Quand Le Monde parle à un pays qui n’écoute plus

Je lis cet entretien du Monde dans le bus BreizhGo qui me conduit de Lechiagat à la gare de Quimper, alors qu’il fait encore nuit. Autour de moi, des travailleurs pas encore bien éveillés, des visages fermés, des silences lourds. En fond sonore, France Bleu Breizh Izel, que le chauffeur laisse tourner pour tenir l’allure. Pas de café, pas de réconfort, seulement la route et cette lecture, une de ces purges dont l’esprit a parfois besoin pour se débarrasser de ses illusions.

L’article s’intitule « Pour ne pas laisser Trump imposer son récit, il faut multiplier les messages en faveur de l’inclusion ». Il est signé Pascal Riché et donne la parole à Michèle Lamont, professeur de sociologie à Harvard. Le propos est limpide, presque scolaire. La guerre culturelle menée par Trump et les républicains serait d’abord économique, motivée par la cupidité et la volonté de préserver la domination des hommes blancs. La réponse, selon l’universitaire, tiendrait dans une mobilisation accrue des récits, du cinéma, des humoristes, des séries, des castings édifiants et d’une pédagogie patiente destinée à rééduquer les consciences.

Ce discours est celui d’une élite de gauche arrivée au terme de son cycle. Il ne doute jamais de lui-même. Il ne s’interroge pas sur ses échecs. Il ignore superbement la révolte d’une partie de la jeunesse américaine qui ne se reconnaît plus dans ces injonctions morales. Ces jeunes, souvent issus des classes populaires ou des périphéries culturelles, trouvent chez des figures honnies comme Nick Fuentes des arguments qu’ils jugent plus cohérents, plus structurés, parfois plus violents, mais au moins enracinés dans une vision du monde. Le mépris avec lequel l’université progressiste balaie cette réalité ne fait qu’alimenter le ressentiment.

L’entretien trahit aussi une méconnaissance volontaire de l’état réel de l’industrie culturelle. Hollywood, longtemps présenté comme le bras armé de l’inclusion, a déjà commencé à acter la fin de cette parenthèse idéologique. Les audiences ont chuté, les recettes se sont effondrées, et les studios ont discrètement révisé leurs dogmes. Une bonne partie des personnages dits inclusifs ne seront pas reconduits dans les prochaines saisons de films et de séries. Le public, loin des séminaires de Harvard, a simplement cessé de suivre. La réalité économique, si souvent invoquée contre les conservateurs, a tranché sans états d’âme.

En France, le même décrochage est visible, chiffres à l’appui, et il n’est plus possible de l’imputer à une conjoncture passagère. Les acteurs médiatiques de la pensée woke, longtemps portés par la machine audiovisuelle et les plateaux obligés de Quotidien, voient désormais leurs livres s’effondrer dans un silence gêné. Jean-Michel Aphatie, pourtant omniprésent à l’antenne, n’a écoulé que 2 397 exemplaires de son ouvrage dirigé contre Cyril Hanouna. Bruce Toussaint plafonne à 2 783 ventes. Quant à Laurence Bloch, ancienne directrice de France Inter et figure centrale de la radio publique, son livre n’a trouvé qu’environ 700 lecteurs. Ces chiffres disent plus que de longs discours. Pendant que ces ouvrages peinent à quitter les palettes des entrepôts, les essais conservateurs et identitaires caracolent en tête des ventes, sans soutien massif des grands médias conventionnels, portés par un public qui ne se reconnaît plus dans la morale officielle. Là encore, la réalité tranche. Elle ne discute pas, elle compte, et elle condamne.

Lorsqu’elle Michèle Lamont affirme que « la reconnaissance n’est pas un jeu à somme nulle », Michèle Lamont mobilise une idée séduisante dans l’abstraction théorique. Elle signifie par là que l’estime sociale, la visibilité ou la dignité accordées à un groupe n’impliqueraient pas mécaniquement une perte pour les autres. Dans ce cadre idéal, reconnaître davantage les minorités reviendrait à élargir le cercle du respect sans en retrancher personne, comme si la reconnaissance était une ressource indéfiniment extensible, comparable à une valeur morale ou symbolique flottant hors du réel.

Cette formulation sonne juste tant qu’elle demeure au niveau des principes. Dans un séminaire de sociologie ou dans un discours normatif, elle rassure. Elle permet de dissiper d’un mot les inquiétudes, de disqualifier toute résistance comme relevant de la peur ou de l’égoïsme, et de maintenir l’illusion d’un progrès sans coût. Elle s’inscrit dans une tradition intellectuelle qui préfère penser la société comme un espace de représentations plutôt que comme un champ de forces, de rivalités et de raretés.

Dès que l’on quitte cependant l’abstraction pour entrer dans la vie sociale concrète, la formule se fissure. La reconnaissance n’est pas distribuée dans le vide. Elle s’incarne dans des mécanismes précis, admissions universitaires, politiques de recrutement, subventions culturelles, temps d’antenne, rôles au cinéma, promotions symboliques ou matérielles. Or ces espaces sont limités. Accorder une priorité à certains critères revient nécessairement à en marginaliser d’autres. La reconnaissance cesse alors d’être une valeur diffuse pour devenir un arbitrage.

C’est précisément là que naît le sentiment de jeu à somme nulle, non pas par fantasme idéologique, mais par expérience vécue. Lorsqu’un individu voit ses chances réduites, non en raison de son mérite ou de son travail, mais de son appartenance jugée trop visible ou trop coupable, il ne perçoit pas un élargissement du respect commun, mais une relégation. Le discours abstrait lui explique que personne ne perd. Son existence sociale lui démontre l’inverse.

En refusant de reconnaître cette tension, Michèle Lamont ne fait pas preuve d’optimisme, mais d’aveuglement. Elle confond une aspiration morale avec le fonctionnement réel des sociétés. Comme souvent dans la pensée progressiste tardive, l’idéal est posé comme un fait, et toute contestation est disqualifiée avant même d’être examinée. C’est ainsi que des formules apparemment généreuses deviennent, aux yeux de ceux qui les subissent, des slogans creux, voire des instruments de domination symbolique.

Il y a dans cette publication du Monde quelque chose qui ressemble à un appel au secours. Un journal parisien, sûr de sa supériorité morale, tend le micro à une universitaire nord-américaine pour conjurer un basculement qu’il ne comprend plus. Cette conversation feutrée ignore la violence du monde, celle qui ne se laisse pas dissoudre dans des récits.

La réalité, pourtant, se rappelle toujours à nous. Il suffit de penser à la tragédie récente de la plage de Bondi, en Australie, où le sang a coulé sur le sable. Les terroristes, eux aussi, sont les fruits de cette société dite inclusive, qui promettait l’avènement d’une humanité nouvelle, pacifiée, réconciliée par la reconnaissance. La promesse s’est brisée sur le réel. La réalité ne se corrige pas par des castings ni par des slogans. Elle revient toujours, brutale, par la violence et la mort. Cette triste universitaire n’y peut rien. Elle n’est pas réfutée par des arguments, elle est condamnée par les faits.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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2 réponses à “Quand Le Monde parle à un pays qui n’écoute plus”

  1. AD dit :

    La réalité du terrain et les chiffres exacts sont en train de faire exploser les théories woke de l’inclusion heureuse, de l’égalité systématique impossible, du bien vivre ensemble, des gentils envahisseurs contre les méchants blancs colonialistes, les dictatures écologiques, les idéologies anti souverainistes, LGBT etc…

  2. Sudtou37 dit :

    Michele Mamont ne fait pas preuve d’aveuglement. Elle joue sa partition elle suit sa stratégie.
    Très beau post merci

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