Anne-Isabelle Tollet raconte l’histoire d’Asia-Bibi : « Les musulmans sont les premières victimes de cette loi sur le blasphème » [Interview]

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Enfin Libre ! Tel est le nom du livre (paru aux éditions du Rocher) témoignage d’Asia Bibi, cette chrétienne pakistanais condamnée à mort pour un « blasphème » imaginaire et qui a pu échapper à la peine capitale grâce à une mobilisation internationale importante. Une mobilisation qui n’aurait pas été possible sans Anne-Isabelle Tollet, journaliste, grand reporter, et actuellement rédactrice en chef à Cnews, qui s’est mobilisée depuis 2010 pour tenter de sauver Asia Bibi.

Ce combat pour la liberté et cette rencontre entre ces deux femmes, c’est ce que raconte ce livre, poignant, témoignage et regard sur une société islamique pakistanaise que finalement, nous ne connaissons pas.

C’est ce combat que nous avons évoqué avec Anne-Isabelle Tollet, une journaliste particulièrement courageuse.

Anne-Isabelle Tollet est journaliste, grand reporter, et actuellement rédactrice en chef à Cnews.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à rencontrer, puis à écrire sur Asia Bibi ?

Anne-Isabelle Tollet : En 2010 lorsqu’elle a été condamnée à mort en première instance, j’étais correspondante permanente au Pakistan pour la chaine internationale France 24. Juste après sa condamnation, le Pape Benoît XVI s’est ému de son sort ; l’ensemble des journalistes internationaux ont relayé cette émotion et le fait qu’il se soit engagé publiquement et pour la première fois pour une personne au Pakistan. Mais cela a mis Asia Bibi dans la lumière, elle est dès lors devenue une cible pour les fondamentalistes religieux.

J’étais proche du ministre des minorités Shahbaz Bhatti qui m’a demandé de relayer au maximum cette affaire à l’international, car pour lui c’était la seule chance de sauver Asia Bibi. Il m’a permis de rencontrer le mari d’Asia Bibi, et ses enfants. Son mari avait accès à la prison, pas moi, car j’étais occidentale, et journaliste. Seule sa famille pouvait lui rendre visite. Le ministre a été tué quatre mois plus tard par les talibans pakistanais pour avoir défendu Asia Bibi.

Je suis allée faire des reportages dans le village où elle habitait. Je suis allée rencontrer ses accusateurs, j’ai compris que c’était une affabulation totale, qu’elle n’avait pas commis de délit de blasphème.

Mon reportage a été diffusé au 20 heures de France 2, un éditeur parisien m’a contacté et c’est ainsi que j’ai écris le premier livre « Blasphème » qui a fait connaître Asia Bibi dans le monde entier.

Breizh-info.com : Pouvez-vous nous rappeler brièvement son affaire ?

Anne-Isabelle Tollet : Asia Bibi participait à une cueillette et a utilisé la timbale commune à toutes les femmes pour se réhydrater. Mais c’était la seule chrétienne, et une femme qui lui en voulait pour des conflits de voisinage a dit qu’elle avait rendu l’eau impure, qu’elle devait se convertir à l’Islam pour se racheter. Elle a refusé de se convertir, a dit qu’elle croyait en Jésus, et que son accusatrice croyait en Mahomet, et que c’était très bien comme ça. Le simple fait que la chrétienne prononce le nom du prophète, a été perçu comme une provocation et la femme a crié au blasphème.

Dès lors que le mot blasphème fuse au Pakistan, c’est déjà une condamnation à vie parce la foule se déchaine, c’est une spirale infernale, impossible d’en sortir, car une simple accusation de blasphème est considéré comme le crime des crimes au Pakistan.

Breizh-info.com : Asia Bibi est devenue le symbole des persécutions dont sont victimes à travers le monde les chrétiens, notamment par les islamistes. Racontez-nous ?  Quelle est la situation aujourd’hui au Pakistan ?

Anne-Isabelle Tollet : Pour moi, elle n’est pas symbole des chrétiens martyrisés au Pakistan. J’aurai mené le même combat si elle avait été musulmane, et il se trouve d’ailleurs que les musulmans ne sont pas épargnés, loin s’en faut ! Ils sont les premiers pris en otage par cette loi du blasphème. Ce n’est pas le Coran ou la République islamique, mais les fanatiques religieux qui exercent une pression au Pakistan pour radicaliser la société pakistanaise, et qui menacent de mort les juges qui ne condamnent pas à la peine capitale.

C’est important de le souligner  ; ce n’est pas une loi anti chrétiens. Les musulmans sont les premières victimes de cette loi sur le blasphème. C’est plus grave de commettre un blasphème quand on est musulman que quand on est chrétien. En l’occurrence, les chrétiens, minoritaires au Pakistan, subissent des discriminations comme toutes les minorités dans le monde. En Inde, les musulmans subissent les mêmes discriminations parce que minoritaires.

Les chrétiens ne sont pas considérés comme une menace, mais comme des citoyens de seconde zone au Pakistan. Ils vivent entre eux, doivent faire profil bas. Si jamais ils ne mettent pas le foulard sur la tête en passant devant une mosquée, pendant le chant du Muezzin, ça peut être perçu pour une provocation. Les musulmans ne veulent même pas avoir à faire à eux, ce serait à leurs yeux leur donner trop d’importance…  Ils sont considérés comme d’anciens Intouchables. Ce n’est donc pas une question religieuse, mais une affaire de caste.

Breizh-info.com : Quel message va faire passer Asia Bibi à l’occasion de sa venue en France ? Comment vit-elle le fait d’être, malgré elle, devenue un symbole, une forme d’icône en Occident ? N’est-ce pas difficile à  vivre finalement ?

Anne-Isabelle Tollet : Il y a beaucoup de contraintes, car elle a quitté ses parents, sa famille même si elle vit au Canada avec son mari et ses enfants. Son message, c’est de soutenir les personnes accusées de blasphème au Pakistan et d’encourager la loi pakistanaise à être plus juste, et à mener des enquêtes plus sérieuses avant de prononcer la peine de mort.

Asia Bibi est une miraculée, car en général, si ce n’est pas la justice qui vous tue, vous risquez d’être lynché à mort par une foule en délire, ou empoisonné par des gardes en prison. Elle remercie tous ceux qui ont pensé à elle, et qui ont permis sa libération.

Breizh-info.com : Pense-t-elle réellement faire changer les choses au Pakistan ?

Anne-Isabelle Tollet : Non, mais le fait qu’elle vienne en France, et dans le monde entier pour témoigner de son calvaire, des conférences, exerce une pression sur le gouvernement pakistanais, très regardé par la communauté internationale. À travers son témoignage, indirectement cela pointe du doigt le gouvernement pakistanais, qui a intérêt à s’ouvrir davantage pour garder de bonnes relations avec la communauté internationale, et continuer à recevoir des aides financières, notamment de la part des Etats-Unis.

Breizh-info.com : N’est-il pas un peu culotté qu’Anne Hidalgo, qui jamais ne prononce le terme « islamiste » lorsque des attentats sont commis en France au nom de l’Islam, qui a laissé prospérer des mosquées radicales au cœur de Paris, ou lorsque l’on persécute des chrétiens dans le monde au nom de cette religion, reçoive Asia Bibi prochainement ?

Anne-Isabelle Tollet : Je ne dirai pas qu’Anne Hidalgo encourage la montée des Islamistes à Paris. Je l’ai contacté en 2014 pour lui demander si elle pouvait soumettre au Conseil de Paris la citoyenneté d’honneur pour Asia Bibi, car je savais que ça mettrait la lumière sur le cas Asia Bibi. C’est le conseil de Paris qui a ensuite voté à l’unanimité.

Elle reçoit Asia Bibi, car c’est la maire de Paris, c’est donc tout à fait normal et un grand honneur pour Asia Bibi de recevoir cette distinction.

Breizh-info.com : Vous avez voyagé à travers le monde, et notamment à travers le monde musulman. N’êtes-vous pas inquiète d’une forte de régression de la liberté d’expression en France, notamment vis-à-vis de l’Islam (je pense à la récente affaire Mila du nom de cette jeune femme menacée de mort pour avoir critiqué à l’Islam) . N’y a-t-il pas une naïveté occidentale vis-à-vis des islamistes ?

Anne-Isabelle Tollet : Je n’irai pas jusque dire naïveté. Le cas de Mila m’a alerté, et la première réaction des autorités françaises avant rétropédalage m’a choquée. Je me suis dit que si même en France ça devient sensible, au point qu’on laisse entendre que le blasphème pourrait être un délit comme dans les Républiques islamiques, oui là il y a un problème.

Je suis pour une totale liberté d’expression et pour moi toutes les religions peuvent être critiquées.  Sinon on court vers l’obscurantisme si on commence à délimiter ce que l’on peut dire ou pas dire. La liberté d’expression doit être absolue et sans condition.

Breizh-info.com : Quelles seront les autres actualités d’Asia Bibi en Europe ?

Anne-Isabelle Tollet : Nous le mettons en place actuellement. Elle va rencontrer Marlène Schiappa à Paris, puis va se rendre au Portugal pour y rencontrer le président, qui souhaite la rencontrer en tête à tête. Ensuite nous verrons.

Breizh-info.com : Rien de prévu avec le Pape François ?

Anne-Isabelle Tollet : Non, pas pour l’instant. Libre à elle de le faire, mais je pense que si Asia Bibi est libre aujourd’hui, c’est parce que j’ai fait en sorte que ce son histoire ne soit pas relayée sur un terrain religieux, mais plutôt sur des questions de droit-de-l’hommisme et d’injustice.

Pour moi opposer et renforcer les antagonismes chrétiens et musulmans aurait été contre-productif. Si le Pape demande au Pakistan de libérer la chrétienne Asia Bibi, c’est forcément perçu comme étant de l’ingérence catholique dans une République islamique. C’est pour cette raison que je me suis attelée à mobiliser les élites politiques, la presse internationale, pour sensibiliser sur une loi qui prend en otage l’ensemble des citoyens pakistanais à majorité musulmane.

Asia Bibi est devenue malgré elle le porte-drapeau contre l’extrémisme religieux.

Breizh-info.com : Comment avez-vous fait pour maintenir l’équilibre entre votre travail de journaliste, de grand reporter, et une forme de militantisme, pour Asia Bibi ? Comment est-ce qu’on concilie les deux ?

Anne-Isabelle Tollet : J’ai été happée malgré moi, au-delà même de mon métier de journaliste. Je voulais lutter contre l’extrémisme religieux, l’obscurantisme. Et contre ceux qui essaient de radicaliser une société globalement ouverte (le Pakistan). Au nom de tous les gens pris en otage par cette loi, oui je me suis engagée ! Mais aussi pour toutes ces personnes qui ont défendu Asia Bibi, dont deux hommes politiques de premier plan assassinés pour l’avoir défendu. Lorsque moi aussi j’ai été menacé de mort, j’ai du quitter le Pakistan pour la France, mais je me suis promis de ne pas les abandonner.

Je ne pouvais pas me retourner et faire semblant de ne pas avoir connaissance de cette famille qui vivait l’horreur et de cette femme qui pouvait mourir à tout moment. J’avais la responsabilité d’une vie, journaliste ou pas. C’est l’être humain qui s’exprime, et ce n’est pas contradictoire avec le métier de journaliste, car j’ai mis la lumière sur un pays qu’on connait mal, et sur une loi qui tue chaque année en toute impunité des innocents.

Breizh-info.com : Vous dites que le Pakistan est une société ouverte. Cela me fait sursauter, sans doute par méconnaissance. Car pour moi, basiquement, le Pakistan est un pays dont les habitants vivent sous domination islamique, sous le régime de la loi islamique, et qui ne change pas de régime. Expliquez-nous ?

Anne-Isabelle Tollet : Tout d’abord, la constitution pakistanaise est un mélange de Charia (loi islamique) et de droit constitutionnel britannique.

Deuxièmement, il faut faire la part des choses entre villes et campagnes au Pakistan. Dans les villes, il n’y a pas de cas de blasphème, d’accusation de blasphème. Cela se passe dans les villages reculés, qui ont 200 ans de retard, les Mollahs ont le pouvoir, on a l’impression d’être au Moyen-âge.

Le Pakistan est une République, avec un président démocratiquement élu. Les partis religieux représentent 5 millions sur les 207 millions de Pakistanais. Mais parce qu’ils tuent, qu’ils commettent des attentats, ils font régner la terreur, et c’est eux qu’on entend. Le reste de la population vit de manière libérale. Je ne me suis jamais sentie en danger alors qu’Occidentale et donc chrétienne par extension.

Le Pakistan est beaucoup plus ouvert, avancé et libéral que l’Afghanistan. Mais c’est au niveau des frontières et dans les villages qu’on retrouve un fanatisme religieux omniprésent. Dans les villes, on ne les voit pas. Il y a une parité au parlement plus importante qu’en France (je rappelle que le Pakistan a élu Benazir Bhutto, premier ministre alors que c’était une femme). C’est un pays très complexe, et en défendant Asia Bibi, j’ai aussi voulu mettre la lumière sur un pays méconnu, injustement d’ailleurs.

Propos recueillis par YV.

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2020, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine 

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