Sylvain Tesson. Un Renaudot imprimé panthère

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À 5 000 mètres d’altitude, sur les plateaux tibétains décapés par le froid, la panthère des neiges n’accorde audience d’une patte impériale qu’à de rares admirateurs, arasés par les longues heures d’affût par -30°C, émoussés dans leur agitation à force de mariner dans d’épaisses doudounes de duvet, assouplis dans leurs prétentions par des veilles à plat ventre dans la poussière du Chang Tang. Une purification de l’affût, prélude à la contemplation.

Telle est l’expérience vécue par Sylvain Tesson en 2018, initié par un maître de la pratique, Vincent Munier. Ce célèbre « photographe animalier » – pour parler la langue efficace et rapide de notre siècle – est un adorateur discret et fervent d’une nature qui se suffit à elle-même – trouverions-nous plus juste d’écrire. Il emmène Tesson sur les hauteurs oubliées des hommes, où la rencontre du sauvage devient possible à qui sait regarder. C’est donc entre de bonnes mains, et d’un pied plein d’allant, que le non moins célèbre écrivain-voyageur se lance dans l’aventure.

Une aventure au double relief semblerait-il. Celle qui sent le froid rugueux et l’air raréfié d’altitude, et qui se prête aux caprices animaux de tous ces compagnons à quatre pattes ou à deux ailes qui daigneront parfois croiser la route de Munier et de ses trois camarades. Et une autre aventure, qui elle se passe de gestes, ou plutôt s’impose par l’absence de mouvement, mais tricote inlassablement le fil des pensées. Sylvain Tesson se plaint d’une vie intérieure inexistante. Nous serions tentés d’en douter quand la lecture de La panthère des neiges déverse page après page des flots de réflexion sur notre façon humaine d’habiter le temps et l’espace qui nous sont généreusement octroyés. Une manière humaine un peu trop humaine ?, aurait dit Nietzsche, ce philosophe aux pensées duquel Tesson semble avoir frotter les siennes. Son texte en pétille de quelques étincelles, mots légers qui s’envolent dans le ciel tibétain et renvoient l’écho du Tao chinois comme de la philosophie antique ou des croyances européennes. Fidèle à elle-même, la plume de Sylvain Tesson oscille entre la poésie et l’humour, la philosophie et le génie du terre-à-terre. Le contraire serait un comble pour cet amoureux de la géographie, qui excelle à croquer l’espace avec les mots, comme un peintre avec ses pinceaux.

La naissance d’un écrivain

Là se cache certainement le secret de son art : arpenter le terrain, saisir l’évidence du concret et l’envoyer d’une tournure de phrase dans l’imaginaire, avant de rattraper ces fulgurances littéraires, claquantes comme un boomerang. Un art que Sylvain Tesson travaille depuis des années – ou qui travaille en lui, peu importe. Dans ses premiers écrits, qui l’ont conduit à rouler sur la terre ou à marcher dans le ciel avec Alexandre Poussin, à chevaucher les steppes avec Priscilla Telmon, l’énergie s’affirmait, les perspectives se dessinaient. Les kilomètres suivants ont affiné la marche du style, ouvert les fenêtres sur une certaine vision du monde, compacté dans un sac de raid des réflexions de plus en plus délestées du monde moderne (moins c’est lourd, mieux ça se porte !) – preuve en sont le Petit traité sur l’immensité du monde et Dans les forêts de Sibérie. Et puis vint l’accident. L’histoire aurait pu s’arrêter là, au pied d’un mur après une chute d’une dizaine de mètres, un jour d’août 2014. C’était sans compter la bonne étoile peut-être, la volonté sûrement, de cet auteur féru d’escalade. Depuis les portes de la mort, Sylvain Tesson décide de s’en remettre à la thérapie de la marche : Sur les chemins noirs sera le fruit de sa rééducation. Si le corps a pu se délier, l’écriture s’est aussi aiguisée, épurée, jouant de plus en plus de notes poétiques. Une souffrance surmontée permet sans doute de révéler l’essentiel. Une sensibilité artistique manifeste irrigue les textes magnifiques d’Un été avec Homère. En somme, un sacré parcours, salué avec justesse en cet automne 2019 par ses messieurs et dame, jury du Prix Renaudot.

Après tout, il n’est pas si fréquent d’assister à la naissance d’un écrivain. Le suivre pendant des années, dans ces voyages comme dans ses ouvrages, pour enfin le voir accoucher de lui-même, n’est peut-être pas aussi émouvant que de contempler l’apparition d’une déesse des neiges, aussi majestueuse que féline, mais quand même ! Gageons que cette expérience de l’affût poursuivra son œuvre de dépouillement pour nourrir une écriture libre de toute attente, abandonnée à vivre.

« L’affût commande de tenir son âme en haleine. L’exercice m’avait révélé un secret : on gagne toujours à augmenter les réglages de sa propre fréquence de réception. Jamais je n’avais vécu dans une vibration des sens aussi aiguisée que pendant ces semaines tibétaines. Une fois chez moi, je continuerais à regarder le monde de toutes mes forces, à en scruter les zones d’ombre. Peu importait qu’il n’y eût pas de panthère à l’ordre du jour. Se tenir à l’affût est une ligne de conduite. Ainsi la vie ne passe-t-elle pas l’air de rien. On peut tenir l’affût sous le tilleul en bas de chez soi, devant les nuages du ciel et même à la table de ses amis. Dans ce monde, il survient plus de choses qu’on ne le croit. » (Sylvain Tesson)

Isabelle Lainé

La panthère des neiges – Sylvain Tesson, Gallimard, 18 €.

Crédit photo : Couverture du livre – Gallimard
[cc] Breizh-info.com, 2019, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine – V

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