Joéphine Baker, une vichysto-résistante au Panthéon ?

Les archives sur les activités de résistance de Joséphine Baker sont plutôt maigres : un dossier de quelques centimètres d’épaisseur au Service historique de la Défense à Vincennes, à quoi s’ajoutent divers témoignages chronologiquement flous, venus d’admirateurs qui magnifient le rôle de l’artiste de music-hall.

Malgré ce caractère très partiel, les données recueillies permettent d’émettre l’hypothèse suivante : Joséphine Baker n’a pas espionné directement pour le compte du BCRA, les services secrets créés à Londres par le général De Gaulle, mais plutôt pour les « Travaux Ruraux », un service dépendant de l’armée d’armistice, basé à Marseille et obéissant à Vichy.

Cela rejoint une anecdote de la vie de Joséphine Baker sous l’Occupation : en décembre 1943, elle héberge pendant plusieurs nuits le jeune François Mitterrand, un épisode mis au jour et analysé par une récente biographie de l’homme politique.

Joséphine, venue à la Résistance par l’espionnage

 » Dès 1939, se met en rapport avec les services du contre-espionnage, fournissant de précieux renseignements, notamment sur l’éventualité de l’entrée en guerre de l’Italie, sur la politique du Japon et sur certains agents allemands à Paris. En octobre 1940, se met en rapport avec un officier du 2e Bureau. D’un courage et d’un sang-froid remarquables, transporte des messages secrets et contribue à fournir des renseignements très utiles aux services alliés de l’Intelligence Service. Mobilisée pour la Croix Rouge, se dépense sans compter.

Quitte Paris pour la Dordogne, soupçonnée par les Allemands de cacher des armes, une perquisition est opérée dans sa propriété, fait preuve d’un courage et d’un sang-froid remarquables. Afin de faciliter le départ d’agents de renseignements pour l’Angleterre, monte une troupe artistique composée uniquement de gens désireux de rallier les F.F.L. ; passe en Espagne, soi-disant à destination du Brésil. A Lisbonne, reçoit un télégramme de Londres lui demandant d’organiser en France un nouveau service de renseignements. Rejoignant Marseille, mise en rapport avec un agent de renseignements est obligée de reprendre son activité artistique. Voulant quitter le sol de France, part au Maroc en 1941, collabore avec les mouvements de résistance française.

Invitée dans les Ambassades et les Consulats lors d’une tournée en Espagne, recueille de précieux renseignements. Dès le débarquement allié en Afrique du Nord, à peine remise d’une longue maladie, s’engage dans les Formations Féminines des F.A.F.L. – Envoyée au Moyen-Orient, met son talent, son énergie au service des Combattants Français et alliés. Suit le corps Expéditionnaire Français en Italie. Belle figure de la femme française au service de la Résistance ».

(Décret attribuant à Joséphine Baker la Légion d’Honneur à titre civil et la Croix de Guerre, 1957, Archives militaires de Vincennes)

On peut en retenir les informations suivantes :

Joséphine n’est pas entrée en résistance suite à l’appel du 18 juin. Elle travaillait déjà avant-guerre pour le 2ème Bureau, le service de renseignement militaire, et a été réactivée au bout de quelques mois d’occupation, en octobre 40, par son officier traitant habituel, Jacques Abtey. Avant-guerre, elle collectait des renseignements ; pendant l’Occupation, elle servit plutôt de couverture à Jacques Abtey en embauchant celui-ci dans sa troupe. Elle lui permit ainsi de voyager en Espagne, Portugal et Afrique du Nord, alors des plaques tournantes de l’espionnage, et de faire la liaison non avec la France libre, mais avec l’Intelligence Service et le SOE, les services secrets anglais.

Un autre témoignage crédible donne des précisions et rend à Jacques Abtey le premier rôle :

« Jacques Abtey a transcrit une partie de ces renseignements [une liste d’agents allemands opérant en Yougoslavie, en Angleterre et en France] à l’encre sympathique sur les manuscrits des chansons de Joséphine. Il a appris le reste par cœur. Début novembre, il arrivera à Lisbonne et assurera la liaison avec l’Intelligence Service. Six mois plus tard, à la demande des Anglais et d’accord avec moi, il s’installera à Casablanca comme employé à la Compagnie Chérifienne d’Armement. Il poursuivra sa mission de liaison tout en participant à la surveillance des acivités allemandes et à la préparation du débarquement du 8 novembre 1942 avec les vice-consuls américains Canfield et Bartlett.« 

(« Services spéciaux (1935-1945) », Colonel Paul Paillole, ancien chef des « Travaux Ruraux », le contre-espionnage de Vichy)

A noter un dernier détail révélateur : Joséphine Baker fait partie des rares artistes qui ont refusé de monter sur scène dans le Paris allemand. En 41, elle accepte en revanche de se produire à l’Opéra de Marseille. Dans son esprit, il n’était donc pas déshonorant de chanter dans la zone libre.

L’ambiguïté des services de renseignement de Vichy

Pour situer l’engagement de Joséphine, il faut oublier OSS 117 et l’image de bras cassés qui colle à la peau des espions français.

A l’époque, ils supportent la comparaison à l’international et ont remporté plusieurs succès : en 1931, ils ont mis la main sur la machine Enigma et ont permis ainsi aux Anglais de percer les communications de la Wehrmacht pendant toute la durée de la guerre ; dès 1932, ils ont documenté leur hiérarchie sur l’ampleur du réarmement allemand ; en mai 40, ils ont correctement identifié l’offensive allemande à travers les Ardennes.

En juin 40, alors que nombre de Français cèdent à l’abattement, la communauté du renseignement reste sur le pied de guerre. Le 28 juin, les principaux chefs des services se réunissent dans un village près d’Agen et prêtent « le serment de Bon-Encontre » : ils conviennent de désobéir aux clauses de l’Armistice du 22 juin et de maintenir des structures clandestines de renseignement.

S’agit-il de résistance au sens strict ? Ces cadres du renseignement ne se rallient pas à De Gaulle et inscrivent leur action dans le cadre légal du premier Vichy (1940-1942). Les statistiques de répression sont éclairantes :

– 443 communistes sont arrêtés par ces services entre 40 et 42, dont une dizaine seront exécutés par décision de justice, en application d’une loi de la IIIème République qui punissait de mort les agents soviétiques (décret Sérol).

– 194 agents de l’Allemagne sont arrêtés, dont une trentaine sera exécutée

-173 gaullistes sont arrêtés pendant cette période, sans condamnation à mort, en tant que « dissidents » au service de l’Angleterre.

Par ailleurs, ces services gardent le contact avec le renseignement britannique et lui communiquent des tuyaux précieux, tels que l’ordre de bataille allemand lors du Blitz ou les mouvements de troupes en Méditerranée.

Une action qui sera reconnue par le général De Gaulle, mais du bout des lèvres :

 » Le service de renseignements continuait d’appliquer dans l’ombre des mesures de contre-espionnage et, par intervalles, transmettait aux Anglais des informations. »

(« Mémoires de Guerre », 1954, Général De Gaulle)

Joséphine Baker, François Mitterrand : les secrets de leur rencontre

En janvier 1941, Joséphine part pour l’Afrique du Nord française, accompagnée de Chiquito son guépard, du lézard Zozo et de 28 malles d’effets personnels. Son activité d’espionne devient de plus en plus nébuleuse, d’autant qu’elle tombe gravement malade. En novembre 42, les Anglo-Américains débarquent en Afrique du Nord, où les troupes françaises obéissant à Vichy finissent par fraterniser avec les Alliés. Sortie de convalescence en 1943, Joséphine s’engage dans l’Armée de l’Air, au titre du théâtre aux Armées.

C’est en décembre 1943, à Marrakech, que Joséphine héberge pour plusieurs nuits un jeune résistant qui se fait appeler Morland. Ce dandy a 10 ans de moins qu’elle, des costumes anglais bien coupés, une fine moustache et des cheveux encore plus gominés que les siens. Elle remarque amusée qu’il emploie le meilleur gel du marché, le Bakerfix, un produit dérivé qu’elle avait lancé en 1930.

Les deux serial séducteurs ont d’autres points communs que leurs produits cosmétiques. Morland est le nom de guerre de François Mitterrand. La défaite de 1940 et 18 mois de stalag, qu’il a vécus en simple trouffion, l’ont précocement muri : c’est maintenant un meneur, qui va de l’avant sans être alourdi par des préjugés ni des scrupules inutiles. Ayant réussi à s’évader d’Allemagne en décembre 1941, il a rejoint Vichy où il a travaillé d’abord dans le renseignement (janvier à mai 1942), avant d’être affecté au Commissariat au reclassement des prisonniers de guerre : il s’y est occupé des relations presse et des faux papiers à destination des prisonniers évadés. En janvier 43, il a basculé dans la clandestinité et organisé un mouvement de résistance, le Rassemblement national des Prisonniers de Guerre, qu’il vient présenter en décembre 43 à Alger au général De Gaulle.

La rencontre avec ce dernier est plutôt virile :

-« Alors vous êtes venu à bord d’un avion anglais ? « , lui lance le Général d’un ton de reproche. Il poursuit le bizutage : « Pourquoi les prisonniers de guerre ? Pourquoi pas les coiffeurs, les cuisiniers ? »

De Gaulle sait pourtant très bien l’intérêt que présente cette masse de 500 000 hommes jeunes, revenus d’Allemagne et trempés aux mêmes épreuves. C’est dans le cadre du commissariat de Vichy que Mitterrand a commencé à les organiser. En 1944, les « détachements armés » du mouvement aligneront au total 22 000 hommes, une petite armée dont le chef a à peine 27 ans.

Si De Gaulle met la pression sur Mitterrand, c’est qu’en raison de son profil « vichysto-résistant », il le soupçonne de soutenir son rival, le général Giraud, figure de proue de la résistance « maréchaliste ».

A la fin de l’entretien, De Gaulle lui ordonne de fusionner son mouvement de prisonniers avec celui des communistes et avec celui de son neveu Michel Cailliau. Mitterrand, c’est promis, restera le chef de l’ensemble.

Adoubé, ce dernier doit maintenant retourner dans la métropole occupée. Mais les services secrets gaullistes font traîner les choses, l’exposant à perdre le contrôle de la nouvelle organisation.

Mitterrand a toutefois une botte secrète : parmi ses nombreuses casquettes, il y a sa carte d’agent du service action de la DGSS. Cette agence a été créée par Ies anciens responsables du renseignement militaire vichyssois, en Afrique du Nord, où ils se sont repliés à la fin 42, après le retour de Laval et la fin de la Zone Libre. En toute logique, ils roulent maintenant pour le général Giraud.

« Le lendemain, avec l’aide de Giraud, Mitterrand était dans un avion pour Marrakech. Il y séjourna chez Joséphine Baker, l’actrice de music-hall qui s’était rattachée, depuis le début de la guerre, aux services spéciaux giraudistes sous les ordres du colonel Paillole. Elle vivait dans un palais digne d’un conte de fées, meublé dans un style mauresque et aux plafonds de bois de cèdres richement décorés, qui appartenait à Sidi Mohamed ben Mennebi, le fils de l’ancien grand vizir. Les hommes de Paillole entretenaient de bonnes relations avec le SOE. Le Jour de l’An, Mitterrand se retrouva à bord d’un avion de la RAF qui ramenait le général Montgomery en Angleterre (…)« 

(« François Mitterrand, portrait d’un ambigu », 2015, Philip Short)

Militante afroféministe en pleine action (selon Arte)

Quelles étaient les motivations de la vraie Joséphine ?

Le fin mot sur la résistance de Joséphine Baker se trouvait donc dans une biographie sourcée de Mitterrand, écrite en 2015 par un journaliste anglais de la BBC.

Cette révélation est par contre absente des documentaires télé qui ont proliféré à l’occasion de la panthéonisation de l’ancienne girl des Folies Bergères. Ils préfèrent miser sur l’imagination pour combler les trous de leur documentation.

Le plus inventif est le documentaire d’Arte. La jeune Joséphine y est présentée comme une militante décoloniale et féministe d’avant-garde, qui invente l’intersectionnalité aux dépens de son public de beaufs. Même la danse des bananes a un sens politique caché :

 » Joséphine est bien consciente d’incarner la sauvagerie. Mais elle va inventer une manière bien à elle d’occuper cette place dérangeante. Elle va se nourrir des fantasmes, les digérer, les transfigurer. Autour de ses reins, les bananes, symbole raciste par excellence, se transforme en trophées phalliques qu’elle agite sous le nez des spectateurs ravis« .

(« Joséphine Baker, première icône noire », 2017, Ilana Navaro)

Cette interprétation anachronique se heurte à un premier détail génant : Baker n’était pas l’auteure de ses chorégraphies, qu’elle trouvait d’ailleurs trop osées.

Elle ne cadre pas non plus avec ce que l’on sait de ses activités officielles ou clandestines. En 1931, elle accepte sans réticence de marrainer l’Exposition Coloniale de la Porte Dorée. En 1939, elle sert d’appât pour démasquer un agent soviétique, le banquier suédois Olof Aschberg. Ce dernier démarchait des actrices pour un film dont le pitch était de « mettre en évidence l’oppression des Noirs dans les colonies françaises ». Lorsqu’elle reçoit la visite du banquier rouge au Vésinet, les équipes du 2ème Bureau ont truffé la villa de micros. En 1943, elle fait une tournée de propagande au Moyen Orient dans le but de contrer la tentation indépendantiste des élites arabes. En 1957 elle reçoit sa Légion d’Honneur de la main d’un général de l’Armée de l’Air, en pleine guerre d’Algérie : s’il y avait eu le moindre doute à ce sujet, elle n’aurait pas obtenu la plus prestigieuse des décorations françaises.

Enfin, cela ne cadre pas avec la psychologie de Joséphine. Son recrutement par le contre-espionnage n’a pas exploité l’idéologie, le chantage, le ressentiment, le sexe ou l’argent (elle ne manquait ni de l’un, ni de l’autre). Son officier traitant a fait jouer une corde sensible aujourd’hui bien démodée : la gratitude.

« C’est la France qui m’a fait ce que je suis, je lui garderai une reconnaissance éternelle. La France est douce, il fait bon y vivre pour nous autres gens de couleur, parce qu’il n’y existe pas de préjugés racistes. Ne suis-je pas devenue l’enfant chérie des Parisiens ? Ils m’ont tout donné, en particulier leur cœur. Je leur ai donné le mien. Je suis prête, capitaine, à leur donner aujourd’hui ma vie. Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez. »

(« La Guerre secrète de Joséphine Baker », 1948, Jacques Abtey)

Elle avait francisé ses nom et prénom ; convalescente au Maroc, elle avait pris comme livre de chevet une biographie de Napoléon ; avec les Français canal historique, elle communiquait avec une chaleur sincère et communicative.

La jeune Joséphine ne ressemble guère aux Danièle Obono, Anne Hidalgo, Rama Yade, Christiane Taubira, Rokhaya Diallo ou Camélia Jordana. Elle a par contre avec Eric Zemmour comme un air de famille.

Enora

Crédit photo : DR
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3 réponses

  1. Dans ce portrait un peu rectifié mais encore très idéalisé, il manque une chose : l’engagement de Josephine Baker au profit du dictateur communiste cubain, Fidel Castro. Si elle avait été nommée sous-lieutenant dans l’armée française elle était lieutenant dans l’armée cubaine !

  2. Je crois qu’il vaut mieux proposer aux lecteurs :
    – soit d’écouter en rediffusion les 6 émissions de Martin Pénet présentant la carrière de Joséphine Baker ;
    – soit le commentaire de M. Onfray sur C-News, le 17 décembre 2021 sur la toute récente « panthéonisation » de cette artiste devenue française.

    Et puis n’oublions pas d’autres artistes, surtout s’ils sont blancs qui eux aussi ont bien mérité de la patrie sans être nécessairement récupérés-panthéonisés : Jean Sablon par exemple.

  3. on a les grands hommes qu’on mérite !
    j’ai appris qu’elle se faisait appeler « bakère » , à la française et non »beikeur » à l’anglaise, les rama yade et autre rokaya dialo vont maudire cette « traitresse » à la cause

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