le goût de la défaite ». Aux chants s’élevant d’une autre cellule et rappelant l’extérieur et des souvenirs lointains de la verte Irlande. À une visite mensuelle au parloir, à une nouvelle (« Scéal ») ou d’une lettre d’une femme, d’une sœur ou d’une mère.

Une autobiographie ou une arme politique ?

Les codes de l’autobiographie sont en partis respectés avec notamment l’utilisation de la première personne. Ce « je » qui égal un grand « nous » et qui marque la rupture radicale entre les prisonniers et leurs bourreaux. Sands n’est d’ailleurs pas le premier républicain à coucher sur papier l’histoire de son incarcération dans une geôle anglaise, ils ont même été plutôt prolifiques. Il n’est d’ailleurs pas le premier prisonnier à travers le globe à écrire sur ses expériences de la vie carcérale. Mais il faut reconnaître que le destin tragique de ce militant que l’on connaît donne à cet ouvrage une dimension prophétique qui ne peut que prendre aux tripes le lecteur, et ce même si l’on sait qu’il y a une part de manichéisme, que ce soit dans ce camp ou dans l’autre. Mais après tout, il est de notoriété publique que les conditions de détention étaient particulièrement difficiles pour les prisonniers républicains qui refusaient d’obéir au nouveau règlement en cours sous l’occupation de la perfide Albion. Il n’avait aucun droit d’écriture et devait user de nombreux stratagèmes, comme ses camarades – pour pouvoir raconter son histoire et sortir ces « comms » à l’extérieur. Cet acte en lui-même se veut déjà comme un acte de résistance contre l’oppresseur. L’écriture comme thérapie, comme moyen de témoigner, comme moyen de lutter contre la monotonie, de lutter contre la censure, de lutter avec la plume. Ces mots qui, une fois libéré de Long Kesh, deviennent une arme puissante contre l’ennemi.

Une journée sans fin dans sa cellule puante et obscure

Il écrivait avec un bout de stylo que s’échangeait les prisonniers, et sur n’importe quel support (papier à cigarette, mouchoirs, papier toilette, etc). Ce qui impose une écriture en de nombreuses parties, sur un laps de temps assez long, et un gros travail de l’auteur pour se rappeler de ce qui fût précédemment écrit. Il a volontairement opté pour le choix de décrire seulement vingt-quatre heures de cette existence sans autre marqueur temporel hormis des descriptions météorologiques « un froid glacial », « la pluie », la « neige ». Cela nous faisant penser à la période hivernale, ou l’entourant. Les repas viennent également découper la journée et donne une heure approximative. Tous ces faits ne font qu’accentuer le sentiment d’être avec lui dans une sorte d’anti-chambre de la mort. Cette journée n’est très certainement pas une journée type. Est-ce plusieurs événements véridiques et vécus, synthétisés et compilés sur ces quelques heures ? Je crois que oui et cela est un choix judicieux de la part de Sands car tous ceux passés derrières les barreaux savent qu’il est difficile de retranscrire l’ennui, la perte de repères, la minute qui semble être une heure, sans devenir ennuyeux à son tour. Il évite ainsi aux lecteurs de sombrer lui aussi dans la lassitude. La densité donne du rythme et le lecteur reste happé par la lecture et souhaite connaître la suite du calvaire des gars des H-blocks. Cette atemporalité renforce également l’idée de ces journées interminables, rébarbatives, qui semblent recommencer à l’infini. Une journée sans fin dans sa cellule puante et obscure, faisant croître l’angoisse claustrophobique. Cet espace entre quatre murs qui devient peu à peu la métaphore de l’espace à défendre et de la résistance des six cantons d’Ulster et des volontaires de l’IRA contre ces « salops », l’oppresseur britannique et son lot de tortionnaires. Ces derniers n’ont d’ailleurs pas de visage, ni même de nom. Sands déshumanise à souhait ces gardiens en les nommant avec de simples lettres (A, B, C et D), en décrivant leurs attitudes, animales, ainsi que leur incapacité chronique et maladive à s’exprimer normalement (humainement ?).

On dirait des bêtes gloussant, hurlant, criant. Des monstres prenant un malin plaisir au sadisme, incapables d’empathie et de réflexion politique. La seule conversation entre Sands et l’un d’eux le démontre. Il use de l’anonymat – sûrement pas par bonté d’âme – pour marquer ces différences ontologiques, ce « moi/nous » contre « eux », surlignant et exacerbant la dualité en cours. Cette biographie, à la chronologie réduite, devient alors un remarquable outil pour la cause républicaine, et certains agiteront – à tort ou à raison – le spectre de la propagande. La publication post-mortem, après son entrée par la grande porte dans le panthéon des martyrs républicains, donna au parfum ambiant une note encore plus profonde et puissante. Et même si cet écrit se voulait avant tout une arme politique dévastatrice pour l’ennemi, pour Sands ou les éditeurs, l’inhumanité des traitements subis, l’abnégation et la force intérieure décrite, et l’acte de foi ultime surpassant de loin tous les mots, ont scellé mon avis sur cet écrit et m’ont profondément marqué.

Un parmi les autres

Sands utilise donc le « je », mais à travers lui résonne sans arrêt le « nous » de ses « camarades » embastillés. Il s’agit de lui comme il pourrait s’agir de Sean, Liam ou Pee Wee. Nous ne savons rien des motifs les ayant conduits derrière les barreaux. Contrairement aux gardiens, eux ont des noms. La solidarité entre eux est de rigueur. Lors de ses chutes de moral, il reprend pied en pensant aux camarades détenus, aux volontaires qui souffrent comme lui : « il y a toujours quelqu’un de plus mal lôti, me dis-je, me souvenant des camarades morts et leurs familles ». Ils font corps face aux brimades et s’entraident. Il rapporte comment ils arrivent à se transmettre des cigarettes, allumettes ou autres petits objets à la barbe des matons. Le yoyo à la sauce Maze. Une cigarette entrée clandestinement puis fumée étant une grande victoire, face aux matons « bigots et sectaires ». Cette manière de n’être qu’un élément, qu’un simple rouage d’une cause bien plus vaste que sa simple personnalité, ne peut que parler aux militants et idéalistes de tout poil.

« Bobby is dead »

Le 5 mai 1981, résonnait le « Bobby is dead » dans les rues de Belfast et d’ailleurs. Il venait de mourir à l’âge à 27 ans des suites de sa grève de la faim entamée 55 jours plus tôt. Il à d’ailleurs écrit un court récit des dix-sept premiers jours de ce jeûne volontaire et militant, et il connaissait probablement déjà la fin bien avant de le débuter. Neuf autres le suivirent dans la mort, et le souvenir de ce sacrifice ultime reste encore gravé dans de nombreuses mémoires. Il était l’un de ces volontaires prêt à tout, montrant le chemin aux siens, portant ses responsabilités et cela jusque à la fin. Mais il était plus que cela. Plus qu’un simple volontaire de l’IRA. Il était également le porte- voix de ces prisonniers, un chef par nécessité, un « je » qui devient « nous ». Il était l’homme ayant fait la guerre pour obtenir la paix pour les générations suivantes. Il était le militant chargé des relations publiques avec l’extérieur, il était un écrivain prolifique notamment pour le journal Republican News. Il était un chanteur, un conteur. Il était aussi député. Il était un exemple. Et ce long texte est là pour que l’on n’oublie jamais la pugnacité de ces militants de l’Irlande libre et unifiée. « Les donjons de torture et les sadiques qui y opéraient avaient détruit mon corps mais ils n’avaient pas réussi à casser mon esprit ».

« Tiocfaidh àr là – Notre jour viendra ! »

« Notre revanche sera le rire de nos enfants ». Cette phrase lui étant attribuée ne trouve finalement, aujourd’hui encore, qu’un écho limité au sein de la jeune population catholique nord-irlandaise. La mondialisation, le libéralisme, le nihilisme, MTV étant passés par là. Mais il arrive de croiser dans certains quartiers délaissés, une jeunesse masquant ces sourires, leurs visages recouverts par les cagoules des sympathisants et/ou volontaires de la Nouvelle IRA. Alors qui sait, peut-être que Bobby Sands, qui aurait aujourd’hui soixante-cinq ans, dirait en poète et ancien combattant à ces gamins : « Tiocfaidh àr là – Notre jour viendra ! ».

Julien Ruzé

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