On ne lapide plus les rois, mais parfois les présidents. Ce fut le sort de Javier Milei lorsqu’il osa pénétrer au cœur de Lomas de Zamora, cette banlieue rétive où le pouvoir central quand il est libéral n’est jamais accueilli qu’avec suspicion. Les pierres volèrent, la caravane présidentielle dut s’interrompre, et l’image du chef de l’État, contraint à la fuite, marqua les esprits. Scène brève, mais symbolique : la rue exprima, par le plus archaïque des gestes, la défiance envers un gouvernement déjà cerné par les accusations de corruption.
Car au même moment, Buenos Aires bruissait de révélations sur les « audios de Spagnuolo ». Cet intime du président accuse les proches de Karina Milei et de la famille Menem d’avoir ourdi un système de pots-de-vin autour des fonds destinés aux personnes handicapées. Les soupçons se cristallisent sur l’Agence nationale de la discapacidad et sur les circuits opaques de la distribution de médicaments, tenus à l’écart de la plateforme officielle des achats publics. On évoque des montants gigantesques, des contrats attribués en marge de tout contrôle, des noms prononcés à demi-mot.
Ainsi s’accumule une atmosphère délétère. Le pouvoir, qui avait bâti sa légitimité sur la dénonciation de la « caste », se voit désormais englué dans ses propres contradictions. Les Menem accusent le conseiller Santiago Caputo d’être derrière les fuites ; les rivalités internes se déploient sur fond de Ferrari aperçues, de droguerías enrichies, de coïncidences familiales qui sentent la compromission. Chacun se défend en insinuant la faute d’un autre. Le désordre devient méthode.
Et pourtant, dans le domaine monétaire, le gouvernement peut se targuer d’un répit : la rigueur extrême imposée par la Casa Rosada a temporairement freiné la dollarisation. Le billet vert vient de reculer d’une dizaine de pesos. Mais la victoire est trompeuse : derrière la façade, les taux usuraires étranglent les entreprises, la consommation ralentit, et la confiance demeure fragile. Un pays ne vit pas éternellement en apnée.
Ce qui s’est produit à Lomas de Zamora a valeur de parabole. Le peuple, qui avait applaudi l’irruption de Milei, exprime désormais sa rage par le jet de pierre, ce geste biblique qui signifie à la fois le refus et la condamnation. Le président, lui, se réfugie dans l’invective : « Les kirchneristes sont furieux parce que nous leur volons leurs vols », lâcha-t-il dans un trait qui fit les délices de la presse satirique. Le tragique se mêle ici au grotesque.
Ce moment rappelle à la fois la fragilité du pouvoir et l’instabilité des foules. Oswald Spengler écrivait que l’hiver d’une civilisation commence quand les masses cessent de croire au langage de leurs chefs. Tocqueville, de son côté, avertissait que le despotisme démocratique se nourrit de la lassitude plus que de la révolte. À Buenos Aires comme à Lomas de Zamora, ces avertissements résonnent. Les pierres n’ont pas seulement visé un homme, elles ont frappé une illusion qui vacille, celle d’un pouvoir qui promettait la régénération et se découvre, à peine né, rongé par ses propres ombres.
Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées
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