sankara

33 ans après, la justice du Burkina Faso cherche à faire toute la lumière sur la mort du dirigeant révolutionnaire Thomas Sankara dans un coup d’État. Dans un contexte de contestation populaire contre son hégémonie en Afrique francophone, la France a été contrainte de livrer à Ouagadougou des archives classées secret défense. Or les documents publics sont déjà troublants. Retour le plus factuel possible sur une affaire aux conséquences géopolitiques majeures.

Le Journal Télévisé d’Antenne 2, annonçant l’arrivée au pouvoir de Sankara en 1983, évoque la thèse du « complot » libyen. La présentatrice Christine Ockrent est devenue plus tard la directrice de l’audiovisuel extérieur de la France. Le public français est plutôt mal informé de ce qui est fait en son nom sur le continent africain.

Un dirigeant africain vraiment pas comme les autres

Thomas Sankara est né en 1949 dans la minorité chrétienne de Haute-Volta, dans cette petite classe moyenne suscitée par la colonisation française. Son père Joseph Sambo Sankara, d’origine peule, ancien soldat de l’armée française, combattant d’Indochine, est infirmier-gendarme. Sa mère Marguerite, de l’ethnie majoritaire mossie, l’a élevé ainsi que ses 10 frères et sœurs. Elle rêve pour son fils du séminaire : il sera curé, peut-être un monseigneur comme son oncle Godefroy Marie Sankara. Mais lui préfère faire comme son père : il deviendra officier de la jeune armée de son pays, devenu indépendant en 1960.

En 1983, à 34 ans, Sankara s’empare du pouvoir par un coup d’État (le quatrième en 23 ans). La suite aurait pu ressembler à ce qui s’est passé dans d’autres pays africains. Mais c’est là le plus grand mystère Sankara : voilà un « dictateur » qui a « mal » tourné !

Se déplaçant en Renault 5, se contentant des 212 euros par mois de sa solde de capitaine, ayant pour tout patrimoine une bibliothèque et trois guitares, il refuse les crédits revolving proposés par les banquiers internationaux et même snobe l’aide publique française. Plein d’humour (une qualité mossie que son père pratiquait), mais aussi capable de dureté, il met en place toute une série de mesures concrètes, certaines pouvant paraître anodines ou loufoques à première vue, avec en vue un objectif précis : « deux repas et 10 litres d’eau tous les jours et pour tous ». Accessible à tous, très direct, il est intraitable sur les honneurs dus à son pays dans les rencontres internationales. Abordant les problèmes de front, il prend des risques et n’hésite pas à mettre sa vie personnelle dans la balance.

Il est assassiné en 1987, après avoir gouverné seulement 4 ans.

Journal Télévisé du 18/11/1986 : Visite de Mitterrand au Burkina Faso : un affrontement à fleurets mouchetés entre le président français et Sankara, devant les caméras, un an avant sa mort. Mitterrand est depuis le début de sa carrière un défenseur passionné de la Françafrique (Présence française et abandon, livre de 1957 opposé à l’indépendance des colonies africaines). À son arrivée au pouvoir suprême en 1981, il confie les affaires africaines à son fils Jean-Christophe (surnommé « Papa m’a dit » par les Africains). Il termine sa carrière par la défense des positions françaises au Rwanda en 1994, avec des décisions controversées.

Sankara et le marxisme-léninisme : une théorie économique anticoloniale

Au sortir de l’adolescence, Sankara a connu une véritable révolution intellectuelle. L’ancien servant de messe et scout catholique des Cœurs Vaillants est converti au marxisme-léninisme par son professeur d’histoire, Adama Touré. Tout devient alors limpide : il a enfin une explication cohérente des difficultés de son pays et de son continent. Si ceux-ci sont pauvres, c’est que leurs richesses sont pillées par les puissances coloniales (et néocoloniales). Les pays colonisés sont notamment victimes d’une mauvaise spécialisation dans le commerce international : ils vendent des matières premières à prix bradés et importent des produits à forte valeur ajoutée. À l’intérieur du pays colonisé, une « bourgeoisie compradore » profite égoïstement de son rôle d’intermédiaire, au détriment de ses compatriotes.

À la même époque en France, le chercheur iconoclaste Jacques Marseille fait également une analyse économique du phénomène colonial (Empire colonial et capitalisme français, 1984). Chiffres à l’appui, il démontre que l’empire colonial français a été une lourde ponction sur les ressources de la population métropolitaine, qui payait les matières premières au-dessus du cours du marché mondial et en retour investissait des sommes considérables dans le développement des infrastructures outre-mer. Les seuls à profiter du système : certains acteurs publics métropolitains et certains secteurs économiques parasitaires et retardataires.

Statuette de guerrier mossi : une société aristocratique pas particulièrement passionnée par l’économie. Le mooré, langue nationale des Mossis, serait parlé par 75 % des habitants du Burkina, davantage que le français. (Wikicommons)

Le Burkina avant, pendant et après la colonisation : la fatalité du sous-développement ?

Le Burkina Faso semble donner raison à la fois à Adama Touré et à Jacques Marseille.

Quand l’explorateur Louis-Gustave Binger arrive à Ouagadougou en 1888, il y trouve à peine 5 000 habitants et aucune richesse particulière à piller.
Le royaume du Mossi, aussi ancien que le royaume capétien, est resté bloqué au stade féodal : « un pays engourdi, qui s’est laissé dépasser en civilisation par tous les peuples qui l’environnent », indique Binger (Du Niger au Golfe de Guinée, 1891, disponible en numérique sur Gallica).

Le Naba Sanom Alassane, roi du pays, est aussi bête que méchant, contrairement à son frère le prince Boukary, écarté du pouvoir. Binger est témoin de la réparation d’une fracture par un médecin mossi de grande qualité. Mais pour le reste, il est moins impressionné. « Le peuple mossi m’a paru particulièrement en retard en industrie ». Le textile et la métallurgie sont en effet délaissés car les Mossis préfèrent importer de leurs voisins africains ce qui leur manque. Ils sont déjà spécialisés dans les produits agricoles (notamment l’élevage d’ânes) et sur un autre commerce douteux : celui des esclaves que les nobles ou nabas vont rafler chez les voisins. Peu mécanisée (pas de moulins), cette société féodale repose sur les muscles des paysans et des paysannes. « La femme mossie vit dans une condition d’infériorité très marquée, témoigne Binger. La femme salue et ne parle à qui que ce soit sans se prosterner et se tenir les joues avec les paumes des mains tournées en dehors, les coudes touchant terre ».

Le bilan chiffré de la domination française en Haute-Volta (1896-1960) n’a pas été établi. Elle n’a duré que 64 ans, pas assez pour bouleverser un pays millénaire. Au moment de l’indépendance, l’industrialisation est à peine entamée (deux usines d’égrenage du coton).

En 1983, la population est encore à plus de 80 % rurale. En 2018, elle l’est toujours à 70 % (mais Ouagadougou a quand même 2,5 millions d’habitants !). Le pays exporte du coton, de l’or et les bras de ses travailleurs.

Photographie du début du XXème siècle : les guerriers mossis n’ont pas manqué de courage, mais d’armements modernes pour s’opposer aux troupes françaises. (Wikicommons)

Une révolution dirigée contre l’emprise française, mais aussi contre les pesanteurs de la société africaine

C’est contre cette fatalité du sous-développement que Sankara a lutté. Ce faisant, il n’a guère menacé les intérêts économiques français au Burkina (complètement anecdotiques), mais il a été conduit à mener une vraie lutte de classes contre la bourgeoisie burkinabè :

  • Il annule les loyers, ce qui lèse les propriétaires nationaux.
  • Il réduit les salaires des fonctionnaires pour augmenter les dépenses d’investissement.
  • Il oblige ces mêmes fonctionnaires à s’habiller en faso dan fani, le costume national, pour faire marcher la production des tisseuses nationales.
  • Il met en place des tribunaux populaires qui condamnent les corrompus (et quelques « contre-révolutionnaires » au passage).
  • Il oblige les marchands à s’approvisionner auprès des agriculteurs nationaux, ce qui aurait rendu le pays autosuffisant en quelques années.
  • Il aurait fait planter 10 millions d’arbres et encadré la coupe de bois et le surpâturage pour stopper l’avancée du désert.
  • Il s’intéresse aux résultats d’un Français alors inconnu, Pierre Rabhi, un des pionniers de l’agro-écologie.
  • Il envisage une réforme agraire au détriment des chefferies traditionnelles « féodales », mais en l’absence de cadastre cela se traduit difficilement sur le terrain.
  • Il supprime l’impôt de capitation sur les paysans et plus généralement avantage les campagnes par rapport aux villes (hausse des prix agricoles).
  • Il décourage l’importation de produits de luxe, comme le champagne et les cosmétiques…
  • Il ajoute plus 100 km de voies ferrées au vieux réseau colonial, pour remédier à l’enclavement de son pays…, etc.

L’intuition fondamentale de Sankara : pas de progrès sans patrie

Il y a beaucoup de patriotisme économique dans la politique de Sankara. C’est en s’appuyant sur ce patriotisme spartiate qu’il espérait construire le développement à long terme de son pays.

Un de ses mesures phares a été de rebaptiser le pays, en lui donnant un nom plus africain et en créant une fierté collective (« La patrie des hommes intègres », c’est la traduction de Burkina Faso). Il a notamment valorisé la contribution des travailleurs du quotidien et rappeler l’élite à ses devoirs nationaux. Il préfigure les théoriciens les plus actuels du développement qui mettent en avant la cohésion nationale comme facteur de réussite (modèle sud-coréen).

Pas de patrie sans souveraineté : sur le plan financier, il tente de fédérer les États africains pour être assez forts face aux banques internationales. Face à la France, il récuse l’idée d’une souveraineté limitée. C’est ainsi que sans rompre totalement, il instaure un rapport de force avec l’ancienne métropole. Il n’hésite pas à nouer des contacts avec la Libye, l’URSS, Cuba ou la Corée du Nord, sous les yeux inquiets de l’ambassade française. Le chef burkinabé exploite aussi les contradictions de la France (ses liens avec l’Afrique du Sud blanche, son refus de voir examiner la question de la Nouvelle-Calédonie par l’ONU).

Dernière leçon de Sankara : nationaliste, mais pas chauvin, il sait bousculer sa propre société pour la faire avancer, à la manière d’Atatürk ou de Mao, mais sans brutalité massive, principalement par la parole. Sankara estimait par exemple que les travailleurs les plus exploités d’Afrique étaient… les travailleuses et qu’elles étaient exploitées d’abord par des… Africains. Les mesures les plus incisives de Sankara le sont au profit des femmes :

  • Obligation pour les hommes de partager les corvées féminines (les courses au marché).
  • Interdiction de l’excision.
  • Dénonciation de la dot.
  • Dénonciation du mariage forcé (en 2016, la moitié des filles de Burkina sont mariées avant 18 ans, dans le cadre de mariages arrangés le plus souvent).
  • Critique de la polygamie.

Un reportage de 1984 de la Télévision suisse romande : le ton est plus neutre que celui de la Télévision française.

Des tueurs recrutés parmi les ennemis de l’intérieur, mais recrutés par qui ?

Avec de telles mesures, Sankara avaient créé beaucoup de mécontents à l’intérieur même de son pays, et plus encore à l’intérieur du régime.

C’est d’ailleurs un de ses compagnons d’arme, son ami le plus proche et le numéro 2 de la Révolution, le capitaine Blaise Compaoré, qui aurait fomenté le coup d’État qui l’a éliminé lui et ses collaborateurs directs. Campaoré venait de se marier et l’austérité financière pour tous aurait commencé à lui peser. Or les caisses de la Maison Burkina étaient à sec et les « huissiers » des banques internationales frappaient à la porte pour réclamer des remboursements. De plus, Sankara avait décidé le 14 octobre (un jour avant le coup d’État) la création d’une force paramilitaire concurrente des troupes d’élite commandées par Campaoré. Ce dernier aurait pensé que c’était le début d’un affrontement entre factions.

Campaoré aurait pu compter sur le soutien au moins moral des dirigeants des autres pays africains francophones, qui avaient du mal à supporter l’exemple d’honnêteté et de patriotisme que Sankara incarnait. Sa mort ne pouvait que les soulager. Parmi eux, le président de la Côte d’Ivoire, Houphouët-Boigny, aurait été particulièrement en pointe contre Sankara, après avoir tenté de le corrompre (une grosse valise de billets, refusée dans un grand rire). Les deux hommes étaient aussi différents que leurs pays respectifs : d’un côté, un pays resté « néo-colonial », le plus prospère à cette époque de l’Afrique francophone, attirant de nombreux travailleurs burkinabè ; de l’autre un pays de l’intérieur, pauvre mais fier.

Cependant, il ne s’agit là que de suppositions. Les deux enquêtes journalistiques principales qui évoquent la mort de Sankara ne font pas toute la lumière :

– une enquête d’un journaliste de la RAI (Italie) en 2009 évoque des Libériens, eux-mêmes actionnés par la CIA, les services français et les services libyens de Kadhafi (tous ensemble ?),

– une enquête de RFI (chaîne publique française) en 2017, évoque des militaires burbinabè de la mouvance de Campaoré, avec 4 hypothèses crédibles pour les commanditaires : la piste 100 % burkinabè, la piste libyenne, la piste ivoirienne, la piste française.

Le rôle trouble de la France (de la Françafrique, pour être plus proche des faits)

Le rôle exact de Paris reste impossible à déterminer.

Au moment de l’assassinat de Sankara, la politique étrangère de la France est menée conjointement par François Mitterrand, président de gauche, et son Premier ministre de droite, Jacques Chirac. Ils sont au sujet de l’Afrique sur la même longueur d’ondes : ce sont deux acteurs historiques de la « Françafrique ».

Les relations d’interdépendance entre la classe dirigeante d’Afrique francophone et la classe dirigeante française, c’est ce qu’on appelle la Françafrique. Avec des aspects diplomatiques légaux et officiels, mais aussi des liens officieux qui laissent peu de traces. Un pacte donnant-donnant : en échange de subventions incontrôlées ponctionnées sur le contribuable français, Paris attend la vassalité des Africains et leur soutien au statut de grande puissance mondiale de la France.

Or un témoignage et un document écrit incontestables montrent que Sankara était en 1986-1987 dans le collimateur du pouvoir français :

  • Témoignage de François Hauter, journaliste au Figaro. Il est contacté en 1986 par une source qui a des révélations à faire sur les droits de l’homme dans le Burkina de Sankara. Il va se rendre compte que c’est une opération de déstabilisation médiatique. « On ne propose jamais à un journaliste de rencontrer un chef des services secrets. Oui, l’amiral Lacoste à l’époque m’appelle le surlendemain à la maison de la direction des renseignements généraux pour me proposer de rencontrer le chef des opérations africaines. J’accepte de le rencontrer dans un café avenue Georges Pompidou. De là on me dépose avec un air dégoûté un dossier sur la table en me disant : “j’ai reçu un ordre. Nous allons vous laisser lire ce dossier, faites-le.” On passe rarement des fiches de renseignement à un journaliste. Je lis le dossier et je tombe sur des exactions du chef des services des services secrets burkinabé qui était un Malien. Il se comportait au Burkina Faso comme une sale brute dans un pays où les populations n’avaient jamais connu de tortures pour des raisons politiques. Celui-là faisait des exactions extravagantes, je vous passe les détails parce que c’est épouvantable. Tout ça c’est triste… il y avait des numéros. Je n’avais pas de preuves de ça. J’en ai parlé avec Guy Penne (conseiller de Mitterrand pour les affaires africaines)… J’ai eu envie de lui balancer à la figure. J’ai été manipulé dans cette affaire de façon horrible. Je vous donne cet exemple, il est le plus dramatique que j’ai vécu. Je pense que la seule façon pour aujourd’hui nous les journalistes, c’est de nous tenir à une éthique, à une colonne vertébrale et de faire attention aux conséquences de tout ce qu’on peut écrire. »
  • Le document écrit se trouve dans les archives déclassifiées du ministère des Affaires étrangères : il s’agit d’une lettre de la fin de l’année 1986 adressée par Jacques Chirac à Michel Aurillac, chargé de la « coopération » avec les dirigeants africains : « J’observe que le Burkina Faso a co-parrainé la résolution relative à la Nouvelle-Calédonie à l’occasion de la 41ème session de l’Assemblée générale des Nations unies. Trop c’est trop. Il convient d’en tirer les conséquences et d’aller au-delà de ce que nous avions envisagé pour ce qui concerne la réduction de l’aide à ce pays pour 1987 ».

2020 : un procès en cours au Burkina Faso

En 2014, une révolution populaire chasse Blaise Campaoré du pouvoir après 27 ans de dictature. Des élections libres ont lieu. Sous la pression populaire, la justice burkinabè est saisie du massacre de 1987. En 2017, au cours d’une visite au Burkina, Emmanuel Macron promet de remettre aux juges burkinabè les archives françaises sur le sujet. En 2020, la famille de Thomas Sankara et ses avocats déclarent être satisfaits de la marche de la justice et de la coopération française. Une première reconstitution des faits a été réalisée en février dernier.

Quelle que soit la vérité qui sortira de ce procès, elle ravivera la rancœur de beaucoup d’Africains à l’égard des ingérences de la France. 33 ans après, l’assassinat de Sankara pourrait faire une victime collatérale : la Françafrique. Le capitaine burkinabè ne sera pas mort pour rien.

Enora P.

Pour aller plus loin :

un documentaire : Sur les traces de Sankara (avec les témoignages de ceux qui l’ont connu et des illustrations très intéressantes).https://www.dailymotion.com/video/xda48v

Interview filmée en 1957 de Mitterrand, le véritable inventeur de la Françafrique. Mitterrand, ministre de la France d’Outre-Mer sous la IVème République, a mis en place les relations privilégiées entre classes politiques françaises et africaines. En 1957, il propose une communauté de destin franco-africaine sans indépendance. Une vision alors partagée par des hommes politiques africains comme Houphouët-Boigny (1905-1993). Le général De Gaulle est davantage sur une ligne « cartiériste ». D’où les indépendances précipitées en 1958 (Guinée) et 1960 pour le reste des pays.

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