Brésil. Bolsonaro veut faire des concessions aux États-Unis, mais qu’obtiendra-t-il en retour ?

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Nouvel acteur mondial potentiel en 2010, le Brésil a perdu une grande partie de son soft power et est de plus en plus isolé au niveau international. Depuis l’investiture de Jair Bolsonaro, les relations entre Brasilia et Washington se caractérisent par des concessions unilatérales brésiliennes et des gestes de bonne volonté envers les États-Unis – généralement sans rien obtenir en retour. Un exemple simple est la décision prise par Bolsonaro en 2019 d’exempter les citoyens américains de la nécessité de demander un visa brésilien, alors que les Brésiliens doivent toujours le faire pour se rendre aux États-Unis.

Un autre exemple est l’accord de sauvegarde technologique conclu en 2019 entre le Brésil et les États-Unis concernant le centre spatial d’Alcantara, une installation de lancement de l’Agence spatiale brésilienne située à un endroit stratégique. Entre autres choses, il donnait accès à certaines zones de la base au seul personnel américain. En outre, il limite le Brésil au lancement de fusées fabriquées à partir de technologies développées par les États-Unis. L’argent ainsi gagné par le gouvernement brésilien ne peut être investi dans des fusées brésiliennes. Enfin, l’accord impose un certain nombre de limitations aux ressources et au personnel des pays non membres du RCTM (Régime de contrôle de la technologie des missiles), excluant ainsi la Chine.

Les exemples abondent et les experts ont décrit ce schéma comme étant l’adoption, par Brasilia, de positions d’alignement automatique sur Washington.

Les intérêts brésiliens n’ont pas été bien récompensés : en septembre 2020, le Brésil a rénové un contingent exempt de droits de douane pour l’éthanol américain. En contrepartie, Brasilia s’attendait à ce que les États-Unis favorisent les exportations de sucre brésilien – en vain. Le même mois, le Brésil a soutenu l’élection d’un candidat américain à la Banque interaméricaine de développement, Mauricio Claver-Carone. Le Brésil avait son propre candidat pour ce poste, Rodrigo Xavier, suggéré par Paulo Guedes, le ministre de l’économie de Bolsonaro, mais il s’avère que Bolsonaro a fini par favoriser le choix de Trump.

On parle beaucoup du fait que l’actuel président américain Joe Biden n’a toujours pas parlé à Bolsonaro, pas même au téléphone. Cela indiquerait que Biden se montre « dur » envers Bolsonaro (en raison de sa mauvaise gestion de la pandémie de Covid-19 et de la déforestation de l’Amazonie, entre autres). Cependant, le président brésilien n’a pas obtenu grand-chose de Trump non plus.

Indépendamment de la fin des contacts entre les deux pays depuis janvier, Biden a discrètement engagé une intense diplomatie avec Bolsonaro au sujet de la déforestation et aussi sur l’interdiction pour l’entreprise chinoise Huawei de participer à la construction du réseau 5G du Brésil. En cela, Biden a suivi les étapes de la guerre commerciale de son prédécesseur avec la Chine. Sous la pression du Congrès, M. Bolsonaro semble avoir renoncé à interdire à Huawei de participer aux prochaines négociations, à condition toutefois que le gouvernement brésilien utilise un réseau séparé pour des raisons de sécurité. Il s’agit d’une soumission rapide suite à une demande du conseiller américain à la sécurité nationale, Jake Sullivan, qui, en août, avait demandé à M. Bolsonaro de ne pas utiliser d’équipements Huawei.

Le pragmatisme n’étant pas une caractéristique forte du gouvernement de Bolsonaro, le fait qu’il ait adopté en avril un ton plutôt conciliant avec Biden et offert un rameau d’olivier, pour ainsi dire, lors du sommet virtuel sur le climat organisé par Washington, va dans le sens de son alignement pro-américain inconditionnel. Cela n’a pas bien fonctionné avec Trump et cela ne devrait pas être différent avec Biden. Après tout, les États-Unis ont une longue histoire de trahison de leurs alliés dévoués. L’Ukraine, par exemple, est encore un autre exemple d’un allié américain sur le point de faire face à un « abandon ».

Mais qu’est-ce qui motive le président brésilien ? Cela a quelque chose à voir avec certaines idées sur l' »Occident ».

Il faut garder à l’esprit que, même si Samuel Huntington (1927-2008), professeur à Harvard, n’inclut pas le Brésil dans la civilisation occidentale (dans son ouvrage célèbre et très cité « Le choc des civilisations »), une grande partie de l’élite et de l’intelligentsia brésiliennes, au moins depuis le XIXe siècle, a traditionnellement considéré que leur pays faisait partie de cette civilisation – ou du moins a aspiré à cette « adhésion » comme s’il s’agissait d’une question de « progrès » quantitatif ou d’une occidentalisation téléologique, pour ainsi dire. Mais cette aspiration a toujours été tempérée par une certaine ambivalence. Darcy Ribeiro (1922-1997), éminent anthropologue brésilien, en revanche, considérait les sociétés d’Amérique latine comme des « peuples nouveaux » et pensait à une civilisation latino-américaine.

Le gouvernement de Bolsonaro pourrait donc être décrit comme radicalement occidentaliste. Ses idéologues ont vu dans l’administration de Trump une sorte de fenêtre politique permettant d’approfondir le partenariat entre les États-Unis et le Brésil, sur la base de prémisses idéologiques axées sur un supposé rôle spécial des États-Unis dans la civilisation occidentale.

Le concept même d’Occident est bien sûr abstrait et loin d’être statique. Sa définition peut être basée sur certains aspects de valeurs culturelles ou parfois sur des questions de politique et de systèmes politiques relatifs à la démocratie, au libre-échange, aux droits de l’homme, etc. Quoi qu’il en soit, la vérité est que, traditionnellement, le Brésil a veillé à ne pas s’aligner trop étroitement sur un bloc, conformément à sa tradition diplomatique de multilatéralisme et de diversification des partenaires. Cette tradition de contrepoids pragmatique s’est retrouvée dans tous les gouvernements pro-américains précédents.

Cela a changé depuis la nomination d’Ernesto Araujo au poste de ministre des Affaires étrangères, en 2019. Araujo a démissionné de son poste le 29 mars 2021, après une forte pression de plusieurs sénateurs brésiliens sur sa position anti-chinoise, qui en a alarmé plus d’un. Après tout, la Chine est le partenaire régulier du Brésil depuis 2009, lorsque Pékin est devenu son principal partenaire commercial et que le premier sommet des dirigeants des BRICS a eu lieu. Depuis lors, les flux commerciaux bilatéraux sino-brésiliens ont atteint 100 milliards de dollars.

M. Araujo a ensuite été remplacé par Carlos Alberto França, qui est toujours l’actuel ministre des affaires étrangères, et qui est décrit comme étant d’un tempérament plus pragmatique. M. França est revenu sur certaines des positions les plus radicales de son prédécesseur et a cherché à améliorer les relations avec la Chine, etc. Mais on ne peut pas aller plus loin, étant donné que la tendance pro-américaine intransigeante vient d’en haut, du président lui-même.

En résumé, la politique étrangère de Bolsonaro ne découle pas seulement de préceptes idéologiques, mais aussi de concepts civilisationnels profonds et d’une certaine Weltanschauung. Et de tels points de vue et pratiques ont bien servi les États-Unis, alors qu’ils se sont avérés nuisibles aux intérêts du Brésil.

Source : InfoBrics (traduction breizh-info.com)

Crédit photo : DR
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