Chronique. L’océan est mon frère, un roman inachevé de Jack Kerouac

Quelle fut ma surprise de tomber chez mon libraire sur une nouveauté de Jack Kerouac, le plus Breton des écrivains et poète américain (1922-1969). Curieux, je découvre que L’Océan est mon frère est un roman inachevé (1942), injustement remisé dans les cartons par l’auteur lui-même. Livre parut pour la première fois en 2011 aux États-Unis, il vient juste d’être traduit par Pierre Guglielmina et publié par les éditions Gallimard, pour le centenaire de la naissance de l’écrivain.

L’Océan est mon frère

Une fois rentrée chez moi, je me plonge rapidement dans ce nouvel ouvrage du King of the Beats. J’y fais la rencontre de Wesley Martin, jeune marin taciturne et peu loquace, ayant déjà pas mal roulé sa bosse lors de ses pérégrinations. Que ce soit en ayant visité presque tous les États-Unis ou aux quatre coins du Globe avec la marine marchande. Aujourd’hui à New York, il claque ses dernières économies en collectionnant les cuites et les rencontres improbables. Presque sans le sou, dans un bar, il fait la connaissance d’un groupe d’amis et il va se lier avec Bill Everhart, enseignant suffisant de Columbia. L’intellectuel, amateur de débat et de longue tirade, sachant manier parfaitement mots et concepts, se retrouve enfin face à un véritable homme d’action en la personne de Wesley. Immédiatement, le voilà fasciné, captivé par ce voyageur peu bavard, ce marin expérimenté, ce « pionnier » sans cesse en mouvement. À travers lui, les idées « livresques » sortent de leurs abstractions et prennent vie. Ces deux personnages antagonistes qui se croisent, ces deux mondes qui s’entrechoquent, ne sont finalement que les deux facettes de l’auteur lui-même. Il y a beaucoup de Kerouac chez ces deux personnages. C’est un premier roman, donc, comme tout premier, il y a une très grande part autobiographique. Jack Kerouac a effectivement étudié dans la même université que Bill (Columbia) et, en 1942, en amoureux de la mer, il s’engage également dans la marine marchande, en s’embarquant à bord du SS Dorchester depuis le port de Boston.

Durant cette première nuit fortement alcoolisée, les discussions passionnées s’enchaînent. Bill prend alors conscience de sa condition, du conformisme de son existence et de sa petite vie étriquée. Lui, l’homme à la recherche des « libertés fondamentales », coincé dans une vie routinière et quelconque. Wesley est pour lui comme une sorte de révélation envoyé par la destinée. Derrière ces traits, prend forme le véritable Homme libre, le réel, le palpable, bien loin de ceux reclus au fond de sa bibliothèque. Sur un coup de tête, au milieu des vapeurs éthyliques et des premières lueurs de l’aurore, il décide de quitter son job universitaire afin de s’engager dans la marine marchande aux côtés de ce nouvel ami : Wesley…

Le brouillon de Sur la Route ?

Il est bon de préciser que ce roman n’a rien de « maritime » puisque toute l’histoire se déroule avant le départ du navire. L’on suit le cheminement de Wesley et Bill entre New York et Boston puis ces premiers pas dans ce nouvel uniforme de marin à bord du S.S. Westminster. Sur le bateau, l’on fume, l’on boit et l’on discute de politique, de communisme, d’antifascisme ou l’on s’interroge sur la destination supposée du bateau ainsi que le moyen de l’atteindre. Nous sommes alors en pleine Seconde Guerre Mondiale et la menace des U-boots allemands pèsent sur les marins.

Une fois la dernière page refermée, ma première impression est celle d’une petite bouffée d’oxygène littéraire : un récit ni exceptionnel, ni inoubliable, mais parfaitement bien écrit, comportant ce brin de fraîcheur et cette dose de naïveté juvénile qui m’ont rendu cette lecture agréable. Kerouac n’avait que 21 ans à l’époque, alors cela se ressent. Les lecteurs les plus critiques affirmeront que ce roman n’était que le brouillon de son chef d’œuvre à venir Sur la Route. Probablement, pourtant, c’est avec plaisir que j’ai dévoré ces pages. La notion de liberté, si importante dans l’œuvre à venir de l’écrivain, est omniprésente, tout comme les thématiques du voyage, de l’amitié fraternelle, des rencontres inattendues et bien sûr, de l’alcool et de l’ivresse. En attendant, je referme le livre et lève mon verre en mémoire de Jack et tous les pionniers, partout où ils se trouvent, sur mer ou sur terre.

« Wesley éprouva un frisson d’impatience tandis qu’il était assis là à somnoler : dans quelques jours, retour à bord, et le vrombissement assoupi de l’hélice brassant l’eau sous la surface, le tangage apaisant du navire, l’océan s’étendant jusqu’à l’horizon, le son riche et net de l’étrave fendant l’eau… et les longues heures à ne rien faire sur le pont au soleil, à observer le jeu des nuages, ravi par la brise forte et humide. Une vie simple ! Une vie grave ! Faire sien l’océan, veiller sur lui, ressasser son âme en lui, l’accepter et l’aimer comme si lui seul comptait et existait ! »

Julien Ruzé

Crédit photo : DR

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Une réponse

  1.  » Roman inachevé  » évidemment puisque Kerouac se noyait dans l’alcool.

    A la même époque, au Croisic, Jacques Yves le Toumelin vendait jusqu’à ses vêtements pour acheter matériaux ( tels des bois secs de chêne introuvables après la guerre ) avec lesquels construire un cotre.
    Avec son Kurun il fit un voyage en solitaire autour du monde qui dura 3 ans, embarquant ci et là d’autres voyageurs, comme le poète Léon Paul Fargue.

    Son livre  » Kurun autour du monde « , que j’ai lu dans la petite enfance, déclencha ma passion pour la voile. A lire par les jeunes avant même qu’ils cherchent un sens à leur vie. La mer et le vent, pratiqués en voyageur, leur offriront un chemin de liberté.

    Dans ce beau petit film de Jean Markale, Le Toumelin raconte, en sage.
    https://m.youtube.com/watch?v=X_jN_v63kAo

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