Lecture. De Wagner à Hitler : Portrait en miroir d’une histoire allemande [Interview de Fanny Chassain-Pichon]

A LA UNE

Les éditions Passés composés viennent de sortir, sous la plume de Fanny Chassain-Pichon, un livre intitulé De Wagner à Hitler : Portrait en miroir d’une histoire allemande. En voici la présentation par l’éditeur :

Wagner est célébré pour le génie de sa musique. Le Festival de Bayreuth est de renommée mondiale et réunit chaque année toujours autant de mélomanes. Ce que l’on refuse pourtant souvent d’analyser, à propos de l’auteur de L’Anneau du Nibelung, ce sont ses textes et essais polémiques et profondément antisémites. Or cette œuvre en prose est considérable : pas moins de dix volumes de textes esthétiques ou philosophiques et politiques, que Wagner lui-même a pris soin de rassembler dans ses Œuvres complètes.

La force du propos de Fanny Chassain-Pichon est de montrer l’influence du compositeur sur l’idéologie nazie et, plus précisément, sur la personne d’Adolf Hitler. En croisant les parcours de deux hommes au cœur de l’histoire allemande, elle analyse les profonds liens entre Hitler et la vie et l’œuvre de Wagner. Ce livre se place donc dans le sillage des analyses selon lesquelles l’histoire allemande a pris « un chemin particulier » entre 1850 et 1950, au sein de la modernité occidentale : être Allemand impliquait de défendre la Kultur, fondée sur l’inégalité entre les hommes et le culte des valeurs terriennes ancestrales. Wagner et Hitler en furent des acteurs essentiels.

Ce livre, intéressant parce que l’on y découvre quelques anecdotes sur les deux personnages, ne nous empêchera pas de frémir au rythme de la Chevauchée des Walkyries, de Lohengrin, de Tristan und Isolde, et de tous ces mythes mis en musique avec brio par ce génie de la musique et ce passeur de mémoire que fût Richard Wagner.

De Wagner à Hitler : Portrait en miroir d’une histoire allemande – Fanny Chassain-Pichon, Passés Composés, 22 €.

Ci-dessous, une interview que Fanny Chassain-Pichon nous a accordée. 

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

Fanny Chassain-Pichon : Bonjour Breizh info et merci de m’avoir proposé cette interview.

Docteur en histoire de Paris IV Sorbonne, ma thèse soutenue en janvier 2011, était déjà axée sur la thématique de recherche liant Richard Wagner à Adolf Hitler. Elle est le point de départ du livre que je viens de publier aux éditions Passés Composés. J’ai exercé durant, et après ma thèse, le métier de documentaliste au Mémorial de la Shoah durant 4 ans puis, celui de chercheur pour l’association du Père Patrick Desbois, Yahad in Unum durant 6 ans. Après un passage d’une petite année au Cercil Musée Mémorial des Enfants du Vel d’Hiv d’Orléans près d’où je vis, j’ai décidé d’arrêter la recherche sur un sujet qui m’avait accaparé près de douze ans, sujet o combien important mais aussi émotionnellement très éprouvant.  Je travaille depuis trois ans dans le monde universitaire, actuellement en tant que responsable éditoriale d’un programme de soutien à la recherche sur le jeu de société, nommé Game in Lab, hébergé par l’Innovation Factory.

Breizh-info.com : Pourquoi avoir choisi Edouard Husson pour votre préface ?

Fanny Chassain-Pichon : Le Professeur Edouard Husson est un spécialiste français de l’Allemagne et du nazisme. Ses différentes études sur Heydrich, la mise en place de la Solution finale ainsi que ses ouvrages plus centrés sur l’Allemagne contemporaine, font autorité dans le paysage de la recherche historique.

Durant ma thèse, j’ai eu la chance de bénéficier de ses conseils avisés et il m’a paru tout à fait naturel de lui proposer de rédiger ma préface.

Breizh-info.com : De Wagner à Hitler… qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ces deux figures historiques majeures et à dresser leurs histoires parallèles ?

Fanny Chassain-Pichon : Je suis arrivée à ce sujet un peu par hasard. Durant mes études d’allemand (je suis germaniste au départ puis ai fait mon DEA et mon doctorat en histoire à paris IV Sorbonne) et pendant l’année de maîtrise à l’université d’Orléans, j’ai été poussé par une professeur allemande, le Professeur Lydia Hartl, Kulturrefentin du Land de Bavière par la suite, à travailler sur la rhétorique auto-descriptive d’Hitler dans Mein Kampf. Ayant du mal au départ à définir ma problématique, cette dernière m’a expliqué de commencer par explorer les racines idéologiques ou esthétiques ayant pu influencer Hitler. J’en suis donc très vite arrivée à Wagner ou à Houston Stewart Chamberlain, son gendre. J’étais frappée de voir combien Wagner et le second cercle de Bayreuth composé de ses héritiers avaient pu jouer un rôle sur Hitler, le premier par sa créativité, ses opéras, son idéologie et les seconds pour l’instrumentalisation parfaite du Maître de Bayreuth.

Ensuite, en DEA, puis en doctorat passée en grande partie à l’université de Leipzig, ville de naissance de Wagner soit dit en passant, j’ai poursuivi sur cette thématique liant Wagner à Hitler. Si j’ai choisi d’organiser mon livre en double-chapitres, ou en miroir, c’est d’abord parce que mon éditeur Nicolas Gras-Payen et moi-même avons pensé que cela rendrait la lecture plus agréable au lecteur. Travailler un tel sujet en monoblocs classiques, Wagner puis Hitler, aurait été plus difficile à suivre pour le lecteur et aussi, il existe un tel mimétisme qu’il nous a paru évident d’organiser le livre ainsi, avec des parallélismes structurels dans la forme, puis évidemment, dans le fond.

Breizh-info.com : Outre la nationalité, quels sont les points communs entre l’artiste et le dictateur ?

Fanny Chassain-Pichon : J’aimerai rappeler qu’Hitler n’est pas allemand, mais autrichien, on a toujours tendance à l’oublier.

Les points communs ou ressemblances sont nombreux, ils sont décrits dans le livre. Pour vous donner un exemple concret, on voit une similitude résidant dans l’enfance notamment par la question du père. Wagner n’a pas connu son géniteur Friedrich Wagner et fut élevé par le second mari de sa mère, Ludwig Geyer, un artiste Juif. Certains historiens doutent d’ailleurs encore aujourd’hui du véritable père de Richard Wagner qui porta le nom de Geyer un temps, avant de reprendre le nom de Wagner. Wagner a souffert dans sa petite enfance des moqueries des jeunes enfants du quartier de Brühl à Leipzig qui le surnommait « le petit Juif ».  Quant à Hitler, s’il connait son père et qu’il n’y a aucune ambiguité sur ses origines, il faut rappeler que son père a changé de nom : au départ il est Aloïs Schicklgruber et devient Aloïs Hitler.  Hitler aurait eu, d’après bon nombre d’historiens, un grand père juif [NDLR : cette théorie est largement remise en question, voire dénoncée aujourd’hui]

Les deux protagonistes ont toujours cherché à nier leur possible origine juive, à la rejeter.

C’est un exemple de similitude, les autres sont détaillées dans mon livre.

Breizh-info.com : Est-il possible d’étudier le personnage d’Hitler sans diaboliser ? A contrario, certains n’ont-ils pas cherché à diaboliser Richard Wagner simplement parce qu’Hitler l’admirait ?

Fanny Chassain-Pichon : Pour Wagner, non, je ne pense pas justement. Wagner, il faut le savoir, est par exemple adulé en France. Beaucoup d’historiens ont au contraire séparé l’homme de l’œuvre en ne gardant finalement que le génie musical du Maître de Bayreuth pour totalement ignorer son antisémitisme, son côté non pas nazi ce serait anachronique de le dire – mais plutôt proto-nazi.

Ce n’est que dans les années 1990, assez tardivement donc, que les historiens spécialistes de Wagner ont commencé à montrer un Wagner politique et non plus uniquement un Wagner artiste. Certes, on ne peut faire porter à Richard Wagner la responsabilité de la Solution finale mais dire que Hitler a puisé dans ses écrits antisémites est une réalité admise aujourd’hui même si certains wagnériens continueront à vous dire le contraire. Il faut préciser aussi que les héritiers Wagner, que ce soit le premier cercle de Bayreuth avec Cosima et Houston Stewart Chamberlain en tête, puis les époux Siegfried (fils de Wagner) et Winifred, ont largement instrumentalisé Richard Wagner et étaient – en particulier Winifred –  très proche d’Hitler.

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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