Moussorgski et l’éternelle Russie : une réécoute de Boris Godounov à la lumière des événements présents

J’ai écouté pour la première fois l’opéra Boris Godounov de Modest Moussorgski en cours de musique au lycée – donc en 1976 ou 1977. Comme j’avais alors réussi à me payer une chaîne stéréo à force d’économiser, et avais demandé à ma famille de m’offrir le coffret vinyle pour Noël ou pour mon anniversaire. La version Deutsche Gramophon dirigée par Herbert von Karajan.

À l’époque, j’avais surtout été séduit par le caractère si magnifiquement russe de cet opéra : défenseur pour ne pas dire inventeur de l’interprétation slavophile de la musique classique d’origine occidentale (qui eut plus tard de nombreux émules), Moussorgski avait, sur le schéma de l’opéra italien et de l’opéra allemand, su donner naissance en 1872 à un chef d’œuvre époustouflant de l’opéra russe et de l’opéra européen (puisqu’il n’y en a pas d’autre) grâce à deux tours de force : 1) d’abord un libretto rédigé de main de maître à partir de la pièce du même nom d’Alexandre Pouchkine, père de la littérature et de la langue russe moderne (inspirée de la lecture du Macbeth de Shakespeare) et 2) sa parfaite connaissance de la splendide liturgie orthodoxe, basée sur le chant sans accompagnement instrumental et enfin des traditions musicales populaires de l’éternelle Russie.

J’ai toujours adoré cet opéra et cela continue jusqu’à aujourd’hui. Mais avec le temps, la vision que j’en ai forgée a fortement évolué. Et l’actualité a confirmé à mes yeux l’éternelle tragédie du monde russe, qui est un sujet clairement exposé de l’opéra.

En y songeant bien, cet opéra met en scène les relations conflictuelles entre trois « personnages » principaux : le peuple (et ses contradictions), le tsar (le pouvoir, l’État, l’empire russe…), et enfin le monde occidental, avide de mettre la main sur la Sainte Russie et surtout de la convertir à sa religion (hier, catholique et aujourd’hui les « valeurs occidentales »)…

Mais examinons ces protagonistes plus en détail :

  1. Le peuple tout d’abord, est LE personnage principal. Je le vois révéler sa nature dans trois scènes clés : 
    1. d’abord la première scène, qui le voit rassemblé devant la cathédrale du couronnement ; il ne sait même pas ce qu’il fait là ; surgissent les strelitz, les piquiers de la garde du tsar qui, armés de bâtons, de piques et de fouets, rassemblent le peuple comme du bétail, le somment de s’agenouiller en signe de supplication (ils veulent un nouveau tsar, ils ont besoin d’un nouveau tsar !) ; surgit un pope de la cathédrale, qui hurle à la foule : « Vive le tsar Boris Fiodorovitch ! » ; et le peuple, sous les coups de bâtons et de fouet des strelitz de répliquer (avec l’enthousiasme que l’on comprend…) « Slava, slava, slava ! » (Hourrah !)
    1. la deuxième scène est celle du monastère, où le novice Grigori apprend de la bouche du moine Pimène que le tsar Boris doit sa couronne au meurtre d’un enfant innocent : le tsarévitch Dimitri, fils benjamin de feu Ivan IV ; Grigori est bouleversé par cette horreur, et décide d’endosser le rôle de Dimitri – pour moi (et cette récurrence des « paysans usurpateurs » dans l’histoire russe est emblématique à mes yeux – je pense à Pougatchev par exemple), le paysan rentrant dans les ordres Grigori n’agit pas par ambition personnelle : il incarne la révolte du peuple contre la violence du pouvoir tsariste, la « sainte révolte au nom de Dieu » d’un peuple qui « veut devenir tsar à la place du tsar » pour enfin instaurer le règne du Dieu de justice dans la Sainte Russie…
    1. et l’opéra se termine enfin sur le sombre tableau de l’arrivée de l’armée polono-lituanienne qui, en soutenant hypocritement la candidature du faux Dimitri (qui a accepté de se convertir au catholicisme), est précédée de moines tenant à bout de bras une croix catholique en chantant un « Domine salvum fac regem » en latin ; mais surtout sur le côté de la route, le peuple apparaît une fois encore sous les traits de paysans hébétés en guenilles, qui chantent à voix basse la douloureuse complainte des malheurs du peuple russe…
  1. Le tsar est bien entendu la principale figure opposée au peuple ; sa toute-puissance est entre autres illustrée par sa splendide voix de basse, qui a fait la célébrité de certains chanteurs (Chaliapine) ; résumons l’image qu’en donne l’opéra : le tsar tout-puissant est en fait un usurpateur qui doit sa couronne au meurtre des meurtres : celui d’un enfant innocent – meurtre premier dont découlera nécessairement tous les autres ; le pouvoir russe baigne dans une mer de sang ; le tsar est en outre de ce fait un fou paranoïaque, qui tue parce qu’il craint en permanence pour sa propre vie ; il est enfin dévoré par le remord, et finit par en mourir… toute comparaison avec le présent et d’autres épisodes du passé est purement fortuite et parfaitement involontaire…

À propos de cette opposition tsar (État) / peuple, rappelons-nous ici des paroles de Nietzsche : […] L’État est le plus froid des monstres froids. Et il ment froidement. Il dit : « Moi, l’État, je suis le peuple » […].

J’en profite donc pour faire remarquer le point suivant à propos de certains commentaires de mon article « Ukraine, la partie de poker menteur » : il n’y a bien entendu rien de plus insensé que de traiter une critique de l’impérialisme de l’État russe de « russophobie » – de racisme contre le peuple russe ! Je viens d’écouter une interview d’Anne de Tinguy, spécialiste de la Russie et de l’Ukraine. Celle-ci y dit entre autres que l’État russe avait dès sa création (par Ivan le Terrible) nourri un rêve impérial, et qu’il avait toujours sacrifié à ce rêve le bien-être de son peuple – qui a toujours été sa sinécure. Le recours à une logorrhée « antiraciste » est dans ce cadre identique à ce que sont toutes les logorrhées « antiracistes » : des impostures. Et les vrais racismes : dans la malheureuse guerre actuelle, les pauvres bougres qu’on envoie au casse-pipe pour le profit d’autrui sont des Sibériens, des Kalmoukes, des Kirghizes, des Kazakhes et autres Toungouzes que l’on a tiré de tous bas-fonds de la fédération, et plus d’une fois de prison ou de maisons de correction (j’invite aussi à écouter le témoignage sur YouTube d’un ex-commandant de Wagner Marat Gabidullin : il s’est engagé parce qu’il était sous le coup d’une condamnation pour meurtre) ; et les 20 millions de morts de la Seconde Guerre Mondiale n’ont pas d’autre origine : Soljenitsyne lui-même a dit que ce chiffre ahurissant est surtout dû au mépris sans bornes du commandement russe pour la vie des soldats…

  1. Vient le troisième personnage de l’opéra : l’Occident représenté en le cas d’espèce par l’armée polono-lituanienne de la République des Deux Nations. Et je vais ici commencer par faire un clin d’œil à un autre commentaire de mon article précédemment cité : NON, l’invasion de la Russie par cette armée n’est pas le résultat d’un complot de la CIA (j’ai proposé mes services aux décodeurs du Monde, mais ils m’ont jeté – les gens ne sont jamais contents). Mais c’est tout comme : l’empire spirituel est ici l’Église de Rome, qui souhaite ramener la Russie orthodoxe dans le giron catholique. Et l’armée polono-lituanienne de la République des Deux Nations est présentée comme le bras armé de l’Église (le film 1612 du metteur en scène russe Vladimir Khotinenko, sorti en 2007, présente aussi cette invasion sous cet aspect). Cet opéra (et le film 1612) présente donc parfaitement l’éternelle guerre de civilisation entre la Russie et l’Occident. Le malheureux faux Dimitri et vrai Grigori est en effet abusé par l’amour qu’il porte à une belle Polonaise Marina Mnichek (on retrouve donc ici le même thème que dans Tarass Boulba). Marina Mnichek pourrait ici être interprétée comme « le mirage de l’Occident ». Comme dans Gogol. 

Pour mémoire, Dimitri sera assassiné, sa dépouille placée dans un canon puis pulvérisée en direction de l’Ouest, et l’armée polono-lituanienne sera raccompagnée à la frontière. Les boyards éliront finalement en 1613 Mikhail Romanov tsar – ses descendants règneront jusqu’en 1917.

Le peuple russe est donc pris en étau entre la brutalité du criminel pouvoir tsariste et le mirage occidental. Qui ne s’intéresse pas davantage à son bonheur, mais encore et toujours au pouvoir et à la domination. Les pleurs de la scène finale témoignent de l’opinion de Moussorgski qui, à ma connaissance, n’a pas subi les foudres de la police du tsar Alexandre II, il est vrai considéré comme « libéral ».

Philippe Perchirin, entrepreneur, traducteur et auteur d’essais philosophiques et politiques

Crédit photo : DR
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3 réponses

  1. Il ne faudrait pas confondre un opéra du milieu du 19e s. avec une étude historique sur le début du 17e s. « Boris Godounov » est le fruit d’idées qui circulaient en Russie à l’époque de sa composition. Il est aussi un témoignage de l’âme tourmentée (et alcoolisée) de son auteur. Si j’en crois ce qu’on dit, il est même assez différent du « Boris Godounov » de Pouchkine (honnêtement, je ne l’ai pas lu), qui ne donne pas la voix au peuple et ne cherche pas à déguiser une lutte entre princes en un conflit de civilisations ou de religions. Moussorgski montre que le courant paranoïaque aujourd’hui incarné par Vladimir Poutine existait déjà en son temps, mais rien de plus.

    1. Alors le Boris Godounov de Pouchkine n’est pas du tout une étude du début du 17ème siècle mais a été composée en 1825, donc 200 ans après les faits historiques. C’est une œuvre de pure fiction inspirée du Macbeth de Shakespeare – les hallucinations du tsar, qui croit voir le fantôme du tsarévitch Dimitri font écho à celles de Macbeth, qui croit voir celui de Banco. Mais je ne parle que de l’opéra, c’est le titre.

      L’œuvre littéraire de Pouchkine, et sa réinterprétation par Moussorgski, reprennent effectivement des personnages et des faits historiques réellement existants (le tsar Boris, le vrai et le faux Dimitri, l’invasion polono-lituanienne en soutien intéressé du (premier) faux Dimitri. Et le boyard Vassili Chouïski, que Moussorgski met également en scène comme un intrigant qui préfigure déjà les oligarques de toujours. Moussorgski avait peut-être la descente facile, il n’en reste pas moins un génie. Il avait d’ailleurs les idées suffisamment claires pour ne pas mettre en scène une autre grande famille de boyards intrigants dont une fille avait été la tsarine d’Ivan IV : les Romanov. Allez savoir pourquoi !

      Le vrai Boris Godounov, un ministre de haut rang d’Ivan le Terrible d’origine tatare, est décrit par les historiens russes comme un bon tsar qui s’est efforcé de rétablir l’autorité de l’État, mais sans succès. Les causes de sa mort subite ne sont pas éclaircies. Quant au fait que Boris Godounov aurait ordonné le meurtre du vrai Dimitri, il est disputé par les historiens russes. Le tsarévitch semble avoir été un enfant porteur de graves déficiences physiques et mentales, en outre épileptique.

      Le peuple en revanche a vraiment joué un rôle dans la légende du meurtre du vrai Dimitri : c’est lui qui a accusé (sans preuves) le tsar du meurtre de l’enfant, rumeurs contre lesquelles Boris Godounov a tenté de se disculper en vain. D’où l’apparition de deux faux Dimitri…

      Mais je partage votre conclusion.

  2. encore un suppot du tyran russe qui ne sait pas qu’écouter de la musique russe ou lire des auteurs russes c’est contraire aux valeurs de l’ue

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