Michèle Tribalat : « Non, la France n’a pas toujours été une terre d’immigration » [Vidéo]

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Dans une interview accordée au Figaro et publiée le 31 octobre dernier, la démographe Michèle Tribalat fait entendre un point de vue très différent sur le rapport de l’histoire de France avec l’immigration. Pour de nombreuses voix, à commencer pour Emmanuel Macron, le pays a « toujours été une terre d’immigration ». Mais dans les faits ?

France, « terre d’immigration » pour Emmanuel Macron

Quelques jours auparavant, le président de la République semait la confusion dans ses rangs en accordant un entretien à Valeurs actuelles, magazine hebdomadaire dont la ligne éditoriale peu goûtée par la gauche faisait grincer des dents jusque dans les rangs LREM.

Dans ces lignes, Emmanuel Macron laissait notamment entendre que la France avait « toujours été une terre d’immigration ». Une assertion réfutée par Michèle Tribalat : « S’il est vrai que des étrangers ont de tout temps voyagé en Europe, on ne peut en déduire que la France a été de tout temps une terre d’immigration. En 1851 on ne compte que 381.000 étrangers en France, soit 1 % de la population. »

La démographe ne manque pas non plus de relever l’origine européenne de ces « étrangers » : « Il s’agit de voisins européens installés en France, des Belges en grand nombre, notamment. » Une France qui a vu ce phénomène migratoire prendre forme plus tôt que chez ses voisins où cette immigration « s’est surtout développée dans les années 1960 ou après. La grande vague migratoire des années 1920 a amené en France de nombreux Italiens et Polonais. En 1931, la proportion d’immigrés (nés étrangers à l’étranger) était de 6,6 %. »

Michèle Tribalat « sidérée par les erreurs du président »

Après un tel rappel, il n’est donc guère étonnant que Michèle Tribalat se dise « sidérée par les erreurs du président » au sujet du caractère prétendument atavique de la France en matière d’immigration. Comme lorsque le chef de l’État affirme qu’ « on a toujours eu 10 à 14 % de la population qui était d’origine étrangère ».

La démographe remonte une nouvelle fois au créneau pour recadrer les choses : « En réalité, la France a connu trois grandes vagues migratoires, celle des années 1920, interrompue par la récession et la guerre ; celle des Trente Glorieuses, suivie d’une décrue lors du dernier quart du XXe siècle ; et la vague qui a démarré avec le XXIe siècle et qui est d’intensité comparable, pour l’instant, à celle des Trente Glorieuses. »

Puis Michèle Tribalat, par ailleurs partisane de la mise en place de statistiques ethniques dans l’Hexagone et ostracisée par une partie de ses confrères pour ses prises de position, pose les questions cruciales avec la pertinence qu’on lui connaît :

« Comment pourrait-on avoir eu une population d’origine étrangère d’une grande stabilité, ne serait-ce que sur cette longue période ? Et qu’entend le président par population d’origine étrangère ? D’après les dernières données diffusées par l’Insee, nous aurions un peu plus de 14 millions de personnes d’origine étrangère sur deux générations en 2018, soit 21 % de la population. »

Ne pas comparer immigrés européens et extra-européens

La démographe enchaîne en soufflant une idée qui, si elle circule en coulisses, demeure un sujet tabou dans le débat public : « Le président n’a pas d’idées plus claires sur les tendances de l’immigration étrangère et ses effets démographiques. »

Et puis il y a ces éléments de langage qui parasitent ostensiblement la perception de la réalité migratoire : « On ne peut guère comparer les immigrés européens venus après la guerre à ceux d’aujourd’hui », rappelle à juste titre Michèle Tribalat. Le terme « immigrés » a donc désigné donc des groupes de populations bien différentes au cours du temps.

La démographe précise : « La composition par origine de la population immigrée a beaucoup changé. En 1982, en France métropolitaine, 56 % des immigrés étaient d’origine européenne et 33 % étaient originaires d’Afrique. Dans l’ensemble de la France hors Mayotte en 2018, ces proportions sont respectivement de 33 % et 46 %. Le courant migratoire qui a le plus augmenté est celui en provenance de l’Afrique hors Maghreb (près de 18 % dans l’ensemble de la France hors Mayotte en 2018, contre 4,3 % en 1982 en métropole). »

Démographie : le gap des jeunes générations

Ce ratio favorable aux extra-européens dans les chiffres de l’immigration s’accroît encore davantage au sein des nouvelles générations, particulièrement chez jeunes d’origine étrangère de moins de 18 ans : « en France métropolitaine, en 2017, seulement 22 % de ceux-ci sont d’origine européenne, 40 % d’origine maghrébine et 20 % originaires du reste de l’Afrique. », rappelle Michèle Tribalat.

Cette dernière souligne également un autre phénomène trop rarement évoqué : « Ce qui a beaucoup changé aussi, c’est l’intensité des concentrations, que nous avons mesurée avec Bernard Aubry, pour les jeunes d’origine étrangère de moins de 18 ans. À la fin des années 1960, la proportion de jeunes d’origine étrangère dans les communes d’au moins 5000 habitants était proche de 15 %. Elle s’est beaucoup accrue, notamment dans les communes d’au moins 30.000 habitants, où elle dépasse 37 % en 2015. »

Dans ces conditions, est-il encore possible de nier le phénomène de Grand Remplacement actuellement à l’œuvre en France ?

Des immigrations assimilables… ou pas

Tandis que les constats d’échecs des mécanismes d’assimilation (et même de simple intégration) des immigrés dans la société française se multiplient ces temps-ci, Michèle Tribalat donne une piste de réflexion. Évidente pour quiconque est doté d’un soupçon de bon sens, moins pour l’exécutif parisien : les immigrés européens venus après la guerre « étaient chrétiens et l’endogamie religieuse a favorisé la mixité des unions avec des Français d’origine. Pour les musulmans venus du Maghreb ou du Sahel, l’endogamie religieuse est un obstacle à cette mixité. Par ailleurs, la manière dont était envisagée l’intégration dans les années 1960 n’a rien à voir avec la conception multiculturaliste à laquelle la France souscrit désormais. »

La démographe dresse le bilan sans ambages : « Le modèle d’assimilation français est mort. Il a été abandonné par les élites et officiellement par l’État, sous Jacques Chirac en 2004, lorsqu’il a souscrit au modèle d’intégration multiculturaliste ».

Une analyse froide qui a le mérite de remettre certaines utopies à leur place : « la fabrique de l’intégration par le modèle économique » des Trente Glorieuses est bel et bien terminée !

AK

Crédit photo : DR
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