Dimitriy Sivvan : « Le régime de Poutine est un système néo-soviétique hérité de l’URSS, et non de la Russie historique » [Interview]

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Entretien avec Dimitriy Sivvan, traditionaliste orthodoxe, réfugié politique russe et responsable de l’organisation russe AREM en Lettonie. Historien de l’université de Transbaïkalie, il est spécialisé dans l’histoire de l’Église et est l’auteur de deux romans, en russe et en letton. Sivvan est né en 1984 à Chita, en Sibérie orientale.

Entretien réalisé par notre confrère Álvaro Peñas | El Correo de España et traduit par nos soins. Un entretien particulièrement intéressant au vu de l’actualité.

Quand avez-vous quitté la Russie et pourquoi ?

Dimitriy Sivvan : J’ai quitté la Russie pour la Lettonie en 2015, cela fait donc plus de six ans que je suis hors de mon pays. En Russie, il y a des prisonniers politiques et nous avons une grande communauté d’exilés en Lettonie, en Lituanie et en Estonie. La répression de ce système néo-soviétique n’est pas organisée du jour au lendemain, elle est progressive. Il y a des années, la situation était supportable, mais après l’annexion de la Crimée, elle a commencé à devenir plus sévère. En 2015, j’ai eu un problème avec le FSB (service de sécurité, successeur du KGB) et j’ai été obligé d’aller en Lettonie, où en 2016 j’ai obtenu le statut de réfugié politique.

Cette répression de Poutine a été dirigée contre les nationalistes et les conservateurs russes. Il est ironique que beaucoup considèrent Poutine comme un nationaliste, surtout lorsque la Russie souffre de l’afflux d’une immigration massive en provenance de pays d’Asie centrale comme le Tadjikistan et l’Ouzbékistan.

Que vous serait-il arrivé si vous étiez resté en Russie ?

Dimitriy Sivvan : La prison était une perspective très réelle et vous devez comprendre que les prisons de la Fédération de Russie ne sont pas comme celles de Norvège, de Finlande ou d’Espagne. Nos prisonniers politiques sont torturés et beaucoup sont tués en prison. Ce n’est pas comme le goulag de Staline, mais je pense que c’est l’objectif du régime actuel.

Vous parlez d’un régime, mais il y a des élections et différents partis politiques.

Dimitriy Sivvan : Avoir différents partis n’est pas une garantie de démocratie. En République populaire de Chine, de nombreux partis sont représentés au parlement. En Europe de l’Est, pendant la période socialiste, en RDA, en plus du parti communiste, il y avait d’autres partis avec des étiquettes comme national-démocrate, chrétien-démocrate ou même libéral, mais ils ont tous voté comme on leur a dit et pour le socialisme. Le système de Poutine est une copie de ce modèle. La Fédération de Russie ressemble à bien des égards à la RDA. Nous avons essayé de légaliser notre parti politique, mais c’était impossible sans l’autorisation du Kremlin. Pour comprendre le système de Poutine, vous ne pouvez pas penser à mille ans d’histoire russe, vous ne pouvez pas penser aux tsars et à l’église, vous devez regarder l’Union soviétique et Staline.

Beaucoup en Occident prétendent que Poutine représente la Russie traditionnelle.

Dimitriy Sivvan : La Russie et le peuple russe après la révolution bolchevique n’avaient pas de véritable État-nation, et la Russie actuelle de Poutine ou l’Union soviétique n’ont rien à voir avec la Russie historique, faire un parallèle est comme la différence entre l’Empire romain ou byzantin et l’Empire ottoman.

Nous devons comprendre qu’en Russie en 1991 il n’y a pas eu de révolution anticommuniste, pourquoi ? Tout d’abord parce que cela aurait signifié un changement de l’élite dirigeante et dans la Fédération de Russie, après la disparition de l’URSS, nous pouvons constater que tous les fonctionnaires et les membres du parti communiste sont restés aux postes de pouvoir.

Cela s’est produit dans de nombreux pays de l’Est, les communistes ont changé de veste et dans beaucoup d’entre eux, ils sont restés au pouvoir..

Dimitriy Sivvan : Oui, ce cancer peut être observé dans de nombreux États de l’Est. Mais dans la Fédération de Russie, ce problème était encore plus important. Tous les communistes et les membres du KGB étaient très bien placés dans la sphère du pouvoir. De plus, toutes les personnes du système soviétique ne pouvaient pas comprendre la signification du marché, de la propriété privée et de bien d’autres choses dans le monde occidental. Vous devez comprendre que les personnes qui avaient maintenu le système soviétique ne comprenaient pas la liberté d’expression ou la liberté de religion, donc pour rester au pouvoir, ils devaient restaurer le système soviétique. C’est pourquoi j’appelle le régime de Poutine un système néo-soviétique, ce n’est pas une continuité de la Russie historique, c’est une continuité de l’Union soviétique.
C’est très important. À l’époque, la propagande soviétique utilisait une grande variété de méthodes différentes. Par exemple, après la révolution bolchevique, il y a eu une répression très dure contre l’Église orthodoxe, mais en 1943, pendant la Seconde Guerre mondiale, Staline a « restauré » l’Église et l’a autorisée à élire un patriarche et un nouveau conseil d’évêques. La propagande a toutefois utilisé ce fait pour glorifier Staline.

Aujourd’hui, cependant, l’Église orthodoxe semble avoir le soutien de Poutine.

Dimitriy Sivvan : Nous voyons maintenant qu’en Russie, il y a beaucoup d’églises, mais y a-t-il des croyants ? À Pâques, première célébration dans la tradition orthodoxe, seuls 2 à 3 % de la population se rendent à l’église. Et comment est-il possible qu’un pays aussi supposé conservateur et chrétien ait le plus haut pourcentage d’avortements.

La société russe n’est pas chrétienne. L’élite soviétique se trouve dans les classes supérieures et dans les services de renseignement, et vous pouvez voir la propagande néo-soviétique à la télévision, est-ce un pays chrétien ? L’Espagne en ce moment n’est pas un pays très chrétien, mais chaque dimanche vous pouvez constater que 16% de la population assiste régulièrement à la messe. En Russie, 2-3% à Pâques, pas le dimanche.

Est-ce la raison pour laquelle les dirigeants communistes sont blanchis ?

Dimitriy Sivvan : : Le blanchiment des dirigeants communistes est une façon de légitimer le passé. Vous n’entendrez pas beaucoup parler des empereurs ou des généraux russes, mais vous entendrez beaucoup parler des Soviets et des communistes. La légitimation de la Fédération de Russie se trouve dans le culte de la Seconde Guerre mondiale, dans la tradition soviétique, la Grande Guerre patriotique. C’est la base centrale de la nouvelle propagande soviétique et un outil très efficace, car dans chaque famille, on trouve des grands-pères ou des arrière-grands-pères qui ont combattu dans l’Armée rouge, et la télévision honore ces hommes et dit aux gens qu’ils doivent soutenir l’Armée rouge. Bien entendu, si vous la soutenez, vous devez également soutenir l’État, l’Union soviétique et ses dirigeants, ce qui nous amène au culte de Staline, qui est celui qui a remporté la victoire. Le système de Poutine utilise cet outil de manière très efficace et nous voyons maintenant que le même langage est utilisé. Par exemple, la première raison de la guerre est la dénazification.

Où sont les valeurs chrétiennes et conservatrices ? Nulle part, ce qui compte c’est le 9 mai, le jour de la victoire, les vétérans de l’Armée rouge et la lutte contre les nazis. C’est pourquoi le président de l’Ukraine, bien que juif, est un néo-nazi selon Vladimir Poutine…

Vous avez mentionné l’avortement, pourtant beaucoup pensent que Poutine est un conservateur en raison de son opposition au lobby LGBT.

Dimitriy Sivvan : : Pour un chrétien, le premier droit est le droit à la vie, mais la Fédération de Russie est le premier pays au monde pour les avortements et le taux de natalité ne cesse de diminuer (en 2019, 1 484 517 enfants sont nés, 50 000 de moins en 2020 et 1 404 834 en 2021). Et puis il y a le divorce, qui affiche également des chiffres énormes (en 2021, 923 553 mariages ont été enregistrés et 644 207 divorces). Où est la famille traditionnelle ? Je connais trop de familles composées de la grand-mère, de la mère et de l’enfant, ce n’est pas très traditionnel.

Poutine n’est ni religieux ni conservateur, pour lui la religion et la famille ne sont qu’un autre outil de propagande. Ce qui est vraiment sacré pour lui, c’est l’héritage de l’Union soviétique.

Donc, fondamentalement, c’est un moyen d’établir un culte d’État, comme cela a été fait en Union soviétique.

Dimitriy Sivvan : : Oui, et laissez-moi faire une comparaison avec l’Espagne de Franco. C’était un régime autoritaire, mais il était plus libre et plus libéral que les anciens États socialistes. Il y avait beaucoup plus de liberté qu’en Union soviétique, qui était absolument totalitaire. Et ce culte de l’État est la base de cet autoritarisme, vous n’avez pas le droit d’être neutre et vous devez soutenir l’État, vous n’avez pas le droit de vous taire et vous devez affirmer que vous êtes loyal envers le grand chef.

Et où se trouve l’identité russe ?

Dimitriy Sivvan : : Dans la Russie moderne, nous pouvons trouver deux identités : l’identité russe originelle et l’identité soviétique. L’Union soviétique a travaillé dans le but de créer une nouvelle identité masculine : l’homo sovieticus. Et beaucoup de gens s’identifient à cette identité et ne s’intéressent pas à la tradition ou à l’histoire russe, seulement à l’Union soviétique et à la Seconde Guerre mondiale, et ils sont toujours, d’une certaine manière, des citoyens soviétiques.

Illustrations  : DR
[cc] Breizh-info.com, 2022, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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0 réponse à “Dimitriy Sivvan : « Le régime de Poutine est un système néo-soviétique hérité de l’URSS, et non de la Russie historique » [Interview]”

  1. DROAL dit :

    NE JUGEZ PAS …
    ET VOUS NE SEREZ PAS JUGÉ.
    Huit mars deux mille vingt-deux années APRÈS Jésus-Christ.

  2. Jean-Louis d'André dit :

    Qu’est-ce qu’un traditionaliste orthodoxe ?
    Je sais ce que signifie être traditionaliste catholique : il suffit d’être indéfectiblement fidèle à tout ce qui a été défini infailliblement par le pape ou ses prédécesseurs.
    Mais dans la religion orthodoxe où il n’y a aucune autorité au dessus du patriarche qui n’est en rien infaillible ?
    Et n’ayant aucune autorité religieuse au dessus de lui, le patriarcat de Moscou a toujours été inféodé au pouvoir politique qu’il soit tzariste, communiste ou « poutinien ». Si on reste orthodoxe, au nom de quoi le contester ?

  3. Jean-Louis Marroncle dit :

    De mon point de vue, ce commentaire est juste si on le limite à la Russie, quelle soit tsariste, soviétique ou actuelle. Mais on ne saurait le généraliser à tous les pays de religion ou tradition orthodoxe : ainsi la Grèce et l’Arménie, entre autres, sont restées libres et indépendantes du pouvoir politique.

  4. Jean-Louis Marroncle dit :

    Que signifie « en attente de modération » ? Je ne vois rien d’excessif à ma réponse à Jean-Louis d’André, sinon une étourderie orthographique : lires « qu’elle soit…’

  5. FGLR dit :

    Très bon article/interview, merci.

  6. patphil dit :

    les gens n’aiment pas la guerre, poutine tant qu’il était joueur de poker gagnait

  7. Huger dit :

    Je veux bien croire que la Russie n’est pas chrétienne, mais au moins une partie des Russes l’est. Sinon, pourquoi peut-on voir de nombreuses personnes prier dans les églises, à toute heure?

  8. La photo de Poutine choisie dans cet article est une photo visiblement destinée à le rendre sympa… Elle n’a pas du être facile à trouver. Ce parti-pris favorable à un dictateur assassin ne rend pas Breizh Info sympa !

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