La Légion étrangère. Une institution à la fois mystérieuse et respectée partout dans le monde, eu égard notamment des actes héroïques qui ont émaillé ce corps de l’Armée de terre française depuis sa création, en 1831.

L’engagement à la Légion est réservé aux hommes dont l’âge est compris entre 17 et 40 ans (dérogation possible) et a compté depuis sa création et jusqu’en 1963 plus de 600 000 soldats dont une majorité d’Allemands, suivi de trois fois et demie moins d’Italiens, puis de Belges, mais aussi de Français, d’Espagnols et de Suisses. De nombreuses autres nationalités sont représentées, comme les ressortissants des pays d’Europe de l’Est et des Balkans, majoritaires dans les années 2000. En 2017, c’est le prestige de ce corps d’élite qui suscite leur candidature à l’engagement. Cet attrait et, dans le passé, les soubresauts historiques (conflits mondiaux, crises économiques ou politiques), ont contribué à un recrutement plus spécifique : Espagnols à l’issue de la guerre d’Espagne, Allemands après 1945, Hongrois en 1956.

Mais comment ce recrutement a-t-il évolué justement au fil des années ? Quel fonctionnement, quelles règles ont été instaurées au sein de la Légion étrangère concernant ce recrutement ? Qui étaient les recrues au fil des décennies ? C’est à ces questions que répond le Major Jean-Michel Houssin dans un nouvel ouvrage, paru aux éditions D’un Autre Ailleurs, qui retrace à travers l’étude de son recrutement, l’histoire de ce corps d’armée mythique.

Un ouvrage qui, assurément, fera date. Pour en discuter, nous avons interrogé le Major Jean-Michel Houssin qui a accepté de répondre à nos question.

Le recrutement et la Légion étrangère – Histoire et évolutions, 1831-2019 – D’un Autre Ailleurs – 38€ (pour le commander, c’est ici)

Breizh-info.com : Pouvez-vous présenter à nos lecteurs et nous parler de votre carrière militaire ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : Je me suis engagé au sein de la Légion étrangère à 20 ans en juin 1981. Après des débuts difficiles, j’ai eu la chance de rencontrer des chefs qui ont su voir en moi quelque chose de meilleur que ce que je voulais bien présenter à l’époque.  J’ai saisi cette main tendue et à force de travail et de persévérance, j’ai pu rapidement gravir les échelons de la hiérarchie et par voie de conséquence accéder à plus de responsabilités.

J’ai accédé au corps de sous-officiers le 1er mai 1986 en étant promu sergent.

Ce fut là le début d’un parcours de plus de 33 années en ayant sous ma responsabilité des hommes et cela parfois dans des proportions très importantes, dans mes différents postes tant techniques que de commandement.

J’ai trouvé dans ce rôle d’éducateur, d’instructeur, de guide et de chef que tout cadre doit assumer une véritable vocation. Ce que j’avais vécu comme simple légionnaire lors de mon début de carrière était pour moi une preuve que chacun avait une place au sein de la Légion étrangère et qu’avec de la bienveillance il était possible de faire progresser également mes subordonnés.

Major depuis le 1er janvier 2001, dans la continuité de mon parcours de sous-officier, en même temps que mes fonctions techniques, j’ai assumé le rôle de président des sous-officiers du 2ème Régiment étranger d’infanterie pendant quatre années. Conseiller du chef de corps dans cette fonction, j’avais la charge de près de 300 sous-officiers et cela a été des années denses mais passionnantes par bien des aspects.

Ayant servi lors de séjours outre-mer à deux reprises à la 13°DBLE à Djibouti, au 5°RE à Mururoa et au 3°REI en Guyane, ma carrière a été essentiellement effectuée au 2°REI avant d’être muté à l’été 2016 au Groupement de recrutement de la Légion étrangère (GRLE). Dans le même temps mon parcours opérationnel était lui aussi riche d’expériences avec plus de 15 opérations du Liban, à la Côte d’Ivoire, en passant par la République Centrafricaine, le Tchad, l’ex-Yougoslavie, la Macédoine, le Kosovo et l’Afghanistan et 5 missions de courte durée à Djibouti, en Côte d’Ivoire, ou en Polynésie.

A l’été 2016, j’arrivais au sein du recrutement pour prendre le poste de chef du bureau emploi recrutement sélection. J’ai alors découvert un monde nouveau où j’ai pu pleinement m’exprimer.

Après un peu plus de 38 années de service j’ai désiré mettre fin à ma carrière d’active à l’issue de mon contrat et j’ai pris ma retraite le 1er février 2019 pour rejoindre la réserve opérationnelle du GRLE, au mois de mars de la même année. Cela me permet de quitter en douceur une institution qui m’a tant offert et où j’ai vécu ces 38 années à cent à l’heure, tout en apportant encore mon expertise ou mes compétences.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a poussé vers la Légion étrangère (si vous pouvez le dire) puis à y faire carrière ?

Major Jean-Michel Houssin :  Nous avons l’habitude de dire que nos candidats pour la plupart sont des accidentés de la vie, suite à des échecs sentimentaux, professionnels ou un mal être dans leur pays d’origine…et qu’il y a autant de raisons que de légionnaires.

Je n’échappe pas à cette règle. Après avoir effectué mon service national dans les parachutistes à Bayonne, je suis retourné poursuivre mes études au sein de la SNCF en région parisienne. Ce retour au sein de cette société a été compliqué pour de multiples raisons malgré que je sois promis à l’époque à un brillant avenir.

J’ai donc démissionné en début d’année 1981 et après avoir  effectué des petits boulots je décidais de changer radicalement de vie. La Légion étrangère, son mystère, sa réputation était sans être une évidence pour moi en tout cas une possibilité certaine d’accomplir ce changement radical. Néanmoins dans cette démarche il faut bien le reconnaître, il y a avait aussi de la crainte et la peur de l’inconnu face à tout ce qui peut-être colporté sur la Légion.

Mon début de carrière a été très mouvementé et j’ai plus que de raison fréquenté les locaux d’arrêts. La rage de la jeunesse, un caractère frondeur et hâbleur ne faisait pas bon ménage avec les codes de la vie du légionnaire. Il n’était donc pas question pour moi de faire carrière à mes débuts.

Après avoir été rapatrié disciplinaire de Djibouti en 1982, j’ai eu la chance d’avoir des chefs qui ont su me faire entrevoir ce que j’appelle simplement « une lumière au bout du tunnel ». il a fallu travailler dur et faire de nombreux compromis mais à la Légion chacun est payé de ses efforts et cela a été mon cas. J’ai pu me construire et trouver ma place au sein de l’institution. Les missions, l’activité permanente, une émulation et un esprit de corps exceptionnel ont fait que je suis arrivé à 38 années de service presque sans me rendre compte.

Breizh-info : Pourquoi ce livre sur le recrutement ? En quoi a-t-il évolué depuis les débuts de la Légion étrangère ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : La légion étrangère a été créée en 1831 et pendant de longues années elle n’a pas été responsable de son recrutement. Plus tard, alors même qu’elle en était l’acteur du fait de notre spécificité, le recrutement n’a été que rarement au cœur des préoccupations de la chaîne de commandement légionnaire. De plus ce sujet n’avais jamais été traité et alors que j’étais en poste au GRLE nous avions besoin de mieux comprendre les racines profondes de celui-ci. Cela m’a conduit, à la demande de mon chef de corps à effectuer des recherches et à en établir une étude la plus précise de 1831 à nos jours.

En soi, le recrutement n’a pas évolué, car de nos jours il est basé sur des principes identiques à ceux de 1831. Il n’a évolué que dans ce que j’appellerai sa technique et non dans son esprit.

Breizh-info.com : Finalement, le mode de recrutement au sein de la Légion Etrangère n’est-il pas le reflet de l’évolution de la société française ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : Non, car c’est un recrutement mondial. Nous sommes la seule institution à accueillir des candidats en provenance de tous les continents avec quasi aucun prérequis. Notre recrutement doit donc s’adapter aux soubresauts du monde ( crises économiques, guerres, catastrophes naturelles, misère…) qui sont autant de moteurs poussant des candidats à venir frapper à la porte de la Légion étrangère. Elle doit donc accueillir tous ces volontaires, les sélectionner, les engager pour en faire des légionnaires.

Breizh-info.com : Est-ce que les légionnaires d’aujourd’hui sont moins aguerris que ceux d’hier, eu égard notamment du parcours de sélection pour incorporer la légion étrangère ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : On a toujours tendance à croire que c’était mieux avant !

Cependant les tests de sélection sont plus difficiles de nos jours, mais ce n’est pas cela qui fait le légionnaire. Ces tests ont pour seul but de vérifier, de s’assurer que le candidat à toutes les aptitudes physiques, physiologiques et psychotechniques pour être capable d’apprendre son nouveau métier. Ce métier est exigeant physiquement mais il est aussi bien plus technique que ne le pense les néophytes. Un entraînement permanent, une instruction de qualité, une condition physique irréprochable et une cohésion sans faille sont les atouts d’une Légion inégalée dans le monde. Le légionnaire seul peut avoir des défaillances, il n‘y a pas de surhomme. Mais le groupe, le bloc est lui, indestructible.

Mon expérience m’a prouvé que le légionnaire de 2019 n’a rien à envier à nos devanciers. Les circonstances sont différentes, mais s’il a consenti tous les sacrifices de cet entraînement rigoureux et sans concession, il sera prêt à affronter les situations les plus dures.

Breizh-info.com :  Physiquement et mentalement, qu’est-ce que l’on demande aujourd’hui à quelqu’un qui voudrait rentrer dans la Légion étrangère ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : On ne leur demande pas d’être des soldats aguerris avant d’avoir débuté leur carrière.

Cependant pour ce qui est du mental on leur demande d’avoir mûri leur postulat et d’avoir préparé leur engagement. Nous savons que ce sera dur, car nous l’avons vécu et il est donc important d’être prêt à affronter les rigueurs de la vie militaire, de l’entraînement ou des situations de conflit en ayant réfléchi à son désir d’intégrer la Légion. Il faut que chacun trouve ses propres raisons et motivations qui le soutiendront lorsque le sac sera trop lourd ou les pieds trop douloureux. Il arrive donc souvent que le recruteur ai à dissuader un candidat qu’il juge insuffisamment motivé et qu’il lui demande de revenir lorsqu’il sera prêt. Nous ne sommes pas des sergents-recruteurs se serait contre-productif et cela ne ferait qu’augmenter les départs en cours de période probatoire. Former un soldat, un légionnaire coûte cher pécuniairement parlant mais aussi en termes d’efforts consentis, il faut donc s’assurer le plus possible qu’il ai le maximum de chances pour réussir.

Pour le physique la logique est la même. La légion ne propose que des postes de combattant. Le combat moderne est une machine à broyer les corps sous le poids des équipements etc.. Le rôle des médecins est donc de s’assurer autant que faire se peux et cela quelque soit l’âge du candidat (nous engageons jusqu’à 40 ans non révolu), que celui-ci soit capable de supporter les rigueurs de l’entraînement et qu’il soit en mesure de faire au moins dix années de service en compagnie de combat. Nous n’engagerons jamais quelqu’un dont son état physique nous permet d’être certain que dans deux ou trois ans il faudra qu’il soit en emploi dit sédentaire.

Breizh-info.com : Vous avez 38 années d’engagement au sein de la Légion étrangère. Quel bilan tirez vous de cet engagement ? Comment « être et durer » durant une aussi longue carrière ?

Major (er) Jean-Michel Houssin : Au final, lorsque je regarde derrière moi, j’éprouve une certaine fierté d’avoir accompli ce parcours. Lorsque je croise un de mes anciens subordonnés et qu’il a plaisir à me voir ou à me présenter à sa famille, ou lorsque je le salue car il est plus gradé que moi je suis également fier en mon fort intérieur en me disant que j’ai peut-être été un cadre compétent et j’en suis heureux

Comment durer ? C’est une question qui revient souvent chez les candidats ou leurs proches. Au début cela pique les yeux mais ensuite cela va mieux. Il n’y a qu’une seule règle, consentir des efforts quotidiens, s’entretenir physiquement et trouver en chaque mission aussi humble soit-elle une raison de s’accomplir. Je ne suis jamais parti le matin avec la boule au ventre en me disant que j’allais faire quelque chose que je n’aimais pas. C’est une véritable chance et c’est ce que je dis à tous les jeunes ou à mes enfants. Travailler dur pour avoir le droit de choisir, peu importe le métier que vous choisirez l’important est qu’il vous rende heureux.

Propos recueillis par YV

Photo : DR
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